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Sur RMC, le candidat d'extrême droite à la présidentielle, Eric Zemmour, n'a pas correctement cité une étude déjà contestable sur les projections migratoires. Photo : Anna Kurth / AFP

Théorie du « grand remplacement » : le « peuple français » sera-t-il en minorité en France en 2060 ?

Création : 28 octobre 2026

Auteur : Louis Faurent, journaliste

Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste

Source : Eric Zemmour, le 21 octobre 2026

Le candidat d’extrême droite à la présidentielle, Éric Zemmour, a affirmé qu’en raison de la part grandissante d’enfants nés de parents étrangers en France, les personnes d’origine extraeuropéenne finiraient par être majoritaires dans la population. Une prévision fondée sur les conclusions d’une étude contestable, biaisée par l’absence de prise en compte de la mixité et du brassage ethnique.

Ce serait la preuve statistique de la théorie du « grand remplacement ». « Aujourd’hui, 30 % des naissances sont extraeuropéennes (…) et en 2060, selon les chiffres de l’Insee [Institut national de la statistique et des études économiques, ndlr], il y aura une majorité d’extraeuropéens en France, donc le peuple français sera en minorité », a avancé Éric Zemmour, candidat Reconquête! à la présidentielle, le 21 octobre au micro des « Grandes gueules » sur RMC (1h44).

Cette affirmation, reprise par plusieurs commentateurs sur Internet, repose sur une interprétation biaisée des statistiques démographiques.

Au sujet des naissances d’abord : l’Insee rapporte qu’en 2025, 71,7 % des enfants nés en France le sont de deux parents français. 14,7 % des bébés ont un parent étranger, de nationalité hors Union européenne (UE) pour neuf cas sur dix, et 13,7 % ont deux parents étrangers – là encore le plus souvent d’une nationalité extérieure à l’UE. Au total, c’est une naissance sur quatre qui implique un parent de nationalité extraeuropéenne, et non 30 %.

Une étude qui n’est pas produite par l’Insee

Quant à la prétendue place minoritaire du « peuple français » en 2060, Éric Zemmour ne s’appuie en fait pas sur des chiffres de l’Insee, mais sur l’un des scénarios démographiques présentés dans une étude de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) parue en septembre 2026. Celle-ci avance néanmoins comme source principale les travaux de l’Insee et notamment l’enquête « Trajectoires et Origines 2 » menée conjointement avec l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Les travaux de l’OID ont pour objet de réaliser des projections démographiques à l’horizon 2100 afin d’évaluer la part des personnes d’origine étrangère dans la population française. L’observatoire présente trois projections de la proportion des personnes d’origine extraeuropéenne dans la population française, les scénarios « haut », « intermédiaire » et « restrictif », correspondant à différents niveaux des flux d’immigration dans les prochaines années.

Le résultat principal de cette étude est celui exposé par le candidat d’extrême droite : sans une baisse drastique de l’immigration, la population d’origine extraeuropéenne dépasserait tôt ou tard celles sans ascendance migratoire ou d’origine européenne.

Mais dans son intervention, Éric Zemmour confond deux données tirées de l’étude de l’OID : le moment où les personnes sans ascendance migratoire – le supposé « peuple français » – deviendraient minoritaires en France, situé en 2060 par l’OID dans son scénario intermédiaire, et celui où les populations d’origine extraeuropéennes deviendraient majoritaires, devant les personnes d’origine européennes (françaises comprises) – vers 2090 selon la même projection.

Cette confusion en dit déjà long sur le périlleux exercice consistant à anticiper les origines démographiques de la population sur plusieurs dizaines d’années. Bien que sourcée dans des données publiques fiables, et même si l’OID prend des précautions, l’étude souffre des biais inhérents à l’exercice de la projection migratoire. Les entrées et sorties du territoire étant très volatiles, soumises à de fortes influences exogènes, elles sont très difficiles à anticiper. La crise sanitaire qui a fait chuter le nombre d’entrées, ou la guerre en Ukraine qui a au contraire augmenté les arrivées, en témoignent.

C’est pour cela que l’Insee aborde cette question avec prudence. Dans ses projections démographiques, il intègre plusieurs hypothèses de solde migratoire afin d’envisager différentes possibilités, mais ne détaille pas l’origine des arrivées ni leurs raisons, là où l’OID les lie à des choix politiques.

Le faible critère pour une origine étrangère

Mais la principale limite de ce travail porte sur la terminologie et les classifications utilisées par l’OID pour déterminer l’appartenance à une catégorie. Là encore, si la source est fiable, le vocable n’est pas le même et utilise des raccourcis.

Pour l’OID, relève d’une origine extraeuropéenne toute personne ayant un seul parent ou grand-parent né étranger hors du continent. L’Insee et l’Ined établissent bien ces statistiques, mais distinguent des niveaux d’intensité dans le rapport à l’immigration. Ces chiffres correspondent aux 1ere, 2eme et 3eme générations d’immigrés, et forment des catégories distinctes.

L’Insee différencie ces situations pour des raisons statistiques. « On peut s’interroger sur la pertinence d’opposer, comme une catégorie homogène, les personnes immigrées ou issues de l’immigration au reste de la population, alors même que les études montrent la diversité des situations et une forte convergence au fil des générations des comportements [mariage, travail, mode de vie… ndlr] des personnes issues de l’immigration vers ceux des personnes sans lien avec l’immigration », souligne un spécialiste de l’institut joint par Les Surligneurs. L’intérêt de cette précision statistique est aussi de comprendre les particularités propres à chaque génération.

À l’inverse, la vision de l’OID vise à regrouper dans une même entité tous les individus ayant un lien avec l’immigration, dans une catégorisation qui relève davantage d’une lecture ethnique qu’explicative – à l’instar de la théorie du « grand remplacement », qui occulte la diversité et la complexité des phénomènes migratoires et de leurs conséquences culturelles et sociales.

Plus de couples mixtes

L’étude s’appuie enfin sur des hypothèses fragiles, comme celle de « la préférence endogame ». Ce terme – qui n’est pas utilisé par l’Insee – correspond à « une volonté consciente de se marier avec un partenaire issu du même groupe d’origine ». L’OID établit son niveau à 30 % des individus ayant une « préférence endogame ». Sauf que rien ne permet de justifier ce chiffre. Certes, il s’agit d’une supposition pour les besoins de l’étude, mais ce chiffre est déterminant, car plus les unions mixtes sont nombreuses, plus les origines étrangères le sont aussi, puisqu’il suffit d’un parent pour considérer cette ascendance, selon la classification très ample de l’OID.

Dans les faits, cette propension à l’union endogame varie selon la génération d’immigration. D’après l’Insee, « la majorité des immigrés vivant en couple ont un conjoint qui est lui-même immigré (63 %) ». Mais la statistique s’inverse à la deuxième génération, où « les unions avec des personnes sans ascendance migratoire prédominent largement (66 % des couples) ».

C’est ce phénomène de métissage qui explique que, toujours selon l’Insee, 33 % des personnes de moins de 60 ans ont au moins un parent ou grand-parent immigré, mais que seules 17 % d’entre elles ont une ascendance exclusivement immigrée (deux parents ou quatre grands-parents d’origine étrangère). Et parmi les descendants de troisième génération, neuf sur dix n’ont qu’un ou deux grands-parents étrangers.

Cette confusion sémantique faite par l’OID puise au fond dans la logique même de cet organisme dont les productions doivent être prises avec précaution. Ce laboratoire d’idées, financé par le fonds Périclès du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, qui s’est déclaré favorable à la « remigration », a pour but de produire des travaux à l’apparence sérieuse pour nourrir une rhétorique anti-immigration. « Ce genre d’étude adopte les codes de la rigueur, mais s’avère au fond imprécis, observe un statisticien de l’Insee. L’étude ne pourrait pas être publiée dans une revue scientifique. »

Un observatoire très orienté 

L’ambition politique de l’OID, créé en 2020, ne se cache pas et se lit dans la plupart de ses publications : « Immigration et emploi, radiographie d’un déficit », « Réduire le coût net de l’immigration », ou encore « L’asile, une voie d’immigration hors de contrôle ». Dans cette étude sur les projections démographiques, l’acceptation très large de l’origine étrangère témoigne d’une vision essentialiste et biaisée qui rassemble dans un même groupe des personnes aux trajectoires et comportements finalement différents.

La réflexion politique se lit aussi dans le scénario dit « restrictif », le seul dans lequel la population sans ascendance étrangère reste majoritaire. Celui-ci « ne pourrait résulter que de décisions très volontaristes, impliquant une révision du cadre constitutionnel et européen – notamment sur l’asile ou les flux familiaux », explique l’observatoire. Cela surestime d’une part le poids des choix politiques dans les flux migratoires, étant démontré que ceux-ci dépendent davantage des conditions dans le pays de départ que celles du pays d’arrivée.

Et, d’autre part, ce scénario envisage une rupture avec certains principes fondamentaux, comme le droit d’asile. « C’est clairement le scénario d’une sortie de l’État de droit », estime le sociologue et démographe François Héran, auteur de L’immigration en 30 questions (La Documentation française, 2026). Dans une tribune publiée par Libération, il dénonce une étude qui nie « le phénomène de brassage » parallèle à la progression de l’immigration en France depuis les années 2000. « Nul ‘changement de peuple’, nul ‘grand remplacement’ : les populations ne cessent de s’imbriquer avec le temps », argue le professeur honoraire du Collège de France.

Contacté, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la parution de cet article.