Ceuta : les aides et régularisations accordées aux étrangers provoquent-elles un « appel d’air migratoire » ?
Auteur : Louis Faurent, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Jordan Bardella, le 12 octobre
Régulièrement avancée dans les débats sur l’immigration, notamment par l’extrême droite, la théorie de l’appel d’air considère que l’amélioration des conditions d’accueil des personnes étrangères implique des arrivées massives. Cette croyance jugée « de bon sens » ne se vérifie pas statistiquement.
En visite dans l’enclave espagnole de Ceuta, au nord du Maroc, le 12 octobre, le patron du RN, Jordan Bardella, a mobilisé un concept central dans la critique des politiques migratoires par son parti : « l’appel d’air ». Aux côtés de Santiago Abascal, leader du parti d’extrême droite espagnol Vox, il a évoqué les incidents survenus les 30 et 31 juillet 2026 dans l’enclave.
Plus de 72 000 migrants avaient alors franchi la frontière espagnole avant d’être, pour la quasi-totalité, renvoyés au Maroc. L’épisode, lors duquel 141 personnes seraient mortes selon l’Association marocaine des droits humains, avait entraîné le déploiement de forces militaires à Ceuta et une crise politique en Espagne.
« La naïveté migratoire de la gauche s’est traduite ici concrètement par un appel d’air aux conséquences gravissimes », a déclaré le président du Rassemblement national, établissant un lien entre les événements de l’été et la politique du gouvernement de Pedro Sánchez. L’eurodéputé ciblait, en creux, la vague de 500 000 régularisations de travailleurs étrangers amorcée par l’Espagne en 2026.
Le tournant de Sangatte
L’idée que des politiques favorables à l’accueil des personnes étrangères puissent être à l’origine d’arrivées massives n’est pas nouvelle. C’est même un argument récurrent du débat public en matière d’immigration, régulièrement repris par les internautes.
Le sociologue Smaïn Laacher, dans une étude de la Fondation Jean Jaurès, voit un tournant au moment de la fermeture du centre d’hébergement de Sangatte, dans le Pas-de-Calais, en 2002. Le concept d’appel d’air est alors mobilisé pour justifier le démantèlement de la structure dont l’existence expliquerait l’afflux de migrants tentant de rejoindre le Royaume-Uni. « Le principe avancé voudrait que le flux de migrants se dirige là où les droits sont les plus avantageux et où les conditions sont les meilleures », explique le directeur de l’observatoire de l’asile et du fait migratoire de la fondation.
Cette logique peut-elle être confirmée par les chiffres ? Non, aucune étude n’établit de causalité entre des lois favorables à l’accueil et une augmentation du flux migratoire. D’après l’Institut convergences migrations rattaché au CNRS, qui rassemble plus de 700 chercheurs de plusieurs disciplines, « aucune corrélation » n’existe.
Cette absence de lien s’élargit même à tout ce qui pourrait être considéré comme relevant d’une amélioration de l’accueil, comme la solidarité associative.
En 2023, quatre scientifiques ont ainsi publié dans la revue Nature une étude sur le potentiel appel d’air généré par les opérations de sauvetage menées par des ONG. Ils ont étudié le nombre de tentatives de traversées en Méditerranée centrale entre 2010 et 2020 en se concentrant notamment sur trois périodes clés, soit de sauvetage (institutionnel ou associatif), soit au contraire de refoulement par les autorités.
Leur rapport conclut que les activités de secours n’augmentent pas les traversées, mais diminuent la mortalité en mer. Les actions de refoulement tendent en revanche à réduire les tentatives, mais au prix de violations documentées des droits humains.
La situation du pays de départ déterminante
En France, les seules variations soudaines du solde migratoire ces dernières années s’observent en 2020, à la baisse avec la crise sanitaire, et en 2022, en nette hausse avec la guerre en Ukraine. Un épisode qui vient rappeler que les principaux facteurs de l’immigration sont liés aux pays de départ. « Les études montrent que ce sont beaucoup moins les conditions d’arrivée qui attirent [que] la situation dans les pays de départ, où se mêlent l’absence d’espoir, le chômage massif des jeunes et parfois aussi la guerre et l’insécurité », observe l’Institut convergences migrations, cité par le journal Le Monde en 2023.
Quitter un environnement dégradé plutôt que viser un eldorado : l’observation des flux migratoires semble cette lecture. 80 % des migrations mondiales s’effectuent d’un pays du Sud vers un autre pays du Sud, le plus souvent voisin. De quoi relativiser le prétendu pouvoir d’attraction des pays riches pour les candidats au départ.
Mais une fois le départ engagé, les migrants choisissent-ils leur destination ? L’idée d’appel d’air suppose que oui. « Avec le durcissement des moyens d’accès à ces pays et la difficulté du parcours migratoire, l’objectif premier est d’éviter la mort », avance le sociologue Smaïn Laacher. Sur les routes pendant plusieurs mois, les migrants avancent certes avec une intention de destination, mais celle-ci ne se précise qu’une fois acquise l’assurance d’atteindre la région en vie.
Ensuite, le choix ne s’effectue pas sur la base de critères objectifs dont feraient partie les conditions d’accueil. « L’hospitalité d’un pays peut éventuellement peser, mais de manière très marginale, tant le choix d’une destination s’avère limité dès le départ, assure Flore Gubert, directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. La langue, les relations historiques et culturelles, l’existence d’une communauté sont des critères bien plus importants. »
Pour les aspects économiques, l’activité et un marché de l’emploi dynamique s’avèrent décisifs. « L’immigration se trouve plutôt procyclique », observe l’économiste, c’est-à-dire que le volume des flux migratoires évolue dans le même sens que l’économie. En Espagne d’ailleurs, la vague de régularisations pérennise la présence de personnes préalablement arrivées sur le territoire. Leur force de travail pallie la baisse de natalité nationale et cela se retrouve dans les chiffres d’une croissance supérieure à 2,5 % depuis 2023 (contre 0,4 % pour la zone euro). Les régularisations sont donc davantage une conséquence qu’une cause de l’immigration.
Pas de course à la générosité
La générosité de l’État, aux fondements de l’appel d’air, n’aurait pas non plus d’effet tangible sur le choix d’un pays de destination.
Dans une étude publiée en 2014, et repérée en 2023 par Le Monde, l’économiste Corrado Giuletti a observé que l’attractivité de l’État-providence avait un effet « faible ou inexistant ». En France, l’aide médicale d’État (AME), souvent ciblée par des représentants politiques comme symbole d’un système trop généreux qui attire les personnes étrangères, illustre cet écart entre les croyances et la réalité.
En 2019, l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé a mené un travail auprès d’un échantillon représentatif d’étrangers en situation irrégulière. Détaillés par France 24, les résultats indiquent que seuls 9,5 % d’entre eux avancent la santé comme motif de venue en France, et seul un étranger éligible sur deux a demandé à bénéficier de l’AME.
La théorie d’un choix pragmatique et éclairé, à la manière d’une étude de marché, trouve au fond ses limites dans l’incompréhension des moteurs et des réalités des parcours migratoires. « Quand un jeune homme discute avec ses proches d’un projet de départ, il ne débat pas du code de la Sécurité sociale », ironise Smaïn Laacher, de la Fondation Jean Jaurès.
Il faut en outre tenir compte de la faiblesse des ressources informationnelles à disposition des personnes migrantes. De leur pays d’origine à celui d’arrivée, en passant par de longs parcours d’exil, leur chemin se nourrit de mythes, de mauvais conseils ou de fake news qui biaisent leurs éventuelles possibilités de choix.
La crise de Ceuta est un cas d’espèce : sur les réseaux sociaux, une vague de désinformation avait laissé penser que la frontière entre le Maroc et l’Espagne était ouverte, contribuant à l’emballement des traversées – et à la mort de plus d’une centaine de Marocains.
