Budget 2027 : l’immigration est-elle un « poids » pour l’économie française ?
Auteur : Jean-Baptiste Breen, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte Facebook, le 11 octobre 2026
À en croire certains commentateurs, l’immigration coûterait plusieurs dizaines de milliards d’euros à la France chaque année. Relayée depuis plusieurs années, cette théorie refait surface à l’occasion des discussions sur le budget 2027. Elle repose sur une interprétation incomplète des données scientifiques.
« J’ai compris que ce gouvernement voulait faire les poches aux Français », peste Pascal Praud, le présentateur de la chaîne CNews, dans un édito le 8 septembre dernier. L’estocade ciblait alors le ministre de l’Économie, Roland Lescure, qui venait d’affirmer, la veille, que les retraités les plus aisés seraient mis à contribution pour résorber le déficit budgétaire du pays.
Dénonçant des propos « choquants » et « indécents », l’animateur s’offusque que des « efforts » soient demandés aux Français sans qu’un seul mot ne soit prononcé « sur les prestations sociales accordées aux étrangers ». Pourtant, ces dépenses publiques à destination des immigrés représenteraient « un coût net de 40 milliards d’euros », assure le présentateur, citant des « calculs réalisés par l’Observatoire de l’immigration et de la démographie ».
Alors que le Parlement se lance dans l’examen du budget 2027, cette statistique refait surface sur les réseaux sociaux pour justifier des coupes dans les dépenses dont bénéficient les immigrés et ainsi résorber le déficit public.
De quoi donner du grain à moudre aux propositions, très similaires, de la droite et de l’extrême droite dans un contexte de campagne présidentielle. Le Rassemblement national compte ainsi réaliser 15 milliards d’euros de coupes pour alléger « le poids [de l’immigration] sur l’économie », a expliqué le député RN Jean-Philippe Tanguy, le 11 octobre sur BFM TV. Le candidat Horizons à l’élection présidentielle, Edouard Philippe, propose, lui, de « diviser par deux » l’immigration légale afin de réduire la « saturation » d’« un certain nombre de nos services publics ».
Alors, l’immigration coûte-t-elle réellement plusieurs dizaines de milliards d’euros par an à la France ? Et peut-on dire qu’elle représente un vrai poids pour l’économie ? Eléments de réponse.
Un « think tank » orienté très à droite
Tout d’abord, comment le chiffre de 40 milliards d’euros s’est-il retrouvé dans le débat public ? Depuis 2020, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) estime qu’il s’agit du coût de l’immigration pour l’État français. « L’immigration coûte chaque année entre 35 et 40 milliards d’euros aux finances publiques », assurait encore le 23 mars 2024, le fondateur de l’OID, Nicolas Pouvreau-Monti, dans les colonnes du Point. Un chiffre repris quatre jours plus tard par le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, sur le plateau de C à vous, sur France 5.
Mais les analyses de l’OID doivent être prises avec précaution. En effet, s’il assure proposer « une vision rationnelle et dépassionnée » des débats sur l’immigration, cet organisme est directement financé par le fonds Périclès du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, qui s’est déclaré favorable à la « remigration », un concept dérivé de la théorie raciste du « grand remplacement ». Il compte également parmi ses cadres diverses personnalités proches de la droite radicale française, comme Xavier Driencourt, le président du comité stratégique du magazine identitaire Frontières. Ses conclusions doivent donc faire l’objet d’une analyse méthodologique.
Pour calculer le coût de l’immigration, l’OID assure s’appuyer sur la littérature disponible, deux études en particulier : « L’impact budgétaire de 30 ans d’immigration en France », publiée en 2018 par le CEPII, un organe de recherche en économie internationale rattaché au Premier ministre, et un travail annuel de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), intitulé « Perspectives des migrations internationales » et daté de 2021. Pourtant, aucune de ces recherches ne fait apparaître la donnée brandie par l’OID.
Un chiffre introuvable
Elle a d’ailleurs été catégoriquement démentie par les auteurs des deux études auprès de l’Agence France Presse (AFP), qui a déjà passé au crible les affirmations de l’observatoire. Résultat : la méthode de calcul de l’OID accumule les critiques.
L’OID ne retient de ces deux études que deux pourcentages, censés illustrer « le coût annuel net de l’immigration » : 1,41 % du PIB selon l’OCDE et 1,64 % selon le CEPII. Appliqués au PIB français de 2019 (2 425 milliards d’euros selon l’INSEE), année de référence que revendique l’OID, ces taux donnent un coût compris entre 34,2 et 39,8 milliards d’euros. Une méthode « hasardeuse », explique l’AFP.

À gauche, le tableau de l’étude de l’OCDE d’où l’OID tire sa donnée (1,41 %). À droite, le tableau de l’étude du CEPII, d’où l’OID tire sa donnée (1,64 %).
Avant toute chose, ces deux pourcentages ne correspondent pas à des valeurs de même nature. Le résultat de 1,41 % avancé par l’OCDE est une moyenne calculée entre 2006 et 2018, tandis que la donnée du CEPII est une valeur fixe pour l’année 2011. Le think tank mobilise ainsi, dans un cas, une moyenne sur douze ans, et dans l’autre, un point annuel isolé qu’il compare ensuite tous les deux à une valeur du PIB d’une année ultérieure (2019). Difficile, dès lors, d’établir une forme de convergence entre ces différents éléments.
Autre lacune : le chiffre de 1,41 % correspond seulement à l’une des méthodes de calcul de l’OCDE, au sein de laquelle l’organisme inclut le coût des « biens publics purs » au coût des immigrés. Or, un bien public pur est un service financé par l’État dont le coût ne change pas en fonction du nombre de personnes qui en bénéficient. Sont concernées, entre autres, les dépenses militaires, mais aussi celles relatives à la dette publique, qui seraient financées malgré l’immigration.
Qui plus est, dans le scénario de l’OCDE retenu par l’OID, le calcul inclut également les dépenses liées aux enfants nés sur le territoire de parents immigrés, jusqu’à 15 ans. Or, les dépenses d’éducation, concentrées sur le jeune âge, ainsi que les moindres recettes d’un individu inactif, font pencher nettement la balance.
Quel est vraiment le coût de l’immigration ?
Autrement dit, l’OID retient des scénarios extrêmes qui ne reflètent pas l’équilibre des conclusions des deux études exploitées. « La contribution de l’immigration aux finances publiques françaises, entre 1979 et 2011, est globalement négative, mais très faible, contenue en deçà de 0,5 % du PIB », explique ainsi le CEPII, bien loin du chiffre de 1,64 % choisi par l’OID.
Même son de cloche du côté de l’OCDE, qui indique dans son étude que « dans les 25 pays de l’OCDE [dont la France] pour lesquels des données sont disponibles, en moyenne au cours de la période 2006-18, la contribution des immigrés sous la forme d’impôts et de cotisations a été supérieure aux dépenses publiques consacrées à leur protection sociale, leur santé et leur éducation ». Pour la France, l’impact varie selon les conventions de calcul entre -0,85 % et +1 % du PIB, hors dépenses liées aux enfants d’immigrés.
Ainsi, si l’on considère l’ensemble des résultats avancés dans les études citées par l’OID, et pas seulement les plus négatives sur le plan budgétaire, le coût de l’immigration serait donc plutôt un jeu à somme quasi nulle.
L’effet positif de l’immigration sur les recettes publiques pourrait même être « plus important que son effet sur les dépenses », d’après Ekram Boubtane, chercheuse associée à l’École d’économie de Paris, en 2024 dans un article publié par l’Institut Montaigne, généralement classé au centre-droit de l’échiquier politique.
« L’immigration n’est pas un fardeau pour les finances publiques ; sa suppression ne pourrait en aucune manière contribuer à la résolution de la crise de la dette actuelle », remarquait, la même année, Xavier Chojnicki, l’un des auteurs de l’étude du CEPII citée par l’OID, dans un article pour la revue scientifique Regards.
Autrement dit, le coût de l’immigration en France n’a jamais été officiellement estimé à 40 milliards d’euros, et plusieurs spécialistes du sujet s’accordent pour tempérer les discours qui dénonceraient le « poids » qu’elle ferait peser sur l’économie.
