Immigration : que disent réellement les chiffres sur les immigrés et les étrangers en France ?
Auteur : Etienne Merle, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les chiffres sur l’immigration devraient occuper une place importante dans le débat public. Selon les dernières estimations de l’Insee, près de 8 millions d’immigrés vivent en France en 2025. Mais tous ne sont pas étrangers et tous les étrangers ne sont pas immigrés. Explications.
À un peu plus de sept mois de l’élection présidentielle, l’immigration s’impose déjà comme l’un des terrains de confrontation de la campagne. À droite et à l’extrême droite, des acteurs comme Bruno Retailleau (Les Républicains) ou encore Jordan Bardella (Rassemblement national) continuent d’en faire un marqueur central, au point de proposer, chacun, une révision constitutionnelle pour traiter le sujet, mais qui pourrait s’annoncer périlleuse.
Le sujet gagne aussi les candidats de la majorité présidentielle : fin août, Édouard Philippe a choisi un déplacement à Mayotte pour promettre de « fermer les vannes de l’immigration », tandis que Gabriel Attal a notamment défendu des quotas migratoires – une proposition historiquement chère à la droite conservatrice et … hasardeuse, comme l’ont déjà montré Les Surligneurs.
Les propositions sont donc sur la table. Mais ces mesures s’accompagnent parfois d’imprécisions sur les chiffres et le vocabulaire mobilisés.
Combien d’immigrés vivent réellement en France ? Combien sont étrangers ? Que peut-on réellement déduire des dernières données disponibles ? Voici ce que permettent d’établir les chiffres de l’Insee, l’institut public de référence chargé de produire les statistiques officielles sur la population française.
Un immigré peut être français
Pour comprendre, il faut d’abord définir les termes employés. Pour l’Insee, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et vivant en France. Cette qualité est déterminée par le lieu de naissance et la nationalité à la naissance et ne disparaît pas si la personne acquiert la nationalité française dans un second temps.
Une personne née algérienne, italienne ou chinoise, puis devenue française après son installation en France, reste ainsi comptabilisée comme immigrée.
Le terme « étranger » renvoie, lui, à la nationalité actuelle. Dans les statistiques de l’Insee, un étranger est une personne résidant en France qui ne possède pas la nationalité française.
Cette définition rejoint celle du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), qui considère comme étrangères les personnes qui n’ont pas la nationalité française, qu’elles possèdent une autre nationalité ou qu’elles n’en aient aucune. Les catégories « immigrés » et « étrangers » se chevauchent donc, mais ne se confondent pas.
8 millions d’immigrés, dont environ un tiers sont français
En 2025, l’Insee estime à 7,97 millions le nombre d’immigrés vivant en France, soit 11,6 % de la population totale. Il s’agit d’une estimation provisoire et les résultats définitifs du recensement pour cette année seront publiés en juin 2027.
Parmi eux, 5,345 millions sont de nationalité étrangère et 2,625 millions ont acquis la nationalité française. Environ 33 % des immigrés vivant en France sont donc français. Dans les statistiques de l’Insee, les personnes qui possèdent la nationalité française, même si elles ont également une autre nationalité, sont comptabilisées comme françaises et non comme étrangères.
La population étrangère dans son ensemble est, elle, estimée à 6,297 millions de personnes, soit 9,1 % de la population. Elle comprend 5,345 millions d’immigrés de nationalité étrangère, mais aussi environ 953 000 personnes étrangères nées en France, qui ne sont donc pas immigrées, dont une majorité de mineurs, nés en France de deux parents étrangers qui n’ont pas encore obtenu la nationalité française.
Ces catégories ne peuvent donc pas être additionnées comme si elles désignaient des populations distinctes : une grande partie des immigrés, 5,35 millions de personnes, sont également étrangères.
Attention : l’Insee a changé de méthode en 2024
Ces chiffres sont régulièrement présentés comme le signe d’une forte hausse de l’immigration. En janvier 2026, Jordan Bardella affirmait ainsi que « notre pays n’a jamais accueilli autant d’immigration », avant d’assurer, quelques mois plus tard, que « tous les records ont été franchis ».
Le nombre et la part des immigrés et des étrangers vivant en France ont augmenté ces dernières années, leur évolution doit être interprétée avec précaution. Pour le nombre d’immigrés vivant en France, notamment, l’Insee signale une rupture de série à partir de 2024, liée à une « amélioration du protocole de collecte du recensement ».
Les données de 2024 et 2025 ne sont donc pas directement comparables aux chiffres des années précédentes sans correction. En cause : le déploiement d’un nouveau dispositif de collecte, appelé Recens’Smart, censé faciliter la réponse au recensement par smartphone et améliorer le renseignement des questionnaires.
L’Insee estime que ce changement permet à la fois de recenser davantage de personnes et de mieux identifier certaines personnes comme immigrées.
Ainsi, on passe de 7,309 millions d’immigrés en 2023 à 7,749 millions en 2024, soit une hausse apparente de 440 000 personnes. Mais l’Insee estime qu’une partie importante de cette différence provient du changement de méthode.
Après correction de la rupture de série, l’institut estime que le nombre d’immigrés a augmenté de 198 000 personnes entre 2023 et 2024, soit une progression de 0,3 point de population.
Autrement dit, la population immigrée a bien augmenté entre 2023 et 2024 selon l’estimation corrigée de l’Insee, mais nettement moins que la simple comparaison des deux chiffres publiés. La prudence est donc de mise lorsque ces comparaisons sont utilisées dans le débat public.
Sur le temps long, la hausse est nette
Pour autant, cette rupture méthodologique ne remet pas en cause l’évolution observée sur plusieurs décennies. La tendance générale est claire : les immigrés représentaient 5 % de la population en 1946, 7,4 % en 1975, 7,3 % en 1999, puis 10 % en 2019 et 10,3 % en 2022.
En effectifs, leur nombre est passé d’environ 2 millions en 1946 à 4,4 millions en 1999, puis 7 millions en 2022. La population immigrée vivant en France a donc augmenté, en nombre comme en proportion, sur le temps long.
Pour les étrangers, la tendance est également à l’augmentation. Ils représentaient 4,4 % de la population en 1946, 6,5 % en 1975, puis 7,4 % en 2019 et 9,1 % en 2025 selon l’estimation. Leur nombre est passé de 1,74 million en 1946 à 3,32 millions en 1999, puis à 5,33 millions en 2022 et 6,30 millions en 2025.
Les statistiques permettent donc d’établir plusieurs faits : près de 8 millions d’immigrés vivent en France en 2025 selon les estimations provisoires de l’Insee. Ils représentent 11,6 % de la population. Environ un tiers ont acquis la nationalité française et la population immigrée a augmenté sur le temps long. Parallèlement, 6,3 millions d’étrangers vivent en France, soit 9,1 % de la population.
Déterminer si ces niveaux sont souhaitables, excessifs ou insuffisants relève ensuite d’une appréciation politique, et non d’un résultat statistique.
