Mobilisation du 17 octobre : les auteurs de violences portent-ils à 75 % un prénom arabo-musulman ou d’origine africaine ?
Dernière modification : 5 novembre 2026
Auteur : Louis Faurent, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Jérôme Fourquet, le 26 octobre
Un chiffre du sondeur Jérôme Fourquet, repris sur les réseaux sociaux et par des responsables politiques, semble corroborer le fait qu’une majorité des auteurs de violences du 17 octobre porterait un prénom « arabo-musulman ou d’origine africaine ». Cette statistique s’appuie en réalité sur une méthodologie très imparfaite qui ne permet pas d’établir un profil ethnique des mis en cause.
Les mots du candidat à la présidentielle Édouard Philippe, sur le plateau de TF1 le 1er novembre, à propos des violences du 17 octobre, ont ouvert la polémique.
« Dans les images que nous avons vues des pillages, il y avait de fait un nombre important de jeunes Français, sans doute, que je considère comme des Français issus de l’immigration », a déclaré l’ancien Premier ministre, suscitant l’ire de la gauche et au-delà. Des « calomnies racistes » selon le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, une « dérive dans les eaux noires de l’extrême droite » pour le patron du Parti socialiste, Olivier Faure, du PS.
Pour se défendre, le candidat Horizons a par la suite fait savoir qu’il s’appuyait sur des chiffres de Jérôme Fourquet, directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » de l’institut de sondage Ifop. Celui-ci a en effet affirmé, dans une interview au Figaro puis au média lié à Michel Onfray Front populaire, avoir observé dans la presse « 75 % de porteurs de prénoms arabo-musulmans ou d’origine africaine parmi les personnes déférées » à la suite du 17 octobre.
Un chiffre choc très vite repris sur les réseaux sociaux et dans les médias. Pour le président des Républicains, Bruno Retailleau, au micro de BFMTV, il s’agit « d’indices » convergeant avec les propos d’Édouard Philippe qui relèvent, selon cet autre candidat à la présidentielle, « de faits ».
La presse comme base de données
Pour établir cette statistique, Jérôme Fourquet – joint par Les Surligneurs – s’est appuyé « sur un corpus volumineux d’articles de presse nationale et locale relatant les comparutions immédiates liées à des interpellations du 17 octobre ». Il en a extrait 70 cas avec « suffisamment d’éléments biographiques », dont le prénom.
Il s’est ensuite référé à une classification qu’il avait déjà utilisée, y compris pour l’écriture de son best-seller L’Archipel français (Seuil, 2019). Cette pratique dite du codage ethnoracial est courante en sociologie et permet notamment de mettre en évidence des situations de discriminations.
Jérôme Fourquet explique que l’appellation « arabo-musulman » regroupe les prénoms « qui se rattachent à l’islam, au Coran, ou qui sont originaires des régions où l’islam est historiquement majoritaire ». Sur cette base, et en y ajoutant les prénoms d’origine africaine, il conclut à ce chiffre de 75 %.
Cette méthodologie présente pourtant de nombreuses limites, déjà soulevées par la cheffe du service police-justice de BFM TV, Alexandra Gonzales et, pour certains points, par Jérôme Fourquet lui-même.
D’abord, elle ne garantit pas la représentativité de l’échantillon. Les 70 cas retenus représentent seulement 8 % des 917 personnes déférées en comparutions immédiates pour les faits du 17 octobre, selon les chiffres du ministère de la Justice, et une part encore plus infime des plus de 1 800 interpellations effectuées ce jour-là par les forces de l’ordre recensées par le ministère de l’Intérieur.
« En plus de constituer une base très faible en nombre, se référer à [des procédures judiciaires comporte] des limites propres à la procédure en elle-même, explique Vincent Tiberj, sociologue et chercheur au centre Emile-Durkheim, codirecteur de l’ouvrage Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie (La Documentation française, 2021). La littérature scientifique démontre que les arrestations sont en partie biaisées, de même que les poursuites judiciaires. » Il est donc délicat d’en tirer des conclusions globales sur le profil des auteurs de violences.
D’autant que la précision juridique fait aussi défaut. Les articles utilisés comme sources ne permettent pas de bien identifier les chefs d’inculpation. Or, les mis en cause ont été jugés pour des délits divers : dégradations de biens, vols, violences envers des fonctionnaires de police, etc.
Le bilan avancé par Jérôme Fourquet conduit donc à généraliser un profil ethnique à partir de données imprécises et parcellaires. Ces sources n’indiquent pas, en outre, si la personne jugée a finalement été sanctionnée. En France, tout mis en cause est présumé innocent tant qu’il n’a pas été condamné.
Des sources fragiles
« C’est une base limitée, reconnaît le sondeur. Il est peut-être possible de faire mieux mais j’ai utilisé le seul matériau à disposition. » N’ayant pas accès à des sources détaillées et officielles, Jérôme Fourquet a travaillé en sources ouvertes sur la presse. Une technique dont les nombreux biais sont connus des chercheurs en sciences sociales. « Cela ne peut en aucun cas constituer un échantillon représentatif », assure Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la délinquance.
« Un article de presse est sélectif et non exhaustif, détaille le sociologue. Il peut présenter une personne lors d’une audience et pas toutes, il peut s’appuyer sur un élément et pas un autre, son auteur peut lui-même avoir des biais, et ce, sans que l’on sache ce qui a été choisi ou non. »
C’est compte tenu de ces limites que les chercheurs trouvent d’autres moyens pour collecter des données. Pour un article sur les comparutions immédiates publié en 2014 dans la Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, Laurent Mucchielli avait ainsi assisté au traitement de plus de 500 dossiers en audience.
Au-delà de la méthode soutenant la statistique de Jérôme Fourquet, l’interprétation qui en est faite pose aussi question. Choisir une statistique isolée pour éclairer des événements complexes comme ceux du 17 octobre interpelle Vincent Tiberj : « Un chiffre n’a rien de naturel, il est toujours le fruit d’une construction et ne peut être vu comme scientifique juste parce qu’il est un chiffre ».
Pourtant, dans l’interview qu’il a accordée à Front populaire, le sondeur de l’Ifop s’appuie sur sa revue de presse pour étayer des thèses déjà avancées dans ses ouvrages, dont le dernier Homo occidentalis (Seuil, 2026), coécrit avec le psychologue Ruben Rabinovitch.
Celles-ci postulent l’existence d’« un ressentiment postcolonial [des jeunes issus de l’immigration] vis-à-vis des sociétés d’accueil », de « comptes à régler vis-à-vis d’une police qui pratiquerait le contrôle au faciès et d’un État qui les discriminerait », ou encore de « verrous psychiques et moraux et de la peur du gendarme [qui] manifestement n’opèrent plus ».
Interpréter sans interroger
« Il s’agit d’hypothèses, puisqu’il faudrait échanger avec les individus pour comprendre leurs motivations », reconnaît Jérôme Fourquet. Le sociologue Laurent Mucchielli estime, lui, qu’il n’est pas possible de se livrer à de telles interprétations sans éléments précis. « Sans mener d’entretiens avec les personnes concernées, rien ne permet d’attribuer des explications à leurs actes, déplore-t-il. Cela mène à affirmer des interprétations qui relèvent plus du fantasme que de la réalité et qui ne traduisent pas l’état des connaissances en sciences sociales. »
L’auteur de Sociologie de la délinquance juvénile (L’Harmattan, 2026) renvoie au travail qu’il a mené après les émeutes de 2005. Il ressortait des entretiens avec les jeunes concernés une « accumulation d’humiliations vécues dans leurs relations avec la police, l’école ou l’État, et un racisme généralisé dans leur quotidien ». Des éléments qui apparaissent en partie dans les analyses de Jérôme Fourquet mais que le sondeur n’étaye pas à l’aide de sources précises et correspondant à la situation actuelle, et qu’il associe à d’autres théories plus personnelles.
Pour les spécialistes, le problème des hypothèses de Jérôme Fourquet se trouve dans le manque de références sociologiques qui les forgent et dans les raccourcis qu’elles empruntent. « La sociologie de la déviance démontre, a minima, des causes multifactorielles, avance le chercheur Vincent Tiberj. Mettre en avant le prénom, donc un prisme uniquement ethnique, ne peut qu’être réducteur. »
Note de la rédaction aux lecteurs : le sociologue Laurent Mucchielli, interrogé dans le cadre de cet article relatif aux profils de la délinquance, dont il est un spécialiste reconnu, a pris des positions contraires à l’état de la recherche scientifique sur les effets secondaires des vaccins anti-Covid, un domaine situé hors de son champ d’expertise de chercheur en sciences sociales. Les Surligneurs débunkent régulièrement la désinformation liée au Covid et notamment les fake-news portant sur la vaccination.
Mise à jour le 05/11/2026 : ajout des éclairages de Vincent Tiberj.
