Les Surligneurs est un média indépendant qui lutte contre la désinformation politique

rubriques
En déplacement dans l'Etat du Kansas, le 17 octobre, le président des Etats-Unis, Donald Trump, a estimé que la France était "brisée" par l'immigration. Photo : Anna Moneymaker / Getty images North America / Getty Images via AFP

Mobilisation du 17 octobre : l’immigration a-t-elle été la cause des violences urbaines ?

Création : 23 octobre 2026

Auteur et autrice : Nicolas Turcev et Maylis Ygrand, journalistes

Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste

Source : Donald Trump, le 19 octobre 2026

Depuis la mobilisation contre la vie chère du 17 octobre, de nombreux responsables politiques et commentateurs font un lien entre l’immigration et les débordements. Aucun élément ne permet pourtant à ce stade de l’affirmer.

Le président des États-Unis l’assure : les scènes de vols et de violences urbaines qui ont émaillé la mobilisation contre la vie chère, le samedi 17 octobre en France, sont le fait de « migrants » qui auraient « pris d’assaut » le pays, a déclaré Donald Trump, le 19 octobre. Plusieurs internautes et responsables politiques français avancent la même explication : pour le candidat d’extrême droite à la présidentielle Eric Zemmour, « une horde de barbares maghrébins et africains [sont entrés] dans les villes ».

Pourtant, les premiers chiffres des incarcérations communiqués à l’AFP par le ministère de la Justice battent en brèche ce récit. Sur un échantillon provisoire de 186 personnes écrouées dans le cadre des violences urbaines commises le week-end dernier, le profil type correspond à un jeune homme entre 18 et 25 ans, de nationalité française, inconnu des services de justice et poursuivi pour des atteintes aux biens ou des violences contre les forces de l’ordre.

Dans le détail, une immense majorité des personnes écrouées – soit condamnées, soit placées en détention provisoire – sont des hommes (95%) et plus des deux tiers (68%) ont 25 ans ou moins. Mais surtout, 70% sont de nationalité française, dont la quasi-totalité est née en France. Autrement dit, un tiers des personnes écrouées pour des faits liés au 17 octobre sont étrangères. Le 20 octobre, le préfet des Alpes-Maritimes, Jean-Marie Girier, avait, lui, indiqué sur ICI Azur qu’un tiers des interpellés en marge de la mobilisation dans son département étaient des personnes étrangères.

Ces statistiques sont-elles le signe du déferlement d’une « horde de barbares » étrangers le 17 octobre ? Pas vraiment. En réalité, la part d’écroués d’origine étrangère dans le cadre de la mobilisation du week-end dernier correspond sensiblement à leur place habituelle dans les mis en cause pour des faits de délinquance.

Le ministère de la Justice précise en effet que, le 17 octobre, la part des personnes étrangères écrouées pour les faits de « vol aggravé », « vol en commerce ou entrepôt » et « recel » était de 35%, d’après une infographie relayée par le spécialiste des questions de justice au Nouvel Obs, Mathieu Delahousse. Or, en 2024, la part des étrangers mis en cause pour les faits de vols sans violence et de vols violents sans armes était de 29%, selon des chiffres du ministère de l’Intérieur. Elle était de 22% pour les vols avec arme.

La Chancellerie précise également que les étrangers comptaient pour 18% des écroués pour des faits d’outrage ou rébellion envers les forces de l’ordre. En 2016, 14% des mis en cause pour des faits d’outrage et de violence contre des personnes dépositaires de l’autorité publique étaient étrangers.

Autrement dit, d’après le bilan provisoire communiqué par le ministère de la Justice, il n’apparaît pas y avoir eu, le 17 octobre, une large surreprésentation des étrangers dans les personnes suspectées de délits par rapport à la sociologie habituelle des mis en cause. Même si, plus généralement, la part des étrangers dans les statistiques de la délinquance « matérielle » (vols, cambriolages…) est nettement supérieure à leur place dans la population résidant en France (9% en 2024, selon l’Insee).

Aucune statistique sur les binationaux

En plus des personnes étrangères, certains politiques de droite et d’extrême droite ont également tenu pour responsable des violences urbaines les citoyens binationaux. Une manière d’imputer les débordements aux immigrés de seconde ou troisième génération qui sont dotés de la nationalité française.

Au lendemain des mobilisations du 17 octobre, Eric Zemmour, sur LCI, estimait ainsi que « la plupart » des auteurs des débordements étaient « doubles nationaux ». Il proposait, dans la foulée, de déchoir de leur nationalité française les binationaux condamnés dans le cadre des violences urbaines, à l’instar de Marion Maréchal (RN), qui appelait, sur BFM TV, à « élargir la possibilité de retrait et de déchéance de nationalité pour des binationaux qui s’en prennent à des forces de l’ordre ».

Pourtant, aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir un bilan des personnes binationales à l’origine des violences urbaines. Pour une raison simple : cette donnée n’apparaît pas systématiquement dans les procédures et ne fait pas l’objet d’un recensement automatique de la part des juridictions.

D’après les explications d’une source judiciaire haut placée aux Surligneurs, la binationalité n’est pas renseignée dans le logiciel de traitement des affaires pénales. Concrètement, soit la personne est renseignée comme Française, soit elle est considérée comme étrangère.

Juliette Leroy, présidente de l’antenne lilloise du Syndicat des avocats de France, abonde : « Dans les procédures, notamment sur les procès-verbaux d’audition, n’est mentionnée qu’une seule nationalité. Il n’y a jamais deux nationalités et encore moins l’évocation d’une binationalité. Les chiffres [de la part des binationaux dans la délinquance] sont inexistants. »

Si l’article 116 du code de procédure pénale prévoit que le juge d’instruction constate l’identité de la personne mise en examen, il ne prévoit pas explicitement une obligation générale de rechercher et de consigner toutes ses nationalités.

La France le reconnaissait elle-même en 2018, dans une réponse adressée au Conseil de l’Union européenne : « La vérification de la nationalité d’un mis en cause est réalisée par les enquêteurs sur la base du ou des documents d’identité produits par celui-ci lors de l’enquête. Le mis en cause peut donc choisir de ne faire état que d’une nationalité, alors qu’il en dispose d’une autre », expliquait le gouvernement.

Il rajoutait que « l’élément de nationalité n’est pas un élément dont l’absence empêche l’enregistrement de la condamnation dans les données du casier judiciaire. Il appartient donc aux juridictions de le renseigner lorsqu’elles en disposent à la lecture de la procédure. En conséquence, le Casier judiciaire national (CJN) ne dispose pas systématiquement de cette information, ne la stocke donc pas en tant que telle et n’est pas en mesure de vérifier de manière exhaustive si une personne dispose de plusieurs nationalités. »

Autrement dit, il est actuellement impossible de connaître la part de binationaux parmi les auteurs de violences et de vols lors de la mobilisation du 17 octobre. Sans preuve statistique disponible, il est donc hasardeux d’affirmer que les violences urbaines sont le fait de binationaux.