Les acrobaties statistiques de l’Observatoire de l’immigration sur les OQTF
Auteur : Clément François, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste
Source : Compte Facebook, juin 2026
L’Observatoire de l’immigration de la démographie, une association financée par le milliardaire d’extrême droite, Pierre-Edouard Stérin, assure qu’il serait moins coûteux pour l’État de faire appliquer l’ensemble des obligations de quitter le territoire (OQTF) que de maintenir les personnes concernées sur le territoire. Le calcul de ce laboratoire est bien trop simpliste et masque un projet politique.
La France délivre environ 130 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF) par an, selon un rapport de l’Assemblée nationale, un chiffre en constante augmentation et bien plus élevé que chez nos voisins européens. Pourtant, environ 10% de ces décisions sont exécutées chaque année, alimentant de nombreux débats sur l’efficacité du système d’éloignement français.
Les raisons sont multiples, mais un argument réapparait régulièrement, celui du cout d’une mesure d’éloignement, estimée par un rapport de la Cour des comptes de 2024 à 4 414 euros.
L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), est une association créée en 2020 qui se prétend « rationnelle et dépassionnée« , mais qui est en réalité proche des idées d’extrême droite. L’association est financée par le Projet Périclès du milliardaire Pierre Edouard Stérin, qui cherche à installer l’extrême droite au pouvoir.
Dans une vidéo publiée sur ses réseaux sociaux, l’organisation assure qu’il serait plus coûteux pour l’Etat de conserver les personnes sous OQTF en France, plutôt que de payer un coût ponctuel pour qu’elles quittent le territoire.
Parmi les chiffres cités par l’OID, le coût de l’Aide Médicale d’État (« 1,3 milliard d’euros par an »), ou encore celui de « l’hébergement d’urgence des clandestins » qui est estimé à 1 milliard d’euros. « Éloigner coûte de l’argent, une seule fois. Ne pas éloigner produit des coûts structurels, qui se répètent chaque année », conclut la publication.
Présenté comme un simple calcul budgétaire, ce raisonnement repose toutefois sur une méthodologie contestable qui évacue la dimension humaine et politique du sujet.
Combien y a-t-il de personnes sous OQTF en France ?
Première limite du raisonnement de l’OID : l’association ne précise pas combien de personnes sous OQTF sont concernées. Cette donnée est pourtant nécessaire pour comparer le coût d’une exécution systématique de ces décisions administratives avec celui du maintien en France des personnes visées.
Et pour cause : le calcul suppose de connaître le nombre de personnes effectivement concernées par une OQTF à un instant donné. Or, selon Serge Slama, professeur de droit public et chercheur affilié à l’Institut Convergences Migrations, cette donnée est « impossible » à établir.
Si l’on connaît le flux annuel d’OQTF prononcées et celui des éloignements exécutés, il est impossible de reconstituer le stock de personnes concernées : certaines OQTF sont annulées, d’autres deviennent caduques après une régularisation ou l’obtention d’un titre de séjour, et certaines personnes quittent volontairement le territoire.
Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la France délivre plus d’OQTF que tous ses voisins européens. En 2025, Eurostat en recense 137 550 en France, contre 53 700 en Espagne, 55 240 en Allemagne, ou même 21 295 en Italie.
Des OQTF systématiques et peu efficaces
Autre limite du raisonnement de l’OID : l’association traite les OQTF comme un bloc homogène de décisions immédiatement applicables, alors qu’elles recouvrent des situations administratives, familiales et sociales très différentes.
Selon un rapport de l’Assemblée nationale, la France s’est engagée, depuis la loi Collomb de 2018 puis la loi Darmanin de 2024, dans une logique de délivrance quasi systématique d’OQTF aux personnes en situation irrégulière, y compris lorsqu’il n’existe pas de perspective « plausible d’éloignement ».
« Toute personne déboutée du droit d’asile va se voir délivrer une OQTF, peu importe sa situation, si elle parle français, si elle a de la famille en France… », résume Serge Slama.
L’hébergement d’urgence, voie sans issue pour les étrangers
Cette confusion se retrouve dans la manière dont l’OID mobilise le budget de l’hébergement d’urgence. L’association le présente comme un coût lié aux « clandestins ». Or, un clandestin ne fait pas nécessairement l’objet d’une OQTF. D’autant que ce budget couvre en réalité des publics beaucoup plus larges.
Selon la dernière loi de finances 2026, le budget consacré à l’hébergement d’urgence dépasse effectivement les 1,3 milliard d’euros par an, pour un parc de 203 000 places. Mais ces hébergements ne bénéficient pas seulement aux personnes en situation irrégulière. Le texte budgétaire rappelle que ces places accueillent « tous les publics sans abri » : travailleurs pauvres, femmes victimes de violences, personnes sans domicile fixe, entre autres.
Impossible donc, comme le fait l’observatoire, de généraliser le coût de l’hébergement d’urgence pour l’intégrer au coût du maintien des personnes sous OQTF sur le territoire français.
L’OID met aussi en avant une durée médiane d’hébergement de « trois ans et demi » pour les personnes en situation irrégulière. Présenté ainsi, ce chiffre peut laisser penser que l’hébergement d’urgence serait durablement occupé par ce public, au détriment d’autres demandeurs. Mais cette lecture occulte la saturation générale du dispositif : 60 % des demandes ne sont pas satisfaites et environ 4 000 nouvelles personnes sollicitent une place chaque semaine.
Autrement dit, la longueur des séjours ne suffit pas à démontrer que l’hébergement d’urgence serait « capté » par les personnes en situation irrégulière : elle peut aussi traduire l’absence de solution de sortie, notamment faute d’accès au logement.
La présentation de l’OID est également contestée par le Samusocial de Paris. Dans un rapport publié en 2024, l’association décrit l’hébergement d’urgence comme une « voie sans issue« pour une partie des personnes en situation irrégulière.
Sur les 1 000 personnes interrogées, plus de 20 % pourraient pourtant prétendre à un titre de séjour. Autrement dit, une partie des personnes dont l’OID impute le coût aux OQTF pourrait, en réalité, sortir du dispositif d’hébergement par une régularisation.
Maxime Cheron, directeur adjoint du Pôle Equipes Mobiles du Samusocial de Paris, partage ce constat : « Beaucoup sont intégrés, parlent la langue, travaillent, et seraient donc régularisables, mais l’accès au logement est impossible sans régularisation, ce qui bloque ces personnes dans les centres d’hébergement d’urgence. »
Selon lui, les délais administratifs aggravent ce blocage : il décrit parfois « des mois d’attente » pour obtenir un rendez-vous en préfecture, période pendant laquelle un titre de séjour peut expirer et faire basculer une personne dans l’irrégularité. Une OQTF peut alors être délivrée, indépendamment de sa situation professionnelle ou personnelle.
L’AME, « milliard le plus scruté » de France
Au sujet de l’aide médicale d’État (AME), les calculs de l’OID laissent également à désirer. Selon l’observatoire, l’AME coûte 1,3 milliard d’euros par an.
Le montant est bien confirmé par un rapport du Sénat publié en 2024, qui recense 465 744 bénéficiaires cette année-là et souligne une hausse des dépenses depuis la crise sanitaire.
Mais la critique porte moins sur le chiffre lui-même que sur l’usage qui en est fait. Pour Maxime Chéron, directeur adjoint du pôle Équipes mobiles du Samusocial de Paris, présenter l’AME uniquement comme une charge budgétaire est trompeur : « Supprimer l’AME coûterait infiniment plus cher à la société », estime-t-il.
C’est ce que confirme un rapport de 2019 de l’Inspection générale des finances (IGF) et de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), qui appelle à la « prudence » ceux qui souhaitent réduire l’accès aux soins des populations ciblées.
Le rapport explique que réduire l’accès aux soins de l’AME « peut conduire in fine la société à devoir assumer des dépenses plus importantes, notamment des dépenses hospitalières ». En effet, l’AME fonctionne sur un principe de prévention. Elle permet à des personnes en situation irrégulière d’accéder à des soins plus facilement, avant que les pathologies ne deviennent plus graves et nécessitent un séjour en hôpital. Le rapport ajoute que cette prise en charge précoce permet « une économie probable de dépense hospitalière ».
De plus, l’enquête « Premiers Pas » de 2019 de L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) montre que près de la moitié des personnes éligibles à l’AME n’y ont pas recours. Ils ne sont d’ailleurs que 9,5% à déclarer émigrer en France pour des raisons de santé. L’enquête montre d’ailleurs la méconnaissance du dispositif par les personnes arrivant en France, « le recours à l’AME » augmentant « avant tout avec la durée de séjour sur le territoire ».
Enfin, Maxime Cheron, citant les chiffres du Samusocial, assure que ce qui fait grimper le coût de l’AME pour la collectivité actuellement, ce ne sont pas les soins, mais le travail de gestion administrative effectué par des assistantes sociales hospitalières, nécessaire à l’ouverture de droits, qu’il estime entre quatre et six heures par personne.
Présenter l’expulsion des personnes sous OQTF comme la solution pour « réduire mécaniquement les dépenses » comme l’explique l’observatoire est une vision politique de la situation, qui cache derrière le vernis du sérieux et de la neutralité un projet politique.
