La destruction de cette cathédrale ukrainienne n’est pas une mise en scène
Auteur : Jean-Baptiste Breen, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte X, le 21 septembre 2026
Sur les réseaux sociaux, différents comptes recyclent une fausse information vieille de trois ans selon laquelle les médias auraient mis en scène la destruction d’églises ukrainiennes, puis auraient fait porter le chapeau à la Russie. Cette thèse a déjà été invalidée par plusieurs enquêtes.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, de nombreux internautes reprochent à la presse de mentir sciemment au public. Une de ces accusations concerne la destruction de monuments religieux ukrainiens, attribuée à Moscou.
Le 21 septembre 2026, dans une publication vue près d’un million de fois sur X, un internaute étrille, vidéo à l’appui, les « médias traditionnels de la désinformation ». Ces derniers auraient voulu faire croire, à tort, « que la Russie bombardait des églises ukrainiennes ». Ses propos ont été relayés à l’identique quelques heures plus tard sur plusieurs comptes Facebook francophones.
Les internautes en veulent pour preuve la courte vidéo qui accompagne leurs posts : un extrait de mauvaise qualité de la chaîne d’information britannique Sky News rapportant la mobilisation de civils après la destruction partielle de la cathédrale orthodoxe d’Odessa, en Ukraine, en juillet 2023.
Sur les images, une femme semble ramasser sans difficulté plusieurs gros blocs de couleur grise dans un tas de décombres. De quoi convaincre ces internautes que les médias auraient « employé des comédiens de crise (sic) […] capables de soulever des blocs entiers de béton », afin de faire croire à la supercherie d’une attaque russe sur l’édifice religieux. Mais après quelques recherches, la thèse de la mise en scène s’effondre.
Des civils surhumains ?
Et pour cause, ce sujet a déjà fait l’objet de vérifications par France 24 et l’AFP à l’été 2023. Comme l’expliquaient nos confrères, l’émission originale de Sky News affiche un logo en forme de « R » blanc dans le coin supérieur gauche de l’écran au moment où les images de la cathédrale d’Odessa réutilisées par les internautes sont diffusées.
Il s’agit du logo de « Rudaw », un réseau médiatique basé au Kurdistan irakien. Leur reportage dans l’édifice détruit est toujours en ligne. L’accès à ces images, d’une meilleure qualité que celles partagées sur les réseaux sociaux, nous éclaire sur la séquence controversée.

À gauche, une capture d’écran tirée du post sur X. À droite, le même plan sur le sujet original de Rudaw. Différents éléments distinctifs, cerclés de rouge, permettent d’attester qu’il s’agit de la même séquence. Photo : Capture d’écran X – Rudaw
À 1 minute 30 du sujet diffusé par Rudaw, on retrouve l’extrait mis en avant par les internautes. Sur ces images, les blocs transportés par la femme ressemblent bien plus à du polystyrène ou à de la mousse rigide, des matériaux très légers régulièrement utilisés dans l’isolation de bâtiments, qu’à du béton.
Un autre passage du reportage, à 2 minutes 25, montre de nouveau cette même femme ramasser d’autres blocs d’une apparence similaire. Les publications sur les réseaux sociaux n’en font pas mention.

Capture d’écran à 2 minutes 25 montrant la même femme transportant des blocs d’une matière semblable au polystyrène. Photo : Rudaw
Destruction avérée
Qui plus est, de nombreux médias ont rapporté la destruction partielle de la cathédrale d’Odessa, à commencer par l’AFP, dont les photoreporters ont pris plusieurs clichés de l’édifice en ruines. Radio France, la BBC, Ouest France, mais aussi l’Unesco ont également documenté cet incident. Plus récemment, en juin 2026, la cathédrale de la Dormition, à Kiev, était elle aussi touchée par des frappes russes. Des images satellitaires prises en 2024 consultables sur la plateforme de la société de cartographie Esri attestent, elles-aussi, de la destructrion partielle du bâtiment.
L’utilisateur à l’origine du premier post sur X indique sur son profil rejeter « l’idéologie woke » et qualifie le Covid « d’arnaque ». Il produit aussi régulièrement du contenu relatif aux « chemtrails », une croyance régulièrement démentie selon laquelle les traînées blanches visibles derrière les avions seraient en réalité des substances chimiques volontairement répandues dans l’atmosphère pour nuire à la santé de la population mondiale.
En relayant ainsi des accusations de trucage d’une scène de guerre, ces internautes puisent dans les mêmes ressorts sémantiques que les défenseurs de la thèse du « Pallywood ». Contraction de « Palestine » et de « Hollywood », elle consiste à remettre en doute les images des destructions causées par Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie occupée. Elles sont ainsi fréquemment qualifiées de mises en scène, en dépit des rapports d’ONG et de différents médias qui invalident ces discours. Un argumentaire similaire avait déjà été mobilisé par les sphères pro-russes pour nier le massacre de civils ukrainiens à Boutcha en 2022.
