Allemagne : le programme de l’AfD prévoit-il la déportation et le placement en camp des étrangers ?
Autrice : Mathilde Lafargue, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Maylis Ygrand, journaliste
Source : Compte X, le 8 septembre 2026
Sur France Inter, le 8 septembre, le directeur de la revue Le Grand continent, Gilles Gressani, a affirmé que le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt parlait de « camp » et de « déportation ». Les termes n’apparaissent toutefois pas dans la profession de foi du parti d’extrême droite. Ce qui n’empêche pas de comparer ses intentions avec l’héritage nazi, selon les historiens.
« On parle de camp, on parle de déportation. » Les mots de Gilles Gressani sont forts, lorsqu’il évoque le volet immigration du programme de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) en Saxe-Anhalt. L’intellectuel italien, directeur de la revue Le Grand Continent, était invité, le 8 septembre, au micro de France Inter pour décrypter la victoire historique du parti d’extrême droite dans le Land de l’ancienne RDA. Le 6 septembre 2026, l’AfD s’y est imposée avec 44 % des suffrages lors des élections parlementaires régionales.
Dans ce contexte, les termes « camp » et « déportation » font directement écho au passé nazi de l’Allemagne, dans l’imaginaire collectif, bien que Gilles Gressani se défende de toute comparaison historique. Il en va pour lui de « simplement regarder les choses en face et d’utiliser les mots qui conviennent pour les décrire », alors que ceux-ci n’apparaissent pas tels quels dans le programme de l’AfD, publié en français sur le site du Grand continent.
Aussi, l’emploi d’un vocabulaire si chargé historiquement interpelle et, si le parallèle est à nuancer voire à réfuter, il reste fécond pour penser l’évolution de telles politiques, souligne un historien spécialiste du nazisme. Il s’inscrit aussi dans des débats plus larges portant sur la stratégie ambiguë mêlant normalisation et radicalité de l’AfD.
Des « centres » d’accueil ou de rétention pour les personnes immigrées
Dans les 156 pages du programme de l’AfD en Saxe-Anhalt, il n’est pas fait mention de « camp » (das Lager) ni de « déportation » (die Deportation). Pour comprendre ce qui peut y faire référence, il faut se rendre au chapitre II du texte, « Immigration et remigration » – qui contient le plus grand nombre de propositions du programme, avec 43 points.
Si le terme « camp » n’apparaît pas, celui de « centre » (et son champ lexical) est récurrent. Au point 12, il est par exemple évoqué le projet de « centraliser l’hébergement des demandeurs d’asile et des réfugiés ». Les « structures centralisées » sont à placer, de préférence, en dehors des centres-villes, est-il précisé.
Dans le point suivant est développée l’idée de « faire participer les demandeurs d’asile et les réfugiés aux frais de prise en charge » en procédant à « des contrôles de patrimoine » : « Un gouvernement régional dirigé par l’AfD veillera à ce que l’argent liquide, les cartes de crédit et les biens détenus par les demandeurs d’asile à leur arrivée soient identifiés, confisqués et utilisés pour financer leur hébergement et leur alimentation. » Le point 14 prévoit d’« obliger les demandeurs d’asile et les réfugiés à effectuer des travaux d’intérêt général », notamment des tâches de nettoyage et d’entretien dans « leurs centres d’accueil ».
Le point 32 propose de « créer de nouveaux centres de rétention pour les personnes en situation irrégulière » et d’ainsi « utiliser l’instrument de la rétention administrative en vue d’expulsions ».
Une politique d’ « expulsion » des étrangers
Quant au terme « déportation », la notion qui s’en rapproche le plus est celle d’ « expulsion ». Le ton est donné dès les premières lignes du chapitre II : « La Saxe-Anhalt doit opérer un changement radical de sa politique migratoire. […] Par ailleurs, le lancement d’une offensive d’expulsion […] est impératif. » L’expression « offensive d’expulsion » apparaît à cinq reprises dans le programme.
« L’expulsion des étrangers obligés de quitter le territoire sous la contrainte de l’État » fait partie de « la politique de remigration globale » de l’AfD, qui comprend également un retour des Allemands qualifiés ayant émigré (point 36).
Dans le 30e point du chapitre II, « Expulser systématiquement les personnes sommées de quitter le pays — lancer une offensive d’expulsion ! », l’AfD déplore le fait que le gouvernement régional précédent n’ait pas expulsé assez de personnes. Pour y remédier, le parti d’extrême droite envisage de créer « une cellule de crise sur les expulsions » dans le but d’« accélérer et [de] rationaliser les procédures d’expulsion » (point 35). Ceci va de pair avec le souhait d’une augmentation du nombre de « vols d’expulsion », notamment « au niveau régional ». L’idée est « de planifier et d’organiser des vols d’expulsion conjoints [entre Lands], potentiellement sous forme de retours collectifs » (point 33).
Au-delà de vouloir faciliter les expulsions, c’est une politique plus vaste sur le rejet des « étrangers » qui est pensée. « Un gouvernement régional dirigé par l’AfD s’efforcera de garantir que le changement de paradigme souhaité, passant d’une culture d’accueil à une culture d’expulsion, s’installe également au sein des services d’immigration de l’État, annonce le point 34. Le personnel [notamment municipal] sera incité à user de son pouvoir discrétionnaire. »
L’AfD insiste sur la révocation des protections accordées à certains étrangers. Celles-ci seraient prononcées lorsque la situation sécuritaire du pays d’origine des réfugiés s’améliore, ce qui ferait l’objet d’un réexamen annuel (II, 16), ou bien seraient automatiques pour les « criminels » et « personnes potentiellement dangereuses » (II, 18), les « étrangers condamnés à au moins un an d’emprisonnement » (VI, 13) et les « terroristes potentiels » (VI, 14).
Dans la 42e proposition, l’AfD fait la promotion de « programmes de retour » volontaires pour les immigrés vers leur pays d’origine, « assortis d’incitations financières et/ou non financières », en opposition aux programmes « d’intégration illusoire ».
Des « camps » : une comparaison historique légitime mais à nuancer
Cet inventaire permet-il d’utiliser les notions de « camp » et de « déportation » pour décrire le programme de l’AfD ?
« Sur le terme “camp”, je ne pense pas qu’on puisse parler de camp de concentration ni d’extermination. Ce n’est absolument pas le sujet. Par contre, dans le programme, c’est très clair qu’on organise des camps », note Gilles Gressani. Avant d’asséner : « Je pense que la démocratie existe si on est capable d’appeler un camp un camp. »
« Quand on évoque ce vocabulaire, le problème est que les gens pensent à la Shoah, ils voient Auschwitz, et donc, de prime abord, on peut y voir une exagération », rétorque Nicolas Patin, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste du nazisme.
« Quand Hitler est arrivé au pouvoir en 1933, Auschwitz n’a pas été créé le lendemain [mais le 27 avril 1940, après le début de la Seconde Guerre mondiale]. De 1933 à 1939, il y a eu une politique progressive, rappelle l’historien. Très rapidement, il y a eu une persécution et la mise en place de camps de concentration, mais ces camps de concentration là – en allemand Konzentrationslager [KL] – ils veulent dire qu’on concentre une population. Cela n’a rien à voir avec Auschwitz ni avec l’extermination. » En ce sens, la comparaison entre les « camps » et les « centres » de l’AfD peut être « fondée » si on se rapporte au début du nazisme, selon Nicolas Patin.
« Au départ, il y a très peu de juifs dans les camps de concentration, ils arrivent après la Nuit de cristal en 1938 », ajoute le maître de conférence. Fin juillet 1933, on comptait « près de 27 000 détenus à titre préventif », malgré de fréquentes libérations, précise Nikolaus Wachsmann dans l’ouvrage KL, une histoire des camps de concentration nazis (Gallimard, 2017).
Le terme Schutzhaft, autrement dit « détention de protection », était employé pour désigner l’emprisonnement arbitraire des opposants politiques. « À l’époque, les nazis utilisent un vocabulaire ultra euphémisant pour parler du droit d’arrêter tout le monde sans avocat, sans mandat, sans rien », souligne Nicolas Patin.
« Déportation » et « remigration » : une même méthode ?
Quant au terme de « déportation », lui aussi associé à la répression nazie, si le mot n’apparaît pas dans les plans de l’AfD, « c’est [celui] qui convient le mieux pour décrire ce qui est proposé dans ce programme, quand on nomme les choses pour ce qu’elles sont », affirme Gilles Gressani.
« Par “déportation ou transfert forcé de population”, on entend le fait de déplacer de force des personnes, en les expulsant ou par d’autres moyens coercitifs, de la région où elles se trouvent légalement, sans motifs admis en droit international », définit le Statut de Rome de la Cour pénale internationale. L’AfD utilise, lui, le terme polysémique Abschiebung qui peut être traduit aussi bien par « expulsion » que « refoulement ».
Selon Gilles Gressani, employer cette expression est une manière « plus consensuelle » d’évoquer une déportation. « Quand on parle d’offensives d’expulsion qui utilisent l’armée, le mot déportation désigne très précisément cela. »
Après la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, la tête de liste Ulrich Siegmund a en effet évoqué une production d’armements « car nous aurons besoin des ressources correspondantes pour la future offensive de remigration et d’expulsion ». Provoquant de vives critiques, il s’est ensuite défendu en expliquant que l’armement était un vaste secteur, comprenant « non seulement les armes, mais aussi les équipements, les véhicules, les technologies de protection et autres matériels dont dépendent la Bundeswehr, la police et les services de sécurité ».
En Allemagne, le débat sur la comparaison entre « remigration » et « déportation » est particulièrement agité depuis la parution d’un article de Correctiv, le 10 janvier 2024. Le média d’investigation a révélé l’existence d’une « réunion secrète » à Potsdam, le 25 novembre 2023, où se sont retrouvés dans un hôtel des responsables politiques de l’AfD, dont Ulrich Siegmund, des néonazis et de riches entrepreneurs, et au cours de laquelle un projet de « remigration » a été présenté.
Le militant d’extrême droite autrichien Martin Sellner y a exposé un « plan directeur » pour mettre en œuvre l’expulsion de millions de personnes en Allemagne, prévoyant ainsi l’application du principe de « remigration » aux « citoyens non assimilés » avec des « lois sur mesure » et « une pression élevée pour s’adapter ».
L’enquête de Correctiv avait déclenché de larges manifestations dans la rue, dont certaines réclamaient l’interdiction du parti en raison de la proximité du programme migratoire de l’AfD avec les déportations orchestrées par les nazis.
Mais en historien, Nicolas Patin rappelle que l’on ne peut parler de déportation que dans un cadre historique précis : « Entre 1933 et fin 1938, c’est une politique d’exil, pas de déportation. Les nazis persécutent les juifs et les socialistes pour les faire partir. » Et de poursuivre : « Une déportation, c’est une politique mise en place par l’État. Et ça, ça n’intervient qu’en octobre 1938 avec l’action polonaise [Polenaktion] qui est la première action où l’État va se charger de pousser les Juifs polonais en Allemagne vers la Pologne. »
Surtout, souligne le chercheur, pour les déportations comme pour les camps de concentration, la barbarie nazie a été permise par la suspension de l’État de droit par décret au lendemain de l’incendie du Reichstag, le 28 février 1933. Or, aujourd’hui, pour légitimer ses propositions, l’AfD se réfère souvent à la loi. Si le parti se fonde sur l’État de droit pour mettre en œuvre son programme, alors la comparaison avec le régime nazi est « exagérée », selon Nicolas Patin.
Le verrou de l’État de droit
Mais l’AfD compte-t-il réellement rester dans les clous du droit ? Pour Gilles Gressani, lorsque Ulrich Siegmund déclare vouloir utiliser les moyens de l’armée pour son projet de « remigration », « il est clair qu’il n’est pas en train de parler d’une forme d’expulsion telle qu’elle est pratiquée légalement dans les systèmes démocratiques occidentaux. Il parle de quelque chose qui implique un changement de régime profond ».
« Selon les rapports de l’Office de protection de la Constitution, certaines des propositions [de l’AfD] dérogeront clairement à la Loi fondamentale », alerte elle aussi Jeanette Süß, membre du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Institut français des relations internationales (Ifri) sur France Inter. Le service de renseignement intérieur a ainsi classé l’AfD comme un parti « extrémiste de droite confirmé », en 2025.
La section AfD de Saxe-Anhalt propose justement à plusieurs reprises de modifier la Loi fondamentale pour faire appliquer son programme, par exemple pour abolir le droit d’asile (II, 5). Une mesure invraisemblable à faire passer du fait du système fédéral allemand : pour changer la Constitution, le parti aurait besoin d’une majorité des deux tiers des élus au Bundestag, la chambre basse du Parlement, et au Bundesrat, le Conseil fédéral qui représente les Länders. Or, l’AfD est encore bien loin de réaliser de telles prouesses électorales.
« C’est un programme régional et donc les leviers du Saxe-Anhalt ne sont pas suffisants pour pouvoir mettre en œuvre les propositions de l’AfD. Il y a donc une part de manifeste », relève Gilles Gressani.
Il dit observer « une stratégie de police du langage et de censure » qui « sert, notamment à l’extrême droite, à normaliser [ses politiques] » pour les rendre « acceptables ». Comme Nicolas Patin, il invite à s’interroger sur le vocabulaire employé concernant les politiques migratoires d’autres pays, comme la France, les États-Unis ou le Royaume-Uni.
Gilles Gressani poursuit : « Les mots, ce sont des choses qui ont une vie, qui ont une histoire. Ce sont aussi des choses qui servent à décrire ce qui se passe. […] C’est très important de ne pas se laisser absorber par cette querelle sur les mots sinon on se perd dans une bataille de symbolique alors que ce qui se joue, si c’est déployé, c’est quelque chose de très concret et très réel pour des dizaines de milliers d’êtres humains. »
Un contexte idéologique inquiétant
Les parallèles entre le programme de l’AfD et le nazisme se fondent aussi sur des faisceaux idéologiques partagés par certains cadres du mouvement et une partie de la base. « Il y a des personnes derrière [la campagne d’Ulrich Siegmund en Saxe-Anhalt], dans les coulisses, qui ont tenu des propos vraiment très radicaux, ethno-raciaux et qui ont même fait des allusions directes au national-socialisme. Donc il y a aussi cette stratégie de la radicalité qui n’a pas l’air de dissuader les électeurs, au moins dans cette région de l’Allemagne », relève Jeanette Süß, de l’Ifri.
Le terme « remigration » cher à l’AfD a été popularisé en Allemagne par l’un de ses cadres, Björn Höcke, à partir de 2018 – dans un ouvrage où il prônait une « cruauté mesurée » nécessaire pour mettre en œuvre ce projet « à grande échelle ». Or, cette notion de « remigration » découle de la théorie complotiste du Grand remplacement introduite en France en 2010 par l’écrivain Renaud Camus, elle-même héritière de l’obsession nazie pour la « submersion » et la « contamination » juive, selon plusieurs chercheurs.
Président de l’AfD dans le Land de Thuringe, Björn Höcke est partisan du concept d’homogénéité ethnique et d’une vision de fierté nationale. Il a par exemple déclaré, à propos du Mémorial aux juifs assassinés d’Europe de Berlin : « Nous, les Allemands, notre peuple, sommes les seuls au monde à avoir planté un mémorial de la honte au cœur de leur capitale. »
La volonté d’en finir avec une forme de « culpabilité » mémorielle pousse le parti à vouloir modifier les programmes d’histoire – une compétence du Land – pour y aborder plus amplement le 19e siècle et « mettre l’accent sur les origines et la réussite » de l’Empire allemand. Le budget pour organiser des visites des camps de concentration pour les élèves de la région pourrait, eux, être redirigé vers « des activités qui renforcent le sentiment d’appartenance et l’identité nationale », soulignent Les Vérificateurs de TF1.
« Il est évident que l’AfD, à plusieurs reprises, a joué avec la ligne rouge de la référence nazie sans jamais vraiment la franchir », appuie Gilles Gressani. Pour Nicolas Patin aussi, « il y a toujours des références plus ou moins explicites, c’est du dog whistling [messages codés dans les discours politiques] au passé nazi », malgré les dénégations répétées de l’AfD.
L’historien note donc « l’utilité » des comparaisons entre la politique migratoire de l’AfD et les notions de camps et de déportations : « Elles permettent de discuter de la progressivité des politiques nazies qui ne commencent pas avec Auschwitz dès 1933. » Malgré l’exagération du parallèle, Nicolas Patin met en relief sa « clairvoyance » et sa valeur d’« alerte » – comme un électrochoc, afin que le pire ne puisse se reproduire.
