Non, cette archive de l’INA montrant une « machine à fabriquer des nuages » ne prouve pas que le climat est contrôlé
Autrice : Maylis Ygrand, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Maylis Ygrand, journaliste
Source : Compte Facebook, le 17 août 2026
Une archive de l’INA concernant une supposée « machine à fabriquer des nuages » est présentée par certains internautes comme la preuve que le climat serait contrôlé. Si les images sont authentiques, cette expérience n’étaye en rien cette théorie.
Une centaine de brûleurs et trois tonnes de gasoil. Derrière cette recette, se cache le « Météotron », présenté par son créateur en 1961 comme une machine qui pourrait « fabriquer des nuages ». Quelques décennies plus tard, certains internautes relaient une archive vidéo de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) qui présente le dispositif. Selon eux, celle-ci prouverait que le climat est « contrôlé par les élites ».
« La modification du climat n’a absolument rien d’une théorie du complot. C’est de l’histoire, de la physique et de la technologie documentée et utilisée depuis plus de 60 ans », commente un utilisateur sur Facebook.
Pourtant, si les images du Météotron sont authentiques, elles ne prouvent nullement un quelconque contrôle du climat. Explications.
Des résultats incertains
Pour mieux comprendre, revenons quelques décennies en arrière. En 1961, sur le plateau de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées, le physicien français Henri Dessens a tenté de contrôler la météo. L’objectif : créer un nuage artificiel avant d’y injecter des particules afin de déclencher des précipitations. Mais cette expérience s’est révélée être « un échec », raconte Marine de Guglielmo Weber, chercheuse en environnement, énergie et matières premières stratégiques à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem).
Loin d’être anodin, le Météotron fait en réalité partie d’une multitude de tentatives de contrôles météorologiques effectuées depuis la fin des années 40. Parmi celles plébiscitées : l’ensemencement des nuages. À la différence du Météotron, l’idée est d’injecter des particules directement dans des nuages porteurs d’humidité et non d’en créer d’abord un artificiellement. Aujourd’hui, ce serait « plus d’une cinquantaine de pays » qui y auraient recours, selon François Massonnet, chercheur qualifié FNRS en climatologie à l’université catholique de Louvain.
Sauf que si cette technique fait l’objet d’un fort investissement par certains pays, elle ne repose en réalité sur aucun consensus scientifique quant à son efficacité réelle et systématique. Concrètement, lorsqu’un nuage est ensemencé – avec quelque technique utilisée –, il est difficile de savoir si les précipitations qui ont lieu sont réellement dues à l’injection des particules ou si elles seraient arrivées sans celle-ci.
Au vu des variabilités des phénomènes météorologiques, « il y a une grosse difficulté à prouver qu’on a créé des précipitations même si l’on dispose depuis quelques années de preuves pour certaines configurations atmosphériques », rapporte Olivier Boucher, directeur de recherche au CNRS. Dans des conditions bien précises, des expériences ont en effet montré qu’il a été possible d’ « augmenter des précipitations déjà existantes », pointe François-Marie Bréon, directeur adjoint au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement.
Un impact localisé
De plus, tout comme le Météotron, ces différentes expériences ne visent qu’à contrôler la météo, et non le climat. Autrement dit : l’ambition est d’avoir un impact localisé et limité dans le temps, contrairement au climat qui relève d’une « tendance générale sur plusieurs décennies » et qui est « global », pointe Fabienne Trolard, directrice de recherches à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE).
Contrairement aux dires des internautes, l’archive vidéo présentant le Météotron ne peut donc être utilisée comme preuve d’un supposé contrôle du climat de la part des « élites ». Au-delà du fait que l’expérience était bancale, la différence d’échelle est trop grande.
Plus largement, il n’existe à ce jour aucune preuve d’un quelconque contrôle du climat. Pour autant, de nombreux acteurs travaillent sur la question.
La course à la géo-ingénierie climatique
En effet, face au dérèglement climatique, des techniques pouvant contrôler le climat à grande échelle sont étudiées. C’est ce qu’on appelle la « géo-ingénierie ». Derrière ce nom, se cache une multitude d’idées plus ou moins farfelues comme l’éclaircissement de certains nuages, le déploiement de parasols spatiaux ou encore l’injection d’aérosols dans la stratosphère dans le but de baisser la température moyenne du globe.
Si jusqu’alors certaines de ces idées n’ont fait l’objet que d’expériences localisées, le domaine connaît une réelle accélération, a observé ces dernières années Marine de Guglielmo Weber. L’entreprise israélo-états-unienne Stardust Solutions, qui travaille sur l’injection d’aérosols dans la stratosphère, a pour ambition de déployer son dispositif à grande échelle d’ici 2035, raconte le média Vert.
Cette technique consisterait à injecter dans la stratosphère des aérosols qui ont un fort pouvoir réfléchissant. Ces derniers « serviraient alors à refléter directement une toute petite partie du rayonnement solaire incident de façon à limiter la quantité d’énergie solaire qui parvient jusqu’à la Terre », détaille François Massonnet. Ainsi, l’injection d’aérosols pourrait refroidir artificiellement la température du globe.
Des injections non sans risque
Mais la machine climatique pourrait également s’enrayer. Par exemple, si l’objectif est de diminuer la température mondiale d’un degré, « la température ne va pas diminuer d’un degré partout et tout le temps », explique le chercheur qualifié FNRS en climatologie à l’université catholique de Louvain. Il serait alors possible que certains pays aient « un écart de température qui sort largement de la gamme naturelle auxquels ils sont habitués », ajoute-t-il.
Cela pourrait également avoir un impact sur les précipitations. Ces dernières ne seraient plus distribuées de la même manière sur Terre, explique François-Marie Bréon. L’un des exemples les plus frappants reste les moussons asiatiques. Si l’intensité de celles-ci venait à être réduite, des questions d’ordre de sécurité alimentaire pourraient se poser.
Autre problème : une seule injection d’aérosols dans la stratosphère ne suffirait pas. Ces particules vont « retomber » et « pour que l’on continue à avoir une température réduite, il faudra continuellement injecter ces aérosols », développe François-Marie Bréon. Autrement dit : loin d’être l’affaire que d’une seule génération, cette technique engagerait également les prochaines.
Face au développement de la géo-ingénierie, de nombreuses voix s’élèvent pour alerter quant à son utilisation. Ainsi, en octobre 2025, l’Académie des sciences alertait dans un rapport sur la géo-ingénierie climatique que celle-ci « ne constitue ni une alternative à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ni une solution technologique miracle » avant de conclure qu’ « aucune de ces approches ne peut aujourd’hui être déployée à grande échelle sans incertitudes scientifiques majeures, impacts environnementaux potentiels, dont certains irréversibles, entraînant des risques géopolitiques sérieux ».
