La présence d’un patch controversé sur un uniforme ne permet pas de lier l’armée ukrainienne aux nazis
Auteur : Nicolas Kirilowits, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste
Source : Compte Instagram, le 3 mai 2026
Le symbole d’un aigle, rappelant l’emblème nazi, sur un fond rouge et noir, visible sur l’uniforme d’une opératrice de drones ukrainienne, ne peut être assimilé à une idéologie partagée par l’ensemble de l’armée ukrainienne, ont expliqué plusieurs experts aux Surligneurs.
Dans une vidéo publiée par le journal britannique The Times, dont les réseaux sociaux ont exploité un court extrait, une soldate ukrainienne explique, à visage découvert, ses motivations à opérer dans une unité de drone de l’armée ukrainienne. « Je fais cela pour que mes enfants vivent plus tard en paix », affirme-t-elle avant de préciser qu’ « elle veut tuer le plus de Russes possible ».
Si ces confidences peuvent paraître glaçantes, c’est surtout un détail visible sur l’uniforme de la soldate qui a attiré l’attention d’internautes. Ainsi, certains d’entre eux ont relevé que l’opératrice s’affichait « avec un symbole nazi sur son uniforme ».
Concrètement, il est possible de déceler en bas à droite de la vidéo, un aigle et un trident brodés sur un drapeau noir et rouge. Si le trident est un symbole connu, documenté en Ukraine (ici et là), notamment arboré par Volodymyr Zelensky, le reste l’est beaucoup moins et rappelle certains codes du régime nazi. En particulier le Reichsadler, l’aigle du Reich.
Pour certains internautes cela ne fait d’ailleurs aucun doute : « Ses mots et son apparence démontrent une fois de plus la base idéologique du régime de Kiev, que les partisans de la thèse ‘il n’y a pas de fascisme en Ukraine’ tentent de nier. »
Une connexion entre Ukraine et nazisme qui n’est pas sans rappeler la propagande russe et la rhétorique évoquée par Vladimir Poutine, le 24 février 2022, pour justifier le lancement de la guerre. Ce dernier indiquait notamment vouloir « dénazifier l’Ukraine ».
Toutefois, la présence d’un patch, aussi problématique soit-il, sur l’uniforme d’une opératrice de drones suffit-elle à lier l’idéologie nazie à l’ensemble de l’armée ukrainienne et au pouvoir ukrainien ? Non, affirment sans hésiter les experts interrogés par les Surligneurs.
Une généralisation à partir d’un cas isolé
« L’usage des patchs est aujourd’hui abondant, il s’en vend absolument partout, et est assez libre dans l’armée ukrainienne. Le positionnement du patch de la jeune fille est une position ‘libre’ qui ne correspond à aucun emplacement destiné aux patchs officiels sur le haut du corps », développe Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Nanterre et directrice scientifique de l’Observatoire de l’Ukraine contemporaine.
« Nous ne pouvons donc conclure de cette vidéo que le commandement de la jeune fille approuve ou partage un éventuel positionnement idéologique », ajoute-t-elle.
« Si l’emblème de l’aigle utilisé peut être une référence explicite laissant envisager une proximité avec des groupes radicaux, une ignorance, ou une posture provocatrice, cela ne saurait être représentatif d’un prisme idéologique particulier de l’armée ukrainienne », abonde Bertrand de Franqueville, docteur en science politique et membre de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa.
« Ce symbole n’est pas un indicateur fiable de l’orientation idéologique de l’État ukrainien ou de ses forces armées dans leur ensemble. Les usages d’un symbole évoluent, se superposent et peuvent relever tout autant de la provocation, de l’ignorance ou d’une adhésion réelle à un corpus idéologique », précise Adrien Nonjon, doctorant en histoire au sein du centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) de l’Inalco.
Ce dernier décèle dans cette tentative de généralisation « une mécanique bien documentée des stratégies de manipulation informationnelle russes : mettre systématiquement en avant des référentiels radicaux afin de discréditer l’ensemble de la résistance ukrainienne face à l’agression russe. L’accusation d’une ‘Ukraine nazie’ constitue à cet égard un outil rhétorique central dans la tentative de légitimation de l’invasion. »
Une signification ambigüe
Concernant les couleurs rouges et noires visibles en fond sur le patch, il s’agit, retrace Anna Colin, « du drapeau historique du mouvement nationaliste ukrainien, dont une partie a effectivement collaboré avec les nazis. Il a cependant perdu cette référence idéologique dès la guerre dans le Donbass en 2014. Depuis, la référence au nationalisme historique ukrainien est une manière de souligner la volonté de souveraineté de l’Ukraine. Aujourd’hui, arborer les couleurs de ce drapeau ne signifie pas automatiquement adopter une pensée radicale, et encore moins néonazie. »
Le recours au drapeau rouge et noir sert à « véhiculer l’idée de résistance face à la Russie », insiste Bertrand de Franqueville. À cet égard, nos confrères de Radio-Canada et de La Libre ont publié deux articles évoquant l’usage de ce drapeau historique et la complexité des débats soulevés. Une complexité dont semblent se moquer les réseaux sociaux, espaces habitués des raccourcis et généralités.
