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Feux en Gironde : l’État a-t-il sacrifié Le Porge pour sauver le Cap-Ferret ?

Bruno, 60 ans, se tient devant sa maison détruite par un incendie dans le village du Porge, dans le sud-ouest de la France, le 31 juillet 2026, alors qu'un feu de forêt ravage la forêt au nord du bassin d'Arcachon (Gironde) depuis le 22 juillet. Photo : Ed JONES / AFP
Création : 31 juillet 2026

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste

Alors que des incendies frappent sévèrement la Gironde depuis le 22 juillet, un nouveau front pourrait bientôt s’ouvrir pour les autorités françaises. Des habitants du Porge, village ravagé par les flammes, ont annoncé leur intention de saisir la justice, estimant avoir été abandonnés au profit de communes plus huppées. À ce stade, les éléments disponibles ne permettent pas d’étayer cette accusation.

Le feu qui a ravagé la commune du Porge, en Gironde, en a allumé un autre, qui ne s’éteindra pas avant des mois. Le 28 juillet, un collectif d’habitants de la ville la plus touchée par les mégafeux qui ont embrasé le sud du pays a annoncé son intention de porter plainte après la destruction de 185 habitations, a révélé FranceInfo.

« Notre objectif est simple : obtenir des réponses concrètes, faire toute la lumière sur les événements et obtenir la réparation des préjudices subis », explique l’une des organisatrices de la fronde. La colère qui a conduit à cette action part d’un « sentiment d’abandon » décrit par de nombreux résidents interrogés par les médias (Libération, Sud Ouest, BFM TV…).

En cause : le « sacrifice » présumé de leur ville au profit de la pointe du Cap-Ferret, située plus au sud, un territoire cossu suspecté d’avoir bénéficié de davantage de moyens pour lutter contre les flammes. Moyens qui ont fait défaut au Porge, duquel des effectifs de pompiers ont été retirés pour se rendre en direction de la presqu’île, alors que la commune était toujours menacée.

« Je pense que ce qu’ont vécu les habitants du Porge […] c’étaient les portes de l’enfer. [Et] il n’y avait personne avec eux […] pour sauver le patrimoine de familles qui ont travaillé toute leur vie pour s’acheter une maison. […] C’est pas des maisons secondaires de stars sur une presqu’île. […] La décision qui a été prise ici, c’est une lutte des classes », a déclaré un témoin au micro de BFM TV, traduisant le sentiment de nombreux habitants qui ont perdu leur maison.

Pointée du doigt, la préfecture, qui pilote les opérations, se refuse pour le moment à commenter la polémique sur le fond. « La seule priorité qui nous guide depuis le début, c’est de préserver les vies humaines », a réagi la préfète de Gironde, Sophie Brocas, lors d’un point presse le 29 juillet. « Au Porge, j’entends dire que nous aurions détourné les moyens : toutes les questions sont légitimes […] et nous devons y répondre, […] le travail sera fait en transparence avec rigueur, mais quand l’événement sera terminé. Le temps de la crise n’est pas celui de l’explication. »

L’État a-t-il vraiment abandonné Le Porge à son sort ? Il est pour l’instant difficile de répondre à cette question, tant que les opérations de maîtrise du feu sont toujours en cours et que leur bilan n’est pas connu. Mais l’exploitation des témoignages relayés dans la presse et des données en sources ouvertes permettent de mieux comprendre le déroulé des événements et les éventuels arbitrages auxquels ont été confrontées les autorités.

Un feu incontrôlable

L’incendie se déclare vers midi, le mercredi 22 juillet, dans la commune voisine de Saumos, aux abords de la route de l’Esquirot, à l’est du département. Le foyer se situe dans une zone très boisée, à quelques kilomètres au nord-est du Porge, tandis que le vent souffle vers le sud-ouest avec des rafales à plus de 30 km/h.

La Gironde a été placée la veille en vigilance rouge pour les feux de forêt : la végétation et l’air sont secs et des températures franchissant les 30 degrés sont annoncées pour l’après-midi. Toutes les conditions sont réunies pour que le brasier s’étende rapidement.

Aux alentours de 18h, le feu pénètre par l’est sur le territoire de la commune du Porge, selon des données satellitaires. Le brasier se déplace dans les parties boisées du territoire mais ne menace pas encore directement le village, situé plus à l’ouest.

Des pompiers tentent d’éteindre des feux de forêt à l’aide d’un camion-citerne près du Porge, dans le sud-ouest de la France, le 23 juillet 2026. Photo : ROMAIN PERROCHEAU / AFP

 

À 21 h, la préfecture de Gironde informe que le feu a déjà parcouru 800 hectares entre Saumos et Le Porge. La représentation de l’État dans le département chiffre le déploiement des moyens pour maîtriser le feu : « 500 sapeurs-pompiers, 2 dash, 2 canadair, 4 air tractor et 150 moyens de secours terrestres [des véhicules de lutte contre les incendies, à usage médical ou de secours routier, ndlr] ». D’autres renforts sont prévus.

Les premières évacuations ont lieu sur le territoire du Porge, principalement depuis le front de mer : les 3 500 vacanciers du camping de La Grigne sont réorientés au nord vers Lacanau, ainsi que les 600 véhicules aux abords de la plage du Gressier. Les principaux axes routiers qui mènent au Porge, les départementales D3, D107 et D5E4, sont fermés.

Quelques heures après son départ, l’incendie présente déjà les caractéristiques d’un feu convectif, selon un officier interrogé par Sud Ouest. C’est-à-dire qu’il s’auto-alimente en générant son propre vent, le rendant particulièrement imprévisible et virulent. Et donc difficile à combattre.

La situation bascule le jeudi 23 juillet au petit matin. À 7 heures, le feu a parcouru plus de 2 000 hectares sur une large bande qui s’étend vers le sud-ouest et menace la ville de Lège-Cap-Ferret, en bordure du bassin d’Arcachon. Le front de lutte est décuplé alors que les moyens humains déployés au sol sont toujours de 500 sapeurs-pompiers, selon la préfecture.

Surtout, les vents défavorables menacent d’étendre le brasier encore plus à l’ouest vers la plage du Grand Crohot. Le feu risquerait alors de couper les voies d’accès à la presqu’île du bassin d’Arcachon, où se trouvent des dizaines de milliers de touristes et résidents. Les villes de la pointe ne sont desservies que par un seul axe principal, la D106, qui remonte par le sud-est en traversant Lège-Cap-Ferret, elle-même située sur la trajectoire de l’incendie.

Au Porge, plus au nord, la situation devient critique dans la journée de jeudi : le feu commence à encercler la ville par le nord, l’est et le sud, et les habitations qui longent l’avenue du bassin d’Arcachon, à la sortie sud du village, sont entourées par les flammes.

 

Autrement dit, dès le 23 juillet, la lutte contre le mégafeu en Gironde est partagée entre la défense du Porge et de ses alentours, et la maîtrise du nouveau front au sud. Pour éviter que la presqu’île ne se transforme en souricière, les soldats du feu établissent une ligne de défense aux abords de Lège-Cap-Ferret. À 21h30, la préfecture annonce que 800 pompiers et 260 moyens de secours terrestres sont mobilisés pour juguler le brasier.

Les habitants évacués, les pompiers redéployés

C’est dans ce contexte qu’intervient la polémique sur le retrait des moyens du Porge pour aller soutenir l’effort de défense de la presqu’île. Dans le courant de la journée de jeudi, « le feu s’étend un peu plus et on commence à avoir moins de moyens, [qui] sont retirés de la commune », témoigne Jean-Luc Lesueur, pompier volontaire au Porge, au micro de FranceInfo. Une information que semble corroborer BFM TV, qui filme vers 11h le départ d’une colonne de camions du Porge vers Lège-Cap-Ferret.

La plupart des témoignages attestant du départ jugé massif des pompiers situent néanmoins cet exode dans la nuit du jeudi au vendredi, soit peu après l’évacuation du Porge et des communes menacées. Aux alentours de minuit, alors que le feu « enfle », la préfecture ordonne en effet l’évacuation du Porge et de Lège-Cap-Ferret. Dans les heures qui suivent, l’ordre d’évacuation est étendu à toutes les villes de la presqu’île.

« Tout d’un coup, à une heure du matin, après l’ordre d’évacuation, [les pompiers] ont disparu sans explication », témoigne Pierre Haurouard, ancien conseiller municipal du Porge, dans les colonnes de Mediapart. Une heure du matin, c’est l’heure à laquelle le feu a franchi la ligne de défense établie aux abords de Lège-Cap-Ferret, selon la préfecture, précipitant la décision d’évacuer la presqu’île.

Mediapart affirme que Le Porge n’est alors plus défendue que par les pompiers du village « et leurs deux seuls camions ». Une habitante interrogée par Libération prétend, elle, que le contingent de soldats du feu stationné dans la ville est passé de 700 à 200 hommes. Une chose semble acquise : entre le jeudi et le vendredi, la présence des pompiers a diminué.

 

Des pompiers inspectent les lieux lors d’une opération de brûlage dirigé dans une forêt du Porge, au nord du bassin d’Arcachon, le 30 juillet 2026. Photo : Philippe Lopez / AFP

 

La préfecture ne nie pas que des moyens aient pu être réalloués du Porge vers le front sud de l’incendie. « On déplace les moyens de lutte, mais on ne démunit pas une commune pour en favoriser une autre », s’est défendue la préfète Sophie Brocas, en visite au Porge le 27 juillet.

Au lendemain de l’évacuation des villes du bassin, le 24 juillet, la représentante de l’État semblait déjà devoir se justifier en insistant sur la difficulté des opérations aux abords de Lège : « En faisant sauter le verrou [de la ligne de défense], l’incendie [se dirigeait] vers la presqu’île du Cap-Ferret. Ce n’est pas facile d’évacuer une presqu’île de 40 000 occupants quand il n’y a qu’une seule route. »

Mais quelle a été l’ampleur exacte du redéploiement des moyens de lutte au sol du Porge vers Lège-Cap-Ferret les 23 et 24 juillet ? N’était-il pas possible de laisser plus de pompiers et de matériel au Porge pour sauver les maisons, sans renoncer à mettre en danger les personnes menacées par l’extension de l’incendie au sud ?

Nous n’abandonnons jamais un territoire au bénéfice d’un autre

Dans ses communiqués, la préfecture ne précise pas la ventilation des effectifs et des véhicules en fonction du secteur ou de la commune, et se refuse à tout commentaire sur le volet opérationnel tant que le moment de la crise ne sera pas passé. « Un RETEX [pour retour d’expérience, un document préfectoral contenant le déroulement et l’analyse de la gestion de crise, ndlr] sera fait ultérieurement », se contente d’indiquer la préfecture aux Surligneurs.

Certains pompiers ont toutefois accepté de livrer leur analyse à chaud de la situation. Face à un feu qui « bougeait tout le temps », il était « normal de réorganiser le chantier », a par exemple déclaré le capitaine Victor Willems, pompier du Calvados dépêché au Porge, à un reporter de Libération.

« Nous n’abandonnons jamais un territoire au bénéfice d’un autre », a lui aussi souhaité rectifier le commandant Matthieu Jomain du SDIS 33, dans les colonnes de La Croix, même s’il entend « l’agacement et la détresse des victimes ».

« Il y a toujours eu une présence au Porge et dans les environs », poursuit le soldat du feu, qui rappelle la « réalité du terrain » : un feu « extrêmement violent, qui génère son propre vent », ce qui rend « très difficile le travail de nos cellules d’anticipation », et pose un réel danger pour les professionnels, même aguerris. Or, les pompiers veillent aussi à « préserver la vie » de leurs effectifs. « Il ne faut pas perdre de vue qu’une maison ne vaudra jamais la vie d’un homme », souligne Matthieu Jomain.

Le commandant rappelle également qu’en vertu de leur mission de « protection des individus », les sapeurs-pompiers doivent « accompagner et sécuriser les évacuations ». Là où l’évacuation de l’agglomération du Porge concernait environ 3 500 résidents selon le dernier recensement de l’Insee, celle de la presqu’île a provoqué le déplacement d’environ 40 000 personnes, selon la préfète Sophie Brocas. Une différence d’échelle qui pourrait justifier le redéploiement des moyens engagés au Porge ?

Dans un entretien au Monde publié au moment de la parution de cet article, le patron des pompiers de Gironde, Marc Veulen, s’interroge, sans écarter l’hypothèse : « J’aimerais savoir très précisément de quel moment de l’intervention nous parlons. Si c’est du jeudi soir, nous expliquerons, lorsque nous aurons retravaillé le déroulé, que c’est le moment où l’incendie, de retour sur la commune du Porge, a tourné, en même temps qu’une saute de feu enflammait le centre-ville de Lège et que les arbres brûlaient le long de la départementale D3. Il a alors fallu travailler sur l’ensemble du territoire. Quels ordres ont été donnés ? Cela fait partie du retour d’expérience que nous ferons. Comment peut-on imaginer que nous aurions abandonné une partie de la population alors que Le Porge n’était pas complètement évacué ? »

Redirection des moyens aériens

Reste une interrogation, celle de la distribution des moyens aériens, formulée par le maire du Porge, Martial Zaninetti. S’il assure qu’il est « inexact » de dire que sa commune a été abandonnée, l’édile estime que les bombardiers ne sont « probablement pas arrivés assez vite » et se demande « si les bons engins ont été utilisés au bon moment ».

Là encore, il semble que l’ouverture du front sud à partir de jeudi a modifié les priorités d’intervention, au détriment du Porge.

D’après une analyse publiée par un internaute fondée sur les données du traqueur d’aéronefs ADS-B Exchange, les moyens aériens se rendent au-dessus de Saumos dès les premières minutes de l’incendie, le mercredi 22 juillet.

Dès 13 heures, les bombardiers Dash puis les avions Air Tractor soutenus par des hélicoptères survolent la zone en continu. Deux Canadair, qui n’apparaissent pas sur les images parce qu’ils ne partagent pas leur position, sont aussi mobilisés, comme le montre cette vidéo de Sud Ouest. Le premier d’entre eux arrive sur zone à 15h49, selon Le Monde, soit deux heures après le premier signalement des flammes.

Un avion bombardier d’eau A-172 larguant de l’eau sur un feu de forêt au Porge, dans le sud-ouest de la France, le 31 juillet 2026. Photo : Sarah Meyssonnier / POOL / AFP

 

Puis, à partir de jeudi, les survols au-dessus du Porge se font plus rares : dans la matinée, les avions concentrent leurs efforts à Lège-Cap-Ferret, puis doivent effectuer des détours plus au sud, vers Biscarrosse, dans les Landes, où un autre incendie se déclare dans l’après-midi. En début de soirée, les appareils survolent le front nord de l’incendie, au niveau de Saumos, où des foyers sont toujours actifs. Les Surligneurs n’ont toutefois pas été en mesure de retracer le parcours exact des Canadair pour la journée de jeudi.

Dans un communiqué publié à 20h, la préfecture reconnaît avoir effectué un choix tactique : « Plusieurs nouveaux départs de feu ont nécessité l’engagement immédiat des moyens aériens sur d’autres secteurs du département, conformément à la stratégie opérationnelle consistant à traiter en priorité les feux naissants afin d’éviter leur propagation. » La journée de vendredi est plus contrastée, avec des survols plus denses sur le front sud du brasier dans la matinée, et sur sa partie nord, dont Le Porge, dans l’après-midi.

Les maisons des résidents du Porge auraient-elles pu être sauvées si les moyens aériens avaient été répartis différemment ? Là encore, difficile de l’affirmer sans une analyse beaucoup plus détaillée des événements. D’autant que le vrai motif de questionnement se situe peut-être ailleurs.

Dans un entretien à Sud Ouest, Éric Durand, secrétaire général adjoint du Syndicat national du personnel navigant de l’aviation civile, assure que le feu girondin aurait pu être tué dans l’œuf si plus de Canadair étaient disponibles. « Si nous avions pu appliquer une attaque massive dès le départ, on aurait limité la progression [de l’incendie], les choses auraient été différentes », soutient le pilote, qui regrette que seulement « cinq à sept » Canadair sur une flotte de 12 appareils soient actuellement mobilisables, les autres étant « en maintenance ».

Au départ du feu, le 22 juillet, cinq de ces avions étaient utilisés ailleurs dans la bataille contre les incendies : trois dans le Var, deux autres en Corse. Résultat, seuls deux d’entre eux pouvaient être déployés en Gironde, alors qu’« il en aurait fallu quatre » pour « appliquer la doctrine, vu l’ampleur que prenait le feu », analyse le syndicaliste.

De quoi relancer une autre polémique, en marge des débats sur le « sacrifice » du Porge : celle de la responsabilité du gouvernement dans l’annulation de crédits dédiés à la sécurité civile qui a poussé, en 2024, à l’annulation provisoire de la commande de deux Canadair. Les fonds ont depuis été rétablis, et la commande passée. La première livraison est prévue… en 2032.

Article mis à jour le 31/07 à 19h25 avec la réaction de Marc Veulen au Monde.