Attention à cette fausse image alimentant l’idée que le fauchage tardif favorise les incendies
Autrice : Mathilde Lafargue, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste
Source : Compte Facebook, le 2 août 2026
Une image diffusée sur les réseaux sociaux laisse croire que c’est un fauchage tardif qui aurait favorisé les incendies récents. L’image est, elle, générée par IA et ce qu’elle suggère est trompeur. Un débroussaillement tardif n’est pas problématique tant qu’il est effectué en amont des périodes à risque.
Le contraste est saisissant. Sur l’image : un sanglier calciné, une forêt brûlée, deux cervidés qui semblent avoir échappé aux flammes et un grand panneau « Débroussaillage, tardif pour une faune et une flore préservée », au bord d’une route. Les internautes s’emballent, sur le réseau social Facebook (ici, ici, ici, ou ici) : « Hé oui… La voilà la bien-pensante écolo. Pour une forêt mieux brûlée ! » ; « Félicitations à l’idéologie ‘écolo’ venue des bureaux, des villes. […] Et après ça, ils veulent nous donner des leçons sur la gestion de notre terroir. »
En cause, selon eux, le « débroussaillage tardif », appelé plutôt fauchage tardif. Une pratique visant à préserver la biodiversité en débroussaillant le plus tard possible, entre la fin du printemps et de l’été. Cela permet à la végétation d’effectuer un cycle complet : attendre la fin de la floraison des espèces permet d’arriver à la période de production des graines, de favoriser la pollinisation et la reproduction des invertébrés et oiseaux nichant au sol.
Si le débroussaillage agit bien comme un rempart à la propagation des incendies, faire un parallèle entre un fauchage tardif et les feux de forêt est trompeur… d’autant plus qu’il s’appuie ici sur une fausse image.
Une image choc générée par IA
En effet, cette photo choc n’est pas authentique. Le détecteur d’images générées par intelligence artificielle d’OpenIA détecte un filigrane SynthID, c’est-à-dire que l’image a été créée à partir de ses outils. Forensic d’InVID-WeVerify repère également des anomalies dans cette image.
Par ailleurs, des éléments sur le panneau peuvent alerter sur la supercherie. L’annonce « Débroussaillage, tardif pour une faune et une flore préservée » présente des problèmes de formulation et d’accord. La virgule devrait être placée après « tardif » et il faudrait écrire « préservées ». De plus, le terme « fauchage » est davantage utilisé lorsque le débroussaillement est tardif plutôt que celui de « débroussaillage ».
Cette image s’inscrit dans le flot d’images fausses ou décontextualisées qui ont circulé avec les feux en Gironde (ici et ici) et mettant notamment en scène des animaux (ici), dont plusieurs ont été traitées par Les Surligneurs.
Une opération de débroussaillement dans l’actualité
Elle a émergé le 1er août 2026 sur les réseaux sociaux, quelques jours après le départ de l’incendie à Saumos, le 22 juillet. Un débroussaillement est justement évoqué comme ayant pu être à son origine. Cependant, le déclenchement du feu par une étincelle produite par le passage d’une broyeuse pour le compte d’Enedis est « l’hypothèse privilégiée », d’après le procureur de la République de Bordeaux, Renaud Gaudeul. Une enquête préliminaire est en cours.
Le 4 août, alors que des enquêteurs se sont rendus sur place, au kilomètre zéro, Sud Ouest informe que « la thèse d’un départ de feu accidentel, lié à des travaux forestiers autorisés, reste privilégiée ».
Ce débroussaillement à la broyeuse, qui pourrait être à l’origine des mégafeux, est-il à mettre dans le même panier que les « fauchage[s] tardif[s] » décriés par les publications ?
« Ce n’est pas le débroussaillement tardif qui est problématique, c’est celui qui n’est pas fait. Il faut s’attacher à ce que ce soit fait avant les périodes à risque », explique Christophe Chantepy, expert en Défense des forêts contre les incendies (DFCI) pour l’Office national des forêts (ONF). Il s’agit d’éviter aussi bien un départ accidentel de feu à cause d’une étincelle que la propagation de l’incendie à cause des zones non débroussaillées.
« La règle, c’est que ce soit fait avant que la saison à risque soit présente, classiquement, les mois de juillet et août qui, de plus en plus, commence à grignoter sur le mois de juin [avec le réchauffement climatique], développe-t-il. Un fauchage tardif repoussé avant la saison feu de forêt n’est pas gênant. »
Pour le spécialiste, il n’est pas juste de pointer comme responsable des feux de forêt, le fauchage tardif. D’autant que « le débroussaillement en été n’est pas complètement interdit », précise Christophe Chantepy. « Il est souvent déconseillé et il devient interdit quand, localement sur une période donnée, le préfet en interdit l’usage. »
Le fauchage tardif, entre intérêt et risque
Comme suggéré par les internautes, cette pratique a une visée écologique. « Dans bon nombre de communes, le souhait de prendre en compte la biodiversité amène à repousser les périodes de fauchage, poursuit Christophe Chantepy, notamment des accotements de voiries dont elles ont la charge, à la fin de printemps, au début d’été ou certaines fois au mois d’août pour pouvoir conserver sur les bords de route une végétation un petit peu haute est plus accueillante, notamment pour les insectes ou d’autres types de faune. »
Le fauchage tardif peut même avoir un intérêt dans la lutte contre les incendies, lorsqu’il concerne le débroussaillement au sol notamment, ce qui est principalement le cas de part et d’autre d’une route (comme sur l’image générée par IA). « Il vaut mieux avoir un fauchage tardif au mois de juin plutôt qu’un fauchage trop précoce pendant l’hiver, pour ne pas avoir à revenir derrière, car la végétation a bien repoussé depuis, développe l’expert de l’ONF. La pousse de la végétation a surtout lieu au début du printemps et les espaces auront repoussé l’été venu. Donc, le fauchage des bords de route, notamment au mois de juin, c’est une bonne chose. »
Cependant, cette pratique peut comporter des risques : à force d’avoir trop repoussé, on peut se retrouver dans une période d’interdiction de débroussaillement du fait des conditions de sècheresse. Décaler à juillet, août ou l’automne est problématique, juge Christophe Chantepy. « On aura des bords de route qui pourraient être ‘accueillants’ pour un mégot et donc participer à l’éclosion d’un départ de feu, parce que mal débroussaillé ». Il est donc nécessaire d’anticiper ces travaux.
Les débroussaillements, nécessaires et obligatoires
En France, 52 départements sont concernés par des obligations légales de débroussaillement (OLD), en application du Code forestier. Dans ces départements, certains massifs sont classés comme étant particulièrement exposés au risque feu de forêt, par arrêté ministériel, et une zone tampon de 200 m leur est associée. Au total, 7 500 communes sont concernées et il est possible de consulter les zones en question sur une carte IGN en ligne via le Géoportail. Les constructions et voiries se trouvant dans ce périmètre sont soumises aux OLD et doivent respectivement être débroussaillées sur 50 m de profondeur et jusqu’à 20 m.
En 2025, 90 % des maisons touchées se trouvaient sur des terrains non débroussaillés, d’après les chiffres de l’ONF et de Géorisques. Près de 190 constructions ont été sévèrement endommagées ou entièrement détruites majoritairement dans le sud de la France, complète l’ONF.
« Débroussailler les abords de son habitation, c’est créer une ceinture de sécurité en cas de feu de forêt », est-il souligné sur le site de Géorisques. Concrètement, l’objectif est de « réduire l’intensité d’un incendie en limitant la quantité de combustible disponible » et de « ralentir la progression du feu en créant des discontinuités dans la végétation ».
Il est ainsi recommandé de couper la partie herbacée et les buissons ainsi que de mettre à distance les arbres entre eux et de les élaguer sur 2 m de haut, sans oublier le nettoyage après chaque opération d’entretien. « On a encore un fossé énorme pour avoir des OLD appliquées un peu partout, observe Christophe Chantepy. Pour autant, on sent quand même une pente ascendante dans la prise de conscience et la réalisation effective sur le terrain. »
Plus largement, Les Vérificateurs de TF1 sont venus contrecarrer d’autres allégations selon lesquelles les règles de débroussaillement favoriseraient la biodiversité au détriment de la prévention des incendies.
