Attention à ces affirmations trompeuses sur le CO2, le verdissement de la planète et le recul du Sahara
Autrice : Mathilde Lafargue, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
Source : Compte Facebook, le 4 juin 2026
Des internautes affirment que l’augmentation du CO2 serait une « bonne nouvelle » pour la planète, en faisant « verdir » la Terre et même reculer le Sahara. Si les scientifiques observent bien un verdissement depuis les années 80, les explications avancées sur Facebook sont souvent incomplètes ou erronées, et donc trompeuses.
Alors que la France surchauffe du fait d’une canicule exceptionnelle, il y aurait malgré tout de quoi se réjouir, selon plusieurs internautes. Il s’agirait d’une « bonne nouvelle que les écolos ne veulent pas entendre », à savoir que « le CO₂ rend la Terre plus verte ». Des internautes vantent « les effets positifs » du dioxyde de carbone sur la planète en affirmant que « depuis les années 80, le Sahara a rétréci de 8 % et verdit à vue d’œil ».
Cette thèse se propage sur Facebook, en juin 2026, et connaît des déclinaisons plus percutantes avec une vidéo (ici et ici) pour illustrer le propos. En février, elle était déjà diffusée sur X par le Collectif des climato-réalistes, une organisation qui remet en cause le rôle des activités humaines dans le réchauffement climatique.
À les croire, l’augmentation de la concentration de CO₂ dans l’atmosphère serait responsable d’un verdissement généralisé, avec « 50% des terres végétalisées de la planète […] devenues nettement plus vertes ». « Et si tout ce qu’on nous répète depuis des années sur le « CO₂ = poison mortel » n’était qu’un énorme mensonge ? », soulèvent les internautes dans un discours à rebours des alertes sur la nécessité de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre.
Les Surligneurs se penchent sur la question, pour démêler le vrai du faux, à partir de sources scientifiques. Car si les allégations sur le verdissement de la planète grâce au CO₂ sont en partie vraies, elles s’avèrent aussi largement trompeuses et approximatives. Elles s’inscrivent dans la lignée des confusions autour du CO₂, dont certaines ont déjà été vérifiées par la rédaction (ici et ici).
Un verdissement de la planète documenté…
Grâce à des données satellitaires, il est possible d’observer un verdissement (greening) de nombreuses régions du monde depuis les années 80. C’est ce que montrent 32 scientifiques en 2016, dans la revue Nature Climate Change, en publiant Greening of the Earth and its drivers. Dans cette étude, ils estiment qu’entre 25 % et 50 % des zones végétalisées du monde ont connu une hausse de l’indice de la surface foliaire (autrement dit, un verdissement) entre 1982 et 2009, et que « les effets de la fertilisation par le CO₂ expliquent 70 % de la tendance au verdissement ». Le CO₂ est décrit comme un fertilisant pour la croissance des végétaux car il fait partie des trois éléments indispensables à la photosynthèse, avec la lumière et l’eau.
En 2019, une nouvelle étude, parue dans Nature Communications, établit que la moitié des zones végétalisées de la planète (52,7%) est concernée par un verdissement significatif entre 1981 à 2016. La même année, une autre publication scientifique dans Nature Reviews Earth & Environment confirme que « la fertilisation par le CO₂ est le principal facteur à l’origine de ce verdissement à l’échelle mondiale ».
En attribuant au CO₂ une responsabilité dans le verdissement du globe (bien qu’il ne soit pas l’unique facteur) et en avançant que la moitié des terres végétalisées ont verdi, les publications Facebook sont donc sont compatibles avec les observations scientifiques disponibles.
… mais pas de recul du Sahara
En revanche, l’allégation prétendant que « depuis les années 80, le Sahara a rétréci de 8 % et verdit à vue d’œil » s’avère erronée et a déjà été vérifiée par Climate Fact Checks.
Loin d’avoir rétréci, le désert du Sahara s’est même étendu de 10% entre 1920 et 2013, d’après les recherches de scientifiques de l’Université du Maryland, parues dans Journal of Climate en 2018. Selon les auteurs, cette expansion serait due au manque de précipitations, sous l’effet combiné du changement climatique d’origine humaine et des cycles naturels du climat.
L’infox sur le Sahara n’est pas nouvelle (voir ici et ici) et elle semble découler d’une mauvaise interprétation d’une étude publiée en 2018, Drivers of woody plant encroachment over Africa.
En effet, ce papier est cité dans les articles qui relaient la fausse information et retiennent le chiffre de 8%. Les scientifiques montrent en réalité que c’est « l’embroussaillement des savanes en Afrique subsaharienne [qui] a augmenté de 8 % au cours des trois dernières décennies » et ajoutent « qu’une diversité de facteurs, autres que le CO₂, a permis d’expliquer 78 % de la variation spatiale de cette tendance ». Confusion a donc été faite entre l’embroussaillement des savanes subsahariennes et le recul du désert du Sahara.
Le verdissement, fruit de multiples facteurs
Aussi, divers facteurs sont à considérer dans le verdissement de la planète, en dehors du CO₂, notamment à l’échelle régionale, ce qu’omettent les publications Facebook. Le papier de référence Greening of the Earth and its drivers cite notamment les dépôts d’azote, le changement climatique (réchauffement et précipitations par exemple) et les changements de couverture des sols (terres cultivées et forêts). « Les effets de la fertilisation par le CO₂ expliquent la majeure partie des tendances au verdissement dans les régions tropicales, tandis que le changement climatique a entraîné un verdissement aux hautes latitudes et sur le plateau tibétain », est-il précisé. « Le changement de couverture des sols a été le principal facteur contribuant au verdissement régional observé dans le sud-est de la Chine et l’est des États-Unis. »
La Chine et l’Inde sont les régions du monde qui connaissent le verdissement le plus prononcé, rappelle l’étude China and India lead in greening of the world through land-use management. Les raisons ? « Le reboisement et l’intensification agricole », résume le papier Characteristics, drivers and feedbacks of global greening.
Dans le cas du Sahel, cité dans les posts Facebook, de multiples études (ici, ici, ici et ici) ont conclu que le renforcement des précipitations après les sécheresses extrêmes des années 70 et 80 est le principal facteur d’explication du verdissement de cette région, qui semble toutefois avoir ralenti depuis 1999.
Ne pas oublier le brunissement de la planète
Aussi, si l’on observe une tendance au verdissement de la Terre, certaines régions sont touchées par ce que les scientifiques appellent le brunissement (browning) qui toucherait 4% du globe.
Une étude plus récente issue du journal Biogeosciences (2021) révèle « un ralentissement des tendances au verdissement et un renforcement des tendances au brunissement, en particulier au cours des deux dernières décennies ». En cause, le changement climatique induit par l’augmentation de CO₂, gaz à effet de serre qui provoque des périodes de sécheresse plus longues et récurrentes.
L’effet, qui pouvait être au départ positif à travers la fertilisation, se retourne contre lui-même. Le CO₂ est bon pour les végétaux, jusqu’au moment où ils manquent d’eau : la réalité est donc plus nuancée que ce que prétendent de nombreux internautes.
La déforestation, bien qu’elle ralentisse, est également à prendre en compte. Selon les reconstructions historiques compilées par Our World in Data (ici), les pertes nettes de forêts semblent avoir atteint un pic dans les années 1980, même si les estimations disponibles pour cette période restent incertaines. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture l’évalue à 10,9 millions d’hectares par an.
La fertilisation par le CO₂, une fausse bonne nouvelle
Les bienfaits du verdissement et de la fertilisation par le CO₂ sont à nuancer. « Il a été constaté que le verdissement atténuait le réchauffement climatique grâce à une absorption accrue du carbone terrestre et au refroidissement par évaporation, démontrent des scientifiques dans la revue Nature, mais qu’il pouvait également entraîner une diminution de l’albédo [part des rayonnements solaires qui sont renvoyés vers l’atmosphère] susceptible de provoquer un réchauffement local. »
De plus, la communauté scientifique identifie des risques liés au verdissement comme le manque de diversité avec les monocultures ou espèces plantées dans le cadre de politiques de reboisement par exemple, ou encore l’appauvrissement des valeurs nutritives des cultures à cause de la fertilisation par le CO₂. « Une forte concentration en CO₂ modifie le comportement physiologique des plantes : la fertilisation par le CO₂ augmente la végétation et la surface foliaire, mais réduit en même temps l’ouverture des stomates », note Michela Biasutti, chercheuse à l’Université Columbia et spécialiste des précipitations au Sahel. « Il en résulte une limitation de la transpiration, ce qui entraîne à son tour un réchauffement et un assèchement supplémentaires de l’atmosphère proche de la surface. »
Deux des auteurs de l’étude Greening of the Earth and its drivers résument la situation ainsi dans l’article Rising carbon dioxide is greening the Earth – but it’s not all good news : « Il est évident que les avantages liés au verdissement de la Terre sont bien inférieurs aux impacts négatifs estimés des phénomènes météorologiques extrêmes (tels que les sécheresses, les vagues de chaleur et les inondations), de l’élévation du niveau de la mer et de l’acidification des océans. »
Le verdissement de la planète par le CO₂ ralentit peut-être le réchauffement climatique mais il est loin de l’enrayer. « Ce verdissement et le refroidissement associé sont bénéfiques, déclare Shilong Piao de l’Université de Pékin, qui a travaillé sur l’étude sur la Chine et l’Inde. Mais réduire les émissions de carbone est encore nécessaire pour maintenir l’habitabilité de notre planète. »
