Epstein files : attention à ces affirmations concernant Bernard Kouchner et des allégations de trafic d’organes au Kosovo
Autrice : Maïwenn Furic, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste
Source : Compte Facebook, le 4 février 2026
D’après des publications virales sur les réseaux sociaux, l’ancien ministre Bernard Kouchner, dont le nom figure dans certains mails entre Jeffrey Epstein et des collaborateurs, aurait couvert un trafic d’organes au Kosovo. Le trafic n’a jamais été formellement établi, encore moins une implication du médecin.
Un nouveau Français éclaboussé par les dossiers Epstein ? Cette fois-ci c’est Bernard Kouchner qui est pointé du doigt sur les réseaux sociaux. « Bernard Kouchner cité dans les documents Epstein – Personne n’ose le dire, mais il a ‘couvert le trafic d’organes épouvantables au Kosovo’, accuse le haut gradé Jacques Hogard », peut-on lire sur différentes publications partagées sur les réseaux sociaux depuis le début du mois de février.
Dans une vidéo jointe à ce message, on y voit l’interview de Jacques Hogard, un militaire, dans la matinale en ligne de Tocsin. Il y affirme que Bernard Kouchner était au courant d’un trafic d’organes organisé au Kosovo : « Je le sais par une source judiciaire. » Le médecin et homme politique aurait couvert ce trafic lorsqu’il était « gouverneur du Kosovo », selon les publications.
Deux accusations en une : entre ce trafic d’organes qu’il aurait couvert, et son apparition dans les dossiers Epstein. Mais qu’en est-il vraiment ?
Bernard Kouchner uniquement cité dans des échanges de Jeffrey Epstein
Commençons par ce qui a fait réapparaître le nom de Bernard Kouchner : les dossiers Epstein. Le 30 janvier 2026, le département de la justice américain a rendu public plus de 3 millions de nouveaux documents liés à l’affaire. Il peut s’agir notamment de photographies, d’échanges de messages ou de mails. Son nom apparaît effectivement à seize reprises dans les documents publiés. Mais il ne s’agit là que de citations.
La quantité astronomique de documents publiés par la justice états-unienne a tendance à brouiller les pistes concernant ces dossiers Epstein. Il faut bien faire la différence entre les personnes dont le nom apparaît car ils ont échangé avec le financier états-unien et ceux qui sont seulement cités dans des échanges entre des tiers. C’est ce deuxième cas qui correspond à Bernard Kouchner. Les documents en doublons sont nombreux, son nom ne figure donc finalement que dans quatre échanges différents.
En novembre 2010, Consuelo Remmert, qui n’est autre que la demi-sœur de Carla Bruni, et qui occupe à cette époque un poste de chargée de mission auprès de l’Élysée, demande à Epstein : « And what did you think of Bernard Kouchner ? (« qu’as tu pensé de Bernard Kouchner? » en anglais) » Trois autres échanges avec Consuelo Remmert portent sur la présence, ou non, du français à un sommet. Jeffrey Epstein y affirme d’ailleurs, en date du 2 novembre 2010, qu’il ne l’a jamais rencontré.
Le nom de Bernard Kouchner apparaît aussi dans une liste de personnes présentes à une rencontre à Abu Dhabi, du 5 au 8 novembre 2010, transmise par Jeffrey Epstein au Sultan Bin Sulayem, homme d’affaires émirati. Un dernier document contient différents articles qui le citent.
Un trafic supposément orchestré entre 1998 et 1999
Cette accusation balayée, il reste la principale de la vidéo partagée : celle d’un trafic d’organes qu’il aurait soi-disant couvert au Kosovo.
En 2008, l’ancienne Procureure générale du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, émet, pour la première fois, des accusations de trafic d’organes au Kosovo dans ses mémoires. D’après elle, plusieurs centaines de prisonniers capturés par l’Armée de libération du Kosovo, l’UÇK, auraient été déportés en Albanie, en 1998 et 1999. Ensuite emprisonnés dans plusieurs petits centres de détention, certains d’entre eux auraient alimenté un trafic d’organes.
Ces accusations seront reprises dans un rapport pour le Conseil de l’Europe de l’ancien eurodéputé suisse, Dick Marty, en janvier 2011. Dans celui-ci, les parlementaires ont tenté de vérifier les accusations de la procureure et relèvent de « nombreux indices concrets et convergents [qui] confirment que des Serbes ainsi que des Kosovars albanais ont été tenus prisonniers dans des lieux de détention secrets sous contrôle de l’UÇK [Armée de libération du Kosovo, ndlr] au nord de l’Albanie et soumis à des traitements inhumains et dégradants, pour finalement disparaître. »
Quant aux accusations précises sur le trafic d’organes, le rapport note également « de nombreux indices [qui] semblent confirmer que, dans la période qui suit la fin du conflit armé, avant que les forces internationales aient pu prendre le contrôle de la région et rétablir l’ordre et la légalité, des organes auraient été prélevés sur des prisonniers dans une clinique en territoire albanais, près de Fushë-Krujë, transportés ensuite à l’étranger à des fins de transplantation. »
À l’époque, les autorités du Kosovo avaient rejeté ces allégations, estimant qu’elles étaient « sans preuves et diffamatoires ».
Après ce rapport dénonçant des crimes de guerre (et notamment les accusations de trafic d’organes), l’idée d’un tribunal spécial est émise et il verra le jour en 2015 dans l’optique de rendre justice aux victimes de ces crimes de guerre commis pendant la guerre du Kosovo (1998-1999).
Sauf que le trafic d’organes n’est plus mentionné dans les accusations ni dans le procès qui s’est ouvert le 3 avril 2023. Quatre anciens chefs de l’UÇK dont celui qui deviendra premier ministre puis président du Kosovo (2016-2020), Hashim Thaçi, ont été présentés devant les juges de La Haye. Alors que le verdict est attendu fin juillet 2026, Hashim Thaçi, comme les autres, continue à se déclarer « entièrement innocent » lors de la plaidoirie, ce 18 février 2026, concluant les trois ans de procès. « Selon lui, l’UCK ne disposait pas d’une structure rigide de commandement. Il n’est donc pas le supérieur hiérarchique d’officiers qui se seraient rendus coupables de crimes de guerre », rapporte le journal Le Monde.
Quid de Bernard Kouchner ?
Mais alors, que vient faire Bernard Kouchner dans cette histoire ? De 1999 à 2001, le co-fondateur de Médecins sans frontières a exercé les fonctions de Haut représentant du secrétariat général de l’ONU au Kosovo.
Il lui a été reproché d’avoir été proche d’Hashim Thaçi qui, à l’époque, était le chef de l’UCK (Armée de libération du Kosovo).
Dans les publications partagées sur le sujet, une vidéo est jointe. Dans cet extrait devenu viral, on voit Bernard Kouchner interpelé sur le sujet, en février 2010. « La vente des organes, mais vous êtes malades non ? J’ai une tête à vendre des organes moi ? », répond-il après un grand rire. A l’époque, il est interviewé par un journaliste états-unien sur les accusations que vient d’émettre l’ancienne procureure, Carla Del Ponte, sur le trafic d’organes.
Un ancien chef du département de la police de la mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (Minuk) avait affirmé que le politique français « devait forcément connaître » les détails des crimes supposés, lors d’une interview pour le média serbe Politika, en décembre 2010 et retranscrit par Le Monde Diplomatique. « Je ne peux pas affirmer que Kouchner connaissait le trafic d’organes, mais il est impossible qu’il n’ait pas eu d’informations sur le crime organisé au Kosovo », disait-il.
Interrogé par Darius Rochebin sur la chaîne suisse RTS à ce sujet en avril 2011, Bernard Kouchner affirmait qu’il « n’y croit pas » et que « rien n’a été prouvé », malgré le rapport Marty. « J’ai lu attentivement ce rapport, je n’attends que cela, une enquête », ajoutait-il.
Aucune enquête n’a prouvé une quelconque culpabilité de Bernard Kouchner dans un supposé trafic d’organes au Kosovo. A l’échelle française, en 2017, un rapport d’information du Sénat invitait « la mission civile de l’Union européenne au Kosovo, à poursuivre ses travaux d’investigations en ce qui concerne ces allégations de trafic ».
