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Walter Hallstein, le premier président de la CEE, était-il un ancien nazi ?

Création : 18 août 2026

Auteur : Clément François, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste

Source : Compte Facebook, le 1er août 2026

Walter Hallstein, premier président de la Commission de la Communauté économique européenne, est régulièrement présenté comme un ancien nazi. S’il a appartenu à plusieurs organisations professionnelles contrôlées par le régime, aucun élément ne permet d’établir qu’il ait adhéré au NSDAP. Plusieurs travaux historiques font au contraire état de sa distance critique vis-à-vis de l’idéologie national-socialiste, sans pour autant faire de lui un résistant au régime.

La construction européenne fait depuis longtemps l’objet de critiques politiques, notamment ravivées en France après le rejet par référendum, en 2005, du traité établissant une Constitution pour l’Europe.

D’autres préfèrent user d’arguments anachroniques pour attaquer le projet européen, en affirmant par exemple que les nazis, défaits en 1945, se sont infiltrés dans la construction européenne dès son lancement.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes s’approprient certaines de ces contre-vérités. L’un d’entre eux affirme que Walter Hallstein, le premier président de la Commission de la Communauté économique européenne (CEE) et considéré comme l’un des « Pères de l’Europe », serait un ancien haut responsable nazi.

Mais cet argument doit être replacé dans son contexte historique : Si Walter Hallstein a bien appartenu à des associations contrôlées par les nazis, il n’a jamais été membre du parti nazi NSDAP. Plusieurs travaux historiques font état de sa distance critique vis-à-vis de l’idéologie national-socialiste, sans pour autant faire de lui un résistant au régime d’Adolf Hitler.

Mauvaise carte et anachronismes

Cette accusation a notamment été popularisée par Philippe de Villiers. Le polémiste d’extrême droite décrit Walter Hallstein comme le « juriste d’Hitler ».  Il évoque une carte d’adhésion au nom de l’Allemand, qui serait, selon lui, une preuve de l’appartenance du premier président de la CEE au parti nazi, le NSDAP.

Or, il s’agit d’une fausse information. Les travaux des historiens et de nombreux articles de presse permettent de réfuter cette thèse (ici ou ici).

Cette carte, datée de 1934, n’était pas une carte d’adhérent au parti nazi mais à une association professionnelle nazi qui regroupait les enseignants des établissements d’enseignement supérieur, comme l’explique l’historien Philip Rosin, qui a rédigé une biographie de Walter Hallstein pour la fondation Konrad Adenauer, un organisme proche de la CDU, le parti de centre-droit allemand.

L’auteur précise que cela ne prouve cependant en rien l’adhésion de Walter Hallstein aux valeurs nazies, puisque « l’adhésion aux associations professionnelles nazies était le minimum requis pour continuer à exercer sa profession sans encombre – en particulier dans la fonction publique. »

Cette situation doit également être mis en regard des nombreux exemples, relevés par les historiens, qui témoignent d’une certaine distance de Walter Hallstein aux valeurs nazies. Avant de devenir diplomate, il a eu une longue carrière universitaire, devenant l’un des plus jeune professeur de droit d’Allemagne – à 28 ans – au sein de l’université de Rostock, où il officiera entre 1930 et 1941.

Christof Markus Kleinfelder, chercheur à l’université de Bochum, s’est intéressé aux cours dispensés par Walter Hallstein à l’université de Rostock, à partir de manuscrits conservés dans les archives. Il relève ainsi qu’en 1933 « Walter Hallstein affirme le principe de la séparation des pouvoirs. Il insiste particulièrement sur l’indépendance du pouvoir judiciaire. De plus, il fait référence aux idéaux des Lumières, tels que l’égalité de tous devant la loi. »

Pour le chercheur, ces éléments témoignent d’une certaine distance avec l’idéologie du régime. Mais il reste prudent sur la portée de son analyse : « Cette conférence confirme la réserve de Hallstein à l’égard du national-socialisme, du moins durant les premières années de la dictature nazie. On ne peut affirmer, sur la base de cette seule conférence, s’il a maintenu ces positions lors de conférences ultérieures durant cette période ; des recherches complémentaires sont donc nécessaires. »

Un professeur vivant sous le règne nazi

Cette distance à l’égard du national-socialisme semble d’ailleurs avoir valu à Walter Hallstein certaines difficultés avec des responsables nazis. En 1941, alors qu’il est pressenti pour occuper une chaire à l’université de Francfort-sur-le-Main, sa nomination suscite l’opposition d’un responsable local de l’encadrement universitaire.

« Cette attitude finit par lui causer des difficultés. […] À la suite d’une dénonciation par un collègue de Rostock, le responsable du Gaudozentenbund (ndlr : structure régionale nazie chargée d’encadrer les enseignants) s’opposa à cette nomination », détaille l’historien allemand Thomas Freiberger, dans « Décider pour l’Europe : Expérience, mentalité et défis politiques à l’aube de l’intégration européenne ».

Dans le même ouvrage, un autre document de 1938, provenant du ministère nazi des affaires universitaires assure que « son attitude extrêmement critique à l’égard du national-socialisme et de ses idées se manifeste régulièrement. Le Studentenbund [organisation étudiante du parti nazi, ndlr] le décrit également comme ‘n’étant pas un national-socialiste' ».

Autant d’éléments qui nuancent très largement l’affirmation selon laquelle l’universitaire allemand serait un nazi.

Une carrière militaire volontaire

Pour autant, il est difficile d’ignorer qu’à partir de 1935, Walter Hallstein s’engage volontairement dans l’armée allemande pour effectuer son service militaire, alors qu’Hitler est chancelier depuis deux ans déjà. Il poursuivra son ascension militaire par plusieurs formations ponctuelles entre 1937 et 1939. Wilfried Loth, professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Duisburg-Essen en Allemagne, explique les raisons de cet engagement.

« Le service militaire est réintroduit en Allemagne en 1935. Si la génération d’Hallstein (1901) n’était pas obligée de l’effectuer immédiatement, il était prévu que les hommes nés entre 1901 et 1913 soient successivement intégrés dans des ‘unités de rajout’ (‘Ergänzungseinheiten’). Afin d’éviter un rôle de soldat de seconde zone, Hallstein, comme beaucoup d’universitaires de sa génération, décide de s’engager activement », assure Wilfried Loth.

En plus de ses activités militaires, il participe en juin 1938, à Rome, au sein d’une délégation allemande officielle, à des travaux consacrés aux relations juridiques germano-italiennes. Sa présence est attestée par un journal allemand de l’époque ainsi que par une publication académique nazie.

Le forum est présidé par Hans Frank, dignitaire du régime qui sera ensuite condamné à Nuremberg pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Rien ne permet toutefois d’affirmer, comme le font certains internautes, que Walter Hallstein aurait été « envoyé par Hitler à Rome », ni de déterminer dans quelles conditions il a participé à cette rencontre.

Devenu professeur à Francfort en 1941, Hallstein est appelé sous les drapeaux l’année suivante et sert comme officier de réserve dans une unité d’artillerie en France occupée. Fait prisonnier par les Américains lors de la bataille de Cherbourg en 1944, il passe un an dans un camp du Mississippi. Après la guerre, il reprend sa carrière universitaire avant de s’orienter vers la diplomatie.

Dans une tribune publiée dans Le Monde en 2019, les historiens Gérard Bossuat et Robert Frank rappellent que l’absence d’engagement résistant de Walter Hallstein est connue des historiens : « Que Hallstein ne fut pas un résistant, on peut le regretter, mais cela ne le disqualifie pas pour présider la commission du marché commun. Les historiens n’ont pas attendu de Villiers pour casser le mythe selon lequel seuls les résistants ont contribué à la construction européenne. »

Certains internautes affirment également que Walter Hallstein aurait été recruté par la CIA lors de son passage aux États-Unis, reprenant ainsi la thèse, notamment défendue par Philippe de Villiers, d’une construction européenne sous influence américaine. À ce jour, aucun élément ne permet toutefois d’établir un recrutement de Walter Hallstein par la CIA.

L’éternel fantasme d’une « Europe nazie »

Le « cas Hallstein » ne suffit donc pas à établir une continuité entre le régime nazi et la construction européenne d’après-guerre. Mais cette idée ne repose pas uniquement sur son parcours personnel. Elle s’appuie aussi sur une réalité historique : le régime nazi a lui-même mobilisé l’idée d’une Communauté économique européenne organisée autour de l’Allemagne. Une proximité de vocabulaire qui alimente encore aujourd’hui les amalgames.

Pour Laurent Warlouzet, professeur d’histoire à Sorbonne Université et spécialiste de la construction européenne, cette confusion avec le nazisme s’explique par l’appropriation de l’idée d’une communauté économique européenne par les régimes autoritaires. Sous couvert de « Nouvelle Europe », le régime nazi développe pendant la guerre plusieurs projets d’organisation économique du continent placés sous domination allemande et destinés à servir les intérêts du Reich.  Selon l’historien, cette rhétorique permet notamment de présenter l’occupation et la domination allemande comme un projet européen commun, notamment face au communisme soviétique.

C’est dans ce contexte que certains documents du Reich évoquent, dès 1942, une « Communauté économique européenne ». Leur existence est aujourd’hui régulièrement présentée comme la preuve d’une filiation entre le projet nazi et la construction européenne d’après-guerre.

Laurent Warlouzet rappelle que certains futurs défenseurs de l’Europe, comme Edgar Morin, s’en sont d’abord méfiés du projet européen – avant de le défendre – justement en raison de cette récupération du vocabulaire par le régime nazi. Dans Penser l’Europe, publié en 1987, le sociologue et résistant, décédé en mai 2026, écrit : « Pour moi, pour nous, Europe était un mot menteur. J’avais combattu ce que Hitler appelait la ‘nouvelle Europe’. 

Mais une proximité de vocabulaire ne suffit pas à établir une continuité politique ou idéologique. La construction européenne d’après-guerre n’a certes pas été portée uniquement par d’anciens résistants, mais plusieurs grandes figures de la construction européenne ont, à des degrés et sous des formes différentes, combattu les régimes fascistes ou nazis, subi leur répression ou participé à l’effort allié. C’est le cas notamment d’Altiero Spinelli, de Konrad Adenauer, de Robert Schuman, de Paul-Henri Spaak ou encore de Jean Monnet.