Prison : le modèle Bukele du Salvador pourrait-il s’appliquer en France ?
Auteur : Antoine Mauvy, journaliste
Relecteur.rices : Clara Robert Motta, journaliste
Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste
Source : Compte Facebook, 20 février 2026
La politique carcérale de Nayib Bukele est régulièrement présentée comme un modèle de lutte contre la délinquance, au point que certains souhaiteraient la voir adoptée en France. Si elle a permis de faire chuter les homicides au Salvador, elle s’est aussi accompagnée de graves atteintes à l’État de droit et serait probablement impossible à mettre en œuvre dans une démocratie comme la France.
La politique carcérale de Nayib Bukele, un modèle pour la France ? Sur Instagram, des internautes le suggèrent et encensent le Salvador et son président. Le « dictateur cool » aurait « pris des mesures radicales contre les gangs. Résultat : la criminalité s’effondre. »
Un des internautes affirme qu’« en France, on préfère les postures molles. On tolère l’ensauvagement, quartier par quartier », insinuant que la violence explose – une affirmation non étayée par les études sur le sujet. Il demande : « Qu’est-ce qu’on est prêt à accepter en France pour lutter contre la délinquance, pour libérer tous ceux d’entre nous qui se sentent oppressés par l’insécurité ? »
Si le Salvador a véritablement vu son taux d’homicides diminuer sous les mandats de Nayib Bukele, cette baisse – elle-même à nuancer – s’est accompagnée d’atteintes aux droits humains. Au-delà du caractère enviable de ces mesures, l’arsenal juridique français empêcherait vraisemblablement leur mise en pratique. Jusqu’où la comparaison entre la France et le Salvador est-elle tenable ?
89 875 personnes arrêtées depuis 2022
Commençons par un peu de contexte. Outre la réforme constitutionnelle, votée par une assemblée largement acquise à la majorité présidentielle, lui permettant d’être réélu sans limitation, Nayib Bukele s’est illustré, au cours de ses sept années de mandat présidentiel, par sa lutte contre les deux principales pandillas (bandes criminelles) qui sévissent au Salvador : la Mara Salvatrucha (MS-13) et le Barrio 18.
Depuis le 27 mars 2022, date de l’instauration de l’état d’urgence, plus de 89 875 personnes ont été arrêtées au nom de cette lutte. Près de 1,7 % de la population est désormais emprisonnée au Salvador, ce qui en fait le pays affichant le plus fort taux d’incarcération au monde.
« Par rapport aux années précédentes, le pays a réalisé des progrès significatifs (…) liés aux mesures de sécurité mises en œuvre depuis 2022 », souligne l’agence de presse Prensa Latina
Comme le rapporte Prensa Latina, selon l’Index du crime organisé (The Organized Crime Index), une initiative internationale composée d’experts chargés de mesurer l’ampleur du crime organisé dans le monde, le « score de criminalité » du Salvador a baissé ces dernières années.
« Par rapport aux années précédentes, le pays a réalisé des progrès significatifs dans ce classement mondial, alors qu’en 2021, il figurait parmi les pays les moins bien classés (…). Ces progrès sont étroitement liés aux mesures de sécurité mises en œuvre depuis 2022 », souligne l’agence de presse latino-américaine.
La baisse des homicides atteste de cette amélioration. En 2025, le taux d’homicides s’établit à 1,3 pour 100 000 habitants. Tandis qu’en 2015, il était de 104 pour 100 000 habitants. Nayib Bukele semble avoir endigué le phénomène.
Un nombre d’homicides sujet à controverse
Ces chiffres restent toutefois sujets à débat. Comme l’a démontré une enquête publiée par Foreign Policy en 2024, les homicides commis en prison ainsi que les personnes tuées par l’armée et la police ne sont plus comptabilisés depuis 2021.
L’auteur de l’enquête estime qu’en 2023, près de la moitié des homicides n’auraient ainsi pas été pris en compte dans les statistiques officielles. Malgré cette réserve, le nombre d’homicides a bien chuté de manière drastique.
« Vous avez des quartiers entiers où, désormais, vous pouvez circuler nuit et jour sans devoir regarder par-dessus votre épaule, sans prendre toutes sortes de précautions », raconte Thierry Maire, sociologue rattaché au Centre Maurice Halbwachs et spécialiste du Salvador.
« C’est un fait : la violence a chuté. Mais au prix d’un État de droit qui s’effondre. » Thierry Maire, sociologue au Centre Maurice Halbwachs
« Attention, ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de criminalité du tout », nuance le sociologue. C’est d’ailleurs ce que tendent à démontrer les statistiques partagées par l’UNODC, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.
Les chiffres de la délinquance et de la criminalité sont à prendre avec précaution, et les conclusions qui peuvent en être tirées doivent être questionnées. Comme nous l’avons déjà expliqué ici, ces statistiques témoignent davantage de l’activité des services de police que de la commission des infractions.
« L’efficacité immédiate, vous ne pouvez pas la contester », explique le sociologue. « C’est un fait : la violence a chuté. Mais au prix d’un État de droit qui s’effondre. Les gens sont emprisonnés, ils ne savent pas pourquoi, ils ne sont pas présentés à un juge, ils n’ont pas accès à un avocat et les familles ne sont pas prévenues. »
470 décès en prison depuis 2022
Un modèle d’autant plus questionnable qu’il s’accompagne d’une négation des droits humains. Des ONG comme Amnesty International ont dénoncé des « conditions de détention inhumaines » ainsi que des « arrestations arbitraires et des procès inéquitables ». « Environ 470 décès [sont] survenus en détention depuis le début de l’état d’urgence. Les causes étaient notamment liées à la pratique de la torture », souligne l’ONG.
Nayib Bukele a fait du Centre de confinement du terrorisme (CECOT), la mégaprison de Tecoluca inaugurée en février 2023, l’un des emblèmes du Salvador. « C’est vraiment Alcatraz. Ce n’est même pas qu’on ne peut pas s’en approcher : c’est une prison sous cloche. Si un proche y a été emprisonné, vous ne le saurez que si le gouvernement le décide. Même les avocats n’y ont pas accès », explique Thierry Maire.
« Autrefois, quand quelqu’un disparaissait, tout le monde était à peu près persuadé que, si l’on ne retrouvait pas la personne rapidement, on la retrouverait morte, dépecée, enterrée ou mutilée. Que c’était la faute des gangs. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Si vous disparaissez et que tout le monde s’inquiète, on se dit que c’est le gouvernement. L’État fait disparaître les gens. La peur a changé d’origine », assure le sociologue. Ces propos sont corroborés par des ONG comme Human Rights Watch ou encore Cristosal, qui ont documenté des arrestations arbitraires.
Un modèle inenvisageable dans un État de droit comme la France
« Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. » Article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme
Nayib Bukele a lui-même reconnu, en novembre 2024, que 8 000 personnes innocentes avaient été arrêtées à tort, puis relâchées. Autant d’atteintes aux droits humains qui rendraient presque impossible la mise en place d’une telle politique carcérale en France sans tomber dans une non-conformité à la Constitution.
Reconnue comme un principe à valeur constitutionnelle par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 80-127 DC du 20 janvier 1981, la présomption d’innocence est prévue à l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et consacrée par l’article préliminaire du Code de procédure pénale.
Elle est également garantie par l’article 6, paragraphe 2, de la Convention européenne des droits de l’homme, aux termes duquel : « Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. »
Mettre en place la « méthode Bukele » sur le territoire français nécessiterait dès lors de sortir de l’Union européenne et de réformer le Code de procédure pénale. Quant au Conseil constitutionnel, il devrait faire évoluer sa jurisprudence, voire être supprimé.
« Le fait est qu’au Salvador (…) les politiques préventives sont quasiment inexistantes. Les causes fondamentales de la délinquance et de la criminalité sont donc rarement véritablement traitées », ajoute Thierry Maire. « Il faut se demander si c’est vraiment efficace à moyen ou à long terme. »
Un système qui inspire pourtant d’autres pays d’Amérique latine, comme l’Équateur, qui copie son voisin salvadorien. Pourtant, l’efficacité de la pratique systématique du « tout-prison » n’est elle-même pas prouvée, comme nous l’expliquons ici.
