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La police judiciaire intervient dans un périmètre bouclé après qu'un homme armé d'un couteau a blessé trois personnes à Paris, le 27 juillet 2026. Photo : Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

Némésis se prend (encore) les pieds dans les statistiques de l’insécurité

Création : 29 juillet 2026

Auteur : Antoine Mauvy, journaliste 

Relecteur : Etienne Merle, journaliste 

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste

Source : Compte Instagram, le 9 juillet 2026

Sur Instagram, des internautes, dont une militante du collectif Némésis, pointent les problèmes sécuritaires auxquels la France serait confrontée. Leur preuve ? Un classement plaçant l’Hexagone au 99e rang sur 163 pays. Ce dernier ne fournit pourtant pas d’indicateur précis permettant de mesurer le niveau d’insécurité.

« Jusqu’où peut-on encore descendre en France ? », s’interroge, entre sarcasme et pessimisme, une militante du collectif d’extrême droite identitaire « Némésis ». « Dans le classement des pays les plus sûrs, la France est arrivée à la 99e place entre la Tanzanie et le Gabon. Donc voilà, si vous vous demandiez à quel niveau de sécurité on était, on peut encore perdre des places », ironise-t-elle.

Pour étayer ses propos, elle cite le classement du « Global Peace Index », publié chaque année par l’Institute for Economics & Peace. Si la France figure bien à la 99e place, ce classement n’évalue pas uniquement la sécurité des pays, mais la « paix », en se basant sur de nombreux critères, dont la sécurité n’est qu’une composante.

Quant à la stricte sûreté des citoyens en France, les données françaises disponibles dressent un tableau beaucoup plus nuancé que ne le laisse entendre la militante.

Un classement fondé sur plusieurs critères

Intéressons-nous d’abord au classement cité par la militante de Némésis. Le Global Peace Index est le fruit d’une méthodologie précise. L’indice de « paix » affilié à chaque pays du monde est le fruit de l’agrégation de trois grands critères : les conflits internes et internationaux en cours, la sûreté et la sécurité de la société, et la militarisation.

Ainsi, comme son nom l’indique, cet indice vise à apprécier la situation d’un pays au regard de plusieurs critères pour y mesurer la paix. Et non du seul niveau de sécurité. D’autant que certains critères qui pourraient être interprétés comme renforçant la sécurité peuvent dégrader le classement d’un pays.

Par exemple, un niveau élevé de militarisation, un taux d’incarcération important ou encore des effectifs policiers nombreux. Il est donc trompeur de présenter cet index comme la preuve d’une insécurité grandissante dans la société française.

Sur le seul volet de la militarisation, la France se classe 158e – un signe de forte militarisation, calculée notamment en fonction du budget dépensé relativement au PIB ou encore par la capacité nucléaire de chaque pays.

Ce résultat pèse sur son classement global. Il souligne surtout qu’un pays très militarisé n’est pas nécessairement considéré comme plus paisible. Autrement dit, paix et sécurité ne recouvrent pas la même réalité.

Des indicateurs sujets à interprétation

Au-delà de la confusion entre paix et sécurité, les indicateurs présents dans le classement ne permettent pas de déduire une évolution de l’insécurité dans un sens ou dans l’autre.

Plusieurs indicateurs retenus par le Global Peace Index, comme le taux d’incarcération ou les effectifs de police, ne permettent pas, pris isolément, d’identifier les causes d’une situation sécuritaire. Leur niveau peut notamment refléter l’importance de la délinquance, mais aussi les choix de politique pénale, les pratiques des forces de l’ordre ou les moyens consacrés par un État à la sécurité.

Ainsi, un taux d’incarcération élevé peut correspondre à un niveau important de délinquance, mais aussi d’un recours plus fréquent ou plus long à l’emprisonnement, ou d’une plus grande capacité des institutions à identifier, poursuivre et condamner les auteurs d’infractions. Cet indicateur ne permet donc pas, à lui seul, de mesurer le niveau réel d’insécurité.

Et il en va de même pour les effectifs de police. Un pays peut recruter davantage de policiers parce que la criminalité augmente. Dans ce cas, cet indicateur reflète une dégradation de la situation. À l’inverse, un autre pays peut renforcer ses forces de l’ordre pour prévenir une hausse de la délinquance. Le même indicateur évolue donc dans le même sens, mais son interprétation est différente.

Des comparaisons internationales délicates

Par ailleurs, et comme l’ont déjà montré nos confrères de Libération, si l’on isole uniquement le volet « sûreté et sécurité de la société », la France se classe 51e sur 163 pays. Un résultat sensiblement meilleur que sa position dans le classement général. Mais là encore, cette comparaison entre pays doit être maniée avec prudence.

« La comparaison des données de police d’un pays à l’autre est très difficile », souligne Julien Noble, sociologue au Cesdip-CNRS, spécialiste des questions de délinquance et d’insécurité.

« Rien qu’en France, cela ne fait que quelques années que les catégories statistiques utilisées par la police et la gendarmerie sont harmonisées. Je vous laisse imaginer lorsqu’il s’agit de comparer les données de la police française, colombienne, américaine, chinoise ou ukrainienne. »

Autrement dit, les écarts de définition, de méthodes d’enregistrement et de pratiques statistiques limitent fortement la portée des comparaisons internationales, comme Les Surligneurs l’ont déjà expliqué après d’autres affirmations erronées d’une militante de Némésis.

Au-delà de cette difficulté, mesurer l’évolution de la violence dans une société suppose d’observer les données sur le long terme et de croiser plusieurs sources, afin de distinguer les tendances de fond des évolutions conjoncturelles.

Les données policières traduisent l’activité policière

Chaque année, le ministère de l’Intérieur publie les statistiques de la criminalité et de la délinquance enregistrées par les forces de l’ordre. En 2025, « les violences physiques repartent à la hausse (+5 %) après une année de quasi-stabilisation (+1 %). (…) Les violences sexuelles progressent nettement (+8 %), comme en 2024 (+7 %). (…) Les tentatives d’homicide poursuivent leur progression (+4 %) ». À l’inverse, certaines infractions diminuent, comme les vols avec arme (-7 %).

Ces chiffres pourraient conduire à des conclusions rapides. Julien Noble met en garde : « C’est le meilleur moyen de dire des bêtises. »

Car ces variations annuelles doivent être interprétées avec prudence. Les statistiques enregistrées peuvent être affectées par des circonstances ponctuelles : une mobilisation particulière des forces de sécurité (manifestations, émeutes), l’évolution des pratiques d’enregistrement (plaintes en ligne) ou encore une modification de la propension des victimes à signaler les faits (libération de la parole). Une hausse observée sur une année ne suffit donc pas, à elle seule, à établir une tendance durable de la violence.

Une analyse que confirme Julien Noble : « Il est toujours très délicat de partir des données de police parce qu’elles traduisent davantage l’activité policière que l’évolution réelle du phénomène mesuré », explique-t-il. « Des phénomènes comme #MeToo ou #BalanceTonPorc ont permis aux bouches de s’ouvrir de la part des victimes et aux oreilles de s’agrandir de la part des institutions ». Autrement dit, le nombre de plaintes à augmenter du fait de la libération de la parole, mais cela ne signifie pas forcément que le phénomène des violences sexuelles ait augmenté.

Une confrontation indispensable des données

Pour faire face à ses limites, les spécialistes des questions de sécurité s’appuient sur une autre méthode : les enquêtes de victimation. Elles interrogent un échantillon représentatif de la population sur les infractions dont les personnes déclarent avoir été victimes, qu’elles aient porté plainte ou non. Elles permettent ainsi de prendre en compte une partie des faits qui n’apparaissent pas ou peu dans les statistiques des forces de l’ordre.

Les enquêtes de victimation, notamment celles menées entre 2007 et 2021 ainsi que l’édition de 2024, viennent ainsi compléter les statistiques policières et d’autres données, comme l’activité des assurances. « C’est ça le secret, et qui rend difficile la mesure de la délinquance. Aucune donnée, à elle seule, ne permet une vision globale. En réalité, c’est la confrontation des bases qui permet de tirer des conclusions sur le temps long », conclut Julien Noble.

Le sociologue du Cesdip-CNRS estime qu’au regard des enquêtes de victimation, « si l’on doit tirer une conclusion générale de l’ensemble des atteintes [depuis les années 80, ndlr], on assiste à une stagnation dans le temps des différents types d’atteintes. Et après, quand on observe atteinte par atteinte, on va avoir quelques variations. » Il renvoie notamment aux séries statistiques publiées par l’Observatoire scientifique du crime et de la justice (OSCJ).

Dans le détail des crimes et délits, de grandes disparités apparaissent : les atteintes aux voitures sont en baisse constante, quand les cambriolages ont « fortement diminué par rapport à son niveau des années 1980, mais il est reparti à la hausse en fin de période », écrivent les auteurs.

Les homicides et violences physiques stagnent pour leur part. Comme les agressions sexuelles, pour lesquelles l’OSCJ ne souligne pas de hausse nette et continue des violences sur la période étudiée (2006-2018). Sur ce dernier point, les conclusions doivent être maniées avec prudence. La fin de la période étudiée coïncide avec le début du mouvement #MeToo, susceptible d’avoir modifié la propension des victimes à déclarer les faits et, par conséquent, de faire évoluer les statistiques dans les années suivantes.

L’OSCJ rappelle que les statistiques policières ne permettent pas, à elles seules, de mesurer cette évolution : seules environ 15 % des victimes se tournent vers la police ou la gendarmerie, et environ 10 % déposent effectivement plainte.