Présidentielle 2027 : combien d’immigrés entrent réellement en France chaque année ?
Auteur : Etienne Merle, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
« Réduire drastiquement l’immigration », « fixer des quotas », « fermer les vannes » : à huit mois de la présidentielle, la maîtrise des flux migratoires s’installe au cœur de la campagne. Mais que se cache-il derrière ses flux ? Les dernières données de l’Insee montrent que 313 000 immigrés sont entrés en France en 2024. C’est moins qu’en 2023, et encore moins qu’en 2022.
« Accueillir moins pour accueillir mieux. » Le 10 août 2026, Gabriel Attal a repris sur CNews une formule devenue classique dans le débat sur l’immigration. Le candidat de Renaissance à la présidentielle propose désormais des quotas par métier, par secteur et même par origine géographique, avec l’objectif de réduire les flux migratoires.
Quelques jours plus tard, Édouard Philippe entend renchérir et durcir à son tour le ton. En déplacement à Mayotte, le candidat d’Horizons promet de « fermer les vannes de l’immigration ». Son entourage ne cache d’ailleurs pas l’enjeu électoral : il s’agit de ne pas laisser ce thème au Rassemblement national.
À droite et à l’extrême droite, le discours est tout aussi tranché. Jordan Bardella assurait sur BFMTV, le 30 août 2026, que sur le sujet, « tous les records ont été franchis ».
En plus d’une bataille de propositions, la présidentielle s’annonce aussi comme une bataille de chiffres. Et elle a déjà commencé.
« Un demi-million d’immigrés » par an ?
Dans le débat public, un chiffre en particulier revient avec insistance : celui d’un demi-million d’entrées par an. En février 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur et désormais candidat à la fonction suprême, affirmait lors d’un déplacement à Valence : « Recevoir un demi-million d’immigrés par an, ça n’est plus possible ».
Le 30 août 2026, Jordan Bardella reprend un ordre de grandeur identique : selon lui, « 500 000 » personnes sont arrivées légalement en France. « Sur les 500 000 personnes qui entrent chaque année de manière légale dans notre pays, vous en avez simplement 50 000 qui ont un contrat de travail. Et donc 450 000 autres qui demeurent à la charge du contribuable français et de la collectivité », détaille-t-il, à tort, sur BFMTV.
313 000 entrées d’immigrés en 2024
À première vue, le chiffre pourrait provenir d’une statistique de l’Insee dont le total s’approche bien du demi-million. Selon les dernières données publiées par l’Insee en juin 2026, 438 000 personnes sont entrées en France en 2024 pour s’y installer pendant au moins un an. Mais, point d’attention, toutes ne sont pas immigrées.
Parmi les personnes entrées en France en 2024, 313 000 étaient nées étrangères à l’étranger et répondent donc à la définition statistique de l’immigré. Les 125 000 autres n’étaient pas immigrées : environ 85 000 étaient des personnes nées en France, quelle que soit leur nationalité, qui revenaient s’y installer après avoir vécu à l’étranger. Environ 40 000 étaient des Français de naissance nés à l’étranger, par exemple de parents français, et qui venaient s’installer en France.
Un Français parti travailler plusieurs années à Montréal avant de revenir s’installer à Lyon est comptabilisé dans les 438 000 entrées, mais pas dans les 313 000 entrées d’immigrés.
Autrement dit, les 438 000 entrées recensées par l’Insee ne permettent pas d’affirmer qu’un demi-million d’immigrés sont arrivés en France. Alors d’où vient le chiffre repris par les candidats ?
Le calcul de Bruno Retailleau additionne des statistiques différentes
Pour le savoir, il faut revenir en novembre 2024. Devant le Sénat, Bruno Retailleau détaillait lui-même son calcul. Il additionne les 327 000 premiers titres de séjour délivrés avec les 137 000 demandes d’asile, auquel il ajoute 35 000 régularisations, ainsi que « 60 à 70 000 personnes » en situation irrégulière.
Si les chiffres correspondent bien aux données disponibles à l’époque, l’addition de l’ex-ministre de l’Intérieur est bancale. Ces statistiques ne mesurent pas uniquement des entrées et peuvent, dans certains cas, concerner les mêmes personnes qui seraient alors comptabilisées deux fois.
Un premier titre de séjour, par exemple, ne signifie pas nécessairement que son bénéficiaire vient d’arriver en France : « une part significative des immigrés n’obtiennent pas leur titre de séjour l’année de leur arrivée sur le territoire », écrivent Odile Rouhban et Pierre Tanneau, statisticiens à l’Insee, sur le blog de l’institut.
Même problème avec les régularisations : elles concernent, par définition, des personnes déjà présentes en France.
Enfin, les demandes d’asile et les premiers titres de séjour peuvent se recouper. Une personne peut demander l’asile à son arrivée, puis obtenir ultérieurement un premier titre de séjour. Additionner les deux peut conduire à comptabiliser deux fois une même personne et ainsi gonfler artificiellement le nombre d’entrées.
Une baisse de 17% après un pic en 2022
Pour connaître la statistique exacte des entrées, il faut donc revenir au recensement de l’Insee : 438 000 personnes entrées en France en 2024, dont 313 000 immigrés. C’est moins qu’en 2023 (347 000 immigrés) et qu’en 2022 (375 000). Contrairement à ce que suggèrent les déclarations des candidats sur le sujet, la tendance récente est plutôt à la diminution : en deux ans, les entrées d’immigrés ont diminué d’environ 17 %.
Reste que l’année 2022 a été exceptionnelle, indique l’Insee. Après deux années de déplacements internationaux perturbés par la crise du Covid-19, les mobilités ont repris. Dans le même temps, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a provoqué de nouvelles arrivées, encouragées cette fois par le gouvernement et avec le soutien du Rassemblement national.
Pour ces raisons, l’institut estime ainsi que les entrées d’immigrés atteignent en 2022 leur plus haut niveau depuis 2006. En 2024, les entrées d’immigrés sont presque revenues à leur niveau d’avant-Covid : l’Insee en comptabilise 313 000, contre 307 000 en 2019.
Une hausse tendancielle sur le temps long
Pour dégager une tendance, il faut donc regarder plus loin en arrière. Entre 2006 et 2019, les entrées d’immigrés ont tendanciellement augmenté, passant respectivement de 234 000 à 307 000.
Mais la progression n’est pas toujours continue. La série de l’Insee montre des hausses chaque année mais également deux reculs (en 2014 et 2020). Dire que les entrées ont augmenté sur le temps long est donc exact. Dire qu’elles augmentent chaque année ne l’est pas.
Quoi qu’il en soit, la catégorie statistique des « immigrés » recouvre des profils très différents : étudiants, travailleurs, personnes venues au titre du regroupement familial.
Autrement dit, toutes les personnes comptabilisées comme immigrées n’ont pas vocation à s’installer durablement en France : certaines, notamment des étudiants ou des travailleurs venus pour une durée limitée, repartiront ensuite dans leur pays d’origine.
Les entrées ne sont pas le solde migratoire
Des situations qui peuvent provoquer une autre confusion en présentant les entrées comme autant d’immigrés supplémentaires vivant en France. Or, chaque année, des immigrés quittent le territoire français. C’est justement ce que permet de mesurer un autre indicateur : le solde migratoire, qui correspond à la différence entre les entrées et les sorties du territoire.
En 2022, l’année du pic historique, 375 000 immigrés sont entrés en France. Mais 26 000 immigrés en sont également sortis. Le solde migratoire des immigrés cette année-là s’établit donc à +348 000.
Si l’on prend cette fois l’ensemble de la population, immigrée ou non, le calcul change encore : 490 000 personnes sont entrées en France en 2022 et 219 000 en sont sorties. Le solde migratoire total atteint donc +271 000 personnes.
Pour 2023, 2024 et 2025 l’Insee ne dispose pas encore des données de sorties nécessaires pour calculer le solde migratoire définitif des immigrés. Impossible, à ce stade, d’en dégager une tendance récente.
La crise sanitaire, puis la guerre en Ukraine, ont fortement perturbé les flux, tandis que les données les plus récentes restent incomplètes. Toute comparaison sur les dernières années doit donc être maniée avec prudence.
Une chose reste néanmoins certaine : entre 2006 et 2019, le solde migratoire des immigrés est positif chaque année. Autrement dit, davantage d’immigrés entrent en France qu’il n’en sort. Selon l’Insee, ce solde varie de +132 000 personnes en 2009 à +222 000 en 2016 et en 2018, avant de s’établir à +182 000 en 2019.
On reste donc loin des 500 000 immigrés supplémentaires par an que peuvent laisser entendre certaines déclarations politiques.
