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Photo : capture d'écran Facebook

Non, Napoléon n’a pas appelé à fusiller les pyromanes dans une lettre

Création : 16 juillet 2026

Auteur : Clément François, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Cet article a été écrit dans le cadre du projet #prebunkingatscale en suivant la méthodologie établie par l’EFCSN (European Fact-Checking Standards Network)

Source : Compte Facebook, le 14 juillet 2026

À chaque incendie criminel, une fausse lettre de Napoléon au préfet du Var circule sur les réseaux sociaux, dans laquelle il demanderait de fusiller les pyromanes sans autre sorte de procès. Ce document a été créé de toutes pièces en 1969.

Mardi 14 juillet, plus de 2 000 hectares sont partis en fumée dans la forêt de Fontainebleau, en Île-de-France. Un jeune pompier volontaire, placé en garde à vue, a reconnu avoir déclenché un des incendies, en « mettant le feu à des brindilles avec un briquet et de l’essence ». 

Un pyromane, comme il existe tous les étés, lorsque les températures augmentent et que les forêts sèches sont prêtes à s’embraser. Des conditions aggravées par le changement climatique : Météo France rappelle que les feux de forêt s’étendent progressivement vers le nord de la France, et pourraient concerner d’ici 2100 l’ensemble du territoire. 

Chaque année, lorsque des feux embrasent nos forêts, des internautes déterrent une soi-disant archive qui avance une solution … radicale pour empêcher ces pyromanes d’agir : « Napoléon avait donné ordre aux préfets de faire fusiller les coupables ». En 1809, l’empereur aurait signé de sa main un courrier envoyé au préfet du Var, où il ordonne de « faire fusiller sur les lieux de leur forfait les individus convaincus de les avoir allumés ».

On en retrouve des traces depuis plusieurs années, en 2025, 2023, 2022, ou encore 2013. Pourtant, ce courrier n’a jamais existé. Plusieurs médias se sont déjà intéressés à ce document apocryphe, créé bien plus tard en 1969, et dont il est facile de prouver la fabrication. 

Un faux document 

La correspondance de Napoléon est un objet historique qui a été documenté et archivé à deux reprises, une première fois sous le Second Empire, et une seconde fois, récemment, grâce au travail de la Fondation Napoléon, qui publie l’ensemble de ses travaux sur un site dédié, Napoleonica. Cette lettre est introuvable sur ce site.

Pour Jacques-Olivier Boudon, professeur d’Histoire à la Sorbonne et spécialiste de Napoléon, il n’y a aucun doute : cette lettre est une fausse, créée de toutes pièces.

Dans un article pour Histoire et Civilisations, Jacques-Olivier Boudon analyse l’écriture de la lettre qui diffère de celle de l’empereur et des personnes qui écrivaient pour lui. « Napoléon n’écrivait pas lui-même ses lettres, confiant ce soin à des secrétaires, dont l’écriture est bien connue et très étrangère à celle du document concerné », écrit l’historien. 

« L’écriture est arrondie, scolaire, décrit Jacques-Olivier Boudon aux Surligneurs, là où ses secrétaires étaient fins et moins lisibles ». De plus, la signature ne ressemble en rien à ce que sa correspondance a l’habitude de comporter, assure-t-il. 

Autre incohérence historique, cette fois : « Napoléon ne s’adressait jamais directement à ses préfets, préférant l’intermédiaire de ses ministres, ici le ministre de l’Intérieur », note David Chanteranne, rédacteur en chef de la Revue du Souvenir Napoléonien.

Une justice expéditive fantasmée ? 

D’autres éléments de fond interpellent les spécialistes de Napoléon. Dans les véritables correspondances napoléoniennes de cette période en 1809, il n’est pas fait mention d’incendies, selon Jacques-Olivier Boudon, que ce soit « dans les bulletins de police que Napoléon reçoit chaque jour », ou dans sa correspondance avec sa femme Joséphine. 

Pour David Chanteranne, le fond même de la soi-disant demande est incohérent avec les actions de l’empereur à cette époque. La violence et la rapidité de la justice demandée par Napoléon contre les pyromanes – fusillés sans procès – ne correspondent pas à ce qui a été mis en place par le Code pénal en 1791. Dans celle-ci, la pyromanie, bien que condamnée de la peine de mort (article 32 du Code pénal de 1791), nécessitait un procès. 

« Contrairement à ce que certains pourraient penser, on ne se faisait pas fusiller sans jugement à cette époque, précise Jacques-Olivier Boudon. Nous étions dans un État de droit. » Pour l’historien, cette fausse lettre véhicule aussi pour l’idée que Napoléon serait un « sauvage, prêt à fusiller des individus sans réfléchir ». Un objectif à remettre en lien avec l’origine de ce document apocryphe.

D’après Pierre Bourda, historien interrogé pour un article des Décodeurs du Monde à ce sujet, la missive apparaît « pour la première fois en 1969 sous forme de fac-similé dans un recueil rassemblant les véritables œuvres littéraires de l’empereur ». L’émergence d’un tel faux à cette époque – bicentenaire de la naissance de l’Empereur – n’est pas anodine selon David Chanteranne, qui dresse un parallèle avec la situation politique de la période. « En 1969, ce sont la fin des années De Gaulle. Le parallèle d’un général au pouvoir, aux accents autoritaires, est facile à effectuer. » 

Alors que les feux de forêt sont devenus un risque majeur de l’été, avec le changement climatique, attention aux affirmations trompeuses et aux citations apocryphes jouant sur l’émotion et censées légitimer des propositions politiques.