Non, il n’y a pas 7,7 millions de retraités nés à l’étranger en France
Auteur : Clément François, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste
Source : Compte Facebook, le 20 mai 2026
Selon plusieurs internautes, 7,7 millions de retraités en France sont nés à l’étranger. Un chiffre de la Cour des comptes trompeur qui désigne le nombre de retraites versées, la majorité des retraités touchant des retraites de plusieurs caisses différentes.
Dans les débats sur le financement de la protection sociale en France, un chiffre réapparaît régulièrement, malgré les démentis et les explications : 7,7 millions de retraités en France seraient nés à l’étranger. Cela signifierait qu’un peu plus d’une pension sur deux serait touchée par une personne qui ne serait pas née en France.
On doit cet argument à Charles Prats, ancien magistrat se revendiquant spécialiste de la fraude sociale. En 2021, dans un entretien pour le média conspirationniste FranceSoir, il expliquait son raisonnement : « La Cour des comptes nous explique qu’il y a 7,7 millions de retraités qui sont nés à l’étranger. Vous savez qu’il y a 14 millions de retraités en France, cela veut donc dire qu’une pension sur deux versée en France l’est à une personne née à l’étranger. »
Mais ce chiffre est une mauvaise interprétation d’un rapport de 2020 sur la fraude sociale de la Cour des comptes, ce qui a déjà été débunké à plusieurs reprises (là ou là). Il concerne le nombre de retraites versées, quand une grande partie des retraités touchent des retraites de plusieurs organismes différents.
Pourtant, ce chiffre continue d’être régulièrement invoqué dans le débat public, en plus d’être confondu avec d’autres sujets, comme celui des retraités vivant à l’étranger. Combien de retraités en France sont vraiment nés à l’étranger ? Les Surligneurs font le point.
Une erreur, et un vrai chiffre beaucoup plus faible
Selon les dernières informations de la Cnar (Caisse nationale d’assurance retraite), le nombre de retraités nés à l’étranger serait en réalité beaucoup plus faible. Pour éviter les confusions et les doublons, l’assurance retraite ne comptabilise pas le nombre de pensions versées, comme l’explique Philippe Bainville, expert retraite pour la Cnar : « Nous ne lions pas nos données à une nationalité, mais au numéro de sécurité sociale, qui se compose notamment du département de naissance, en quatrième position. » Les personnes nées à l’étranger ont toutes le même numéro : le 99. En utilisant ce chiffre simple, pas de doublon dans le comptage des prestations versées.
Ainsi, au 31 décembre 2025, parmi les 15 567 450 personnes percevant une retraite de base au régime général, seuls 3 137 447 d’entre elles sont nées à l’étranger (en référence aux frontières actuelles de la France). Ils ne représentent donc que 20,2% des retraités du régime général, qui eux-même représentent 80 à 90% des retraités.
Ces retraités touchent des pensions de retraite de 738 euros en moyenne, pour un total de 27,7 milliards d’euros. Comparé aux 166,44 milliards de pensions totales versées chaque année par le régime général, la part allouée aux retraités nés à l’étranger n’est que de 16,6%. Leur poids est donc encore moins important lorsqu’on prend en compte le montant de leurs pensions. La Cnar précise d’ailleurs que « la plupart sont très probablement devenus Français compte tenu de leur durée de carrière et présence en France ».
Des populations précaires
Parce que ces populations touchent des retraites plus faibles en moyenne, elles sont aussi surreprésentées dans les bénéficiaires des mécanismes de protection sociale réservés aux retraités. Parmi les retraites versées, 1,5 milliard d’euros l’ont été au titre de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa) appelée aussi minimum vieillesse. Cela représente 40% de sommes versées à l’ensemble des retraités en France pouvant accéder au minimum vieillesse.
Il est important de préciser que l’Aspa n’est pas une pension, pour laquelle ces retraités auraient cotisés, mais un minima social non contributif. Il fonctionne comme un complément de revenu en cas de très faible pension. Il diminue à mesure que les revenus augmentent.
Arrivés plus tardivement en France, les retraités nés à l’étranger vont donc être plus concernés par l’Aspa, comme l’explique Philippe Blainville. « L’Aspa, ce sont des petites ressources, peu importe le lieu de naissance. On y retrouve des carrières hachées, accidentées, avec parfois du RSA (revenu de solidarité active) ou de l’AAH (allocation adulte handicapé). Il est logique que ceux qui ont eu besoin des minimas sociaux pendant leur vie active en aient besoin aussi pendant leur retraite. »
Enfin, on pourrait aussi arguer que les personnes nées dans les colonies françaises avant leur prise d’indépendance ne devraient pas être comptées comme des « retraités nés à l’étranger » puisque qu’au moment de leur naissance, ils se trouvaient en France. C’est notamment le cas pour les personnes nées en Algérie avant 1962. En tout, cela concerne 406 313 personnes, que l’on pourrait soustraire aux 3,1 millions de retraités nés à l’étranger. Ces derniers ne représentent alors plus que 2.7 millions de personnes (17,5% des retraités) pour un montant de 24.8 milliards de prestations versées en 2025 (14,9% des dépenses totales).
