Non, Churchill n’a jamais dit “les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes”
Auteur : Clément François, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste
Source : Compte Facebook, le 11 mai 2026
De nombreux politiques attribuent régulièrement au défunt Premier ministre britannique Winston Churchill la citation « les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes » afin de discréditer l’action antifasciste. Il n’a jamais prononcé cette phrase.
« Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. » Cette citation, attribuée à Churchill, se répand sur les plateaux télévisés, dans les débats, dès lors que la lutte antifasciste est évoquée. Elle met au même niveau fascistes et antifascistes, régimes dictatoriaux et groupes d’extrême gauche, afin de décrédibiliser l’action de ces derniers.
Winston Churchill a ici le rôle de la figure d’autorité respectée, Premier ministre britannique pendant la Seconde guerre mondiale, décisif dans la victoire des Alliés et de la démocratie. Un porte-voix de choix qui donne à cette citation une légitimité supplémentaire.
Il n’a pourtant jamais prononcé cette phrase. Impossible d’en retrouver la trace dans ses discours, ses correspondances ou ses livres. Il est même impossible de savoir si quelqu’un l’a déjà prononcée, avant d’être reprise en masse par les détracteurs de la mouvance « antifa ». Les Surligneurs dépoussièrent cette citation pour en retrouver la source.
Pourquoi sait-on que Churchill ne l’a jamais prononcée ?
En 2020, Richard M.Langworth, biographe de Winston Churchill et auteur de neuf ouvrages sur l’homme politique, publiait sur « The Churchill Project » un article sur cette fameuse citation inventée de toutes pièces.
« The Churchill Project », comme son nom l’indique, est un projet de l’université américaine Hillsdale, dans le Michigan, qui s’intéresse à l’étude de la politique et de la diplomatie par le biais de la carrière de Winston Churchill, confronté aux « plus grandes guerres, les plus grandes dépressions, les pires tyrannies ». Écrivain, il a documenté tout au long de sa vie son exercice du pouvoir. Des archives inestimables pour un projet biographique comme celui-ci, qui a centralisé au total plus de 20 millions de mots publiés par l’intéressé.
Pour Richard M. Langworth, non seulement aucune trace de cette citation n’existe, mais il est « très confiant » sur le fait que Winston Churchill n’a jamais prononcé cette phrase. D’après ses recherches, Churchill n’utilisait que très peu le mot « fasciste » et jamais pour décrire une personne ou un groupe.
« Sur les 97 fois où il a utilisé ce mot, il l’utilisait pour faire référence à une entité connue, comme la ‘coalition antifasciste yougoslave’ ou le ‘conseil italien antifasciste‘. » Pas comme un adjectif, comme c’est l’usage désormais, mais seulement pour parler d’entités qui se décrivent en ces termes.
S’il n’y a aucune preuve que l’ancien Premier ministre britannique a prononcé ou écrit cette phrase, peut-on pour autant en trouver une trace dans la bouche d’un autre auteur ?
Quand la phrase commence à apparaître ?
Cette citation de Winston Churchill apparaît dans le débat public en 2018, lorsque le gouverneur du Texas Greg Abbott publie sur son compte X un montage de la citation, accompagnée d’une photo du Premier ministre et du message : « certaines idées sont intemporelles… » Très vite, la presse états-unienne se rend compte de la supercherie (ici, ici, ou là) et le gouverneur finit par supprimer son post. Dans une conférence de presse quelques jours plus tard, il se défend en expliquant que « peu importe » l’auteur de la citation, puisque c’est ce qu’il pense.
Les fact-checkers états-uniens s’attellent alors à retrouver l’origine de cette citation anonyme, et en découvre une variante dans un exemplaire du Cincinnati Enquirer, journal local de l’Ohio. Le 22 février 1936 dans une critique littéraire, on peut lire ces mots :
« Norman Thomas [candidat à la présidentielle, ndlr] a récemment déclaré lors d’un discours prononcé à Cincinnati : ‘Le fascisme va très probablement s’installer aux États-Unis, mais il ne se présentera pas sous ce nom.’ Par cette déclaration, il reprenait les propos de feu Huey Long [sénateur états-unien assassiné en 1935, ndlr], mais Huey avait ajouté : ‘Bien sûr que nous l’aurons. Nous l’aurons sous le couvert de l’antifascisme.' »
Beaucoup d’articles et d’analyses se sont donc arrêtés à Huey Long, devenu, sans plus de vérifications, l’auteur attitré de cette fameuse citation. Ne sachant ni quand ni pourquoi Huey Long l’aurait prononcée, il ne reste que des hypothèses pour comprendre comment apparaît cette citation.
Une prise de liberté journalistique ?
L’article en question, écrit par un certain Macmillan, est une critique littéraire de « In the second year », une nouvelle dystopique de l’anglaise Margaret Storm Jameson, qui imagine une Angleterre détruite dans les années 30 par une « grève générale », semblable à celle de 1926, qui aurait laissée place à un « coup d’état révolutionnaire » dès 1940. Le choix de l’autrice étant de montrer les ravages de la gauche révolutionnaire sur l’Angleterre, il n’est pas étonnant que le journaliste chargé de présenter ce livre en profite pour se moquer des forces de gauche, et plus précisément de l’antifascisme.
Quel rapport avec Huey Long ? Difficile à dire. Le sénateur américain est assassiné un an plus tôt, en 1935, mais pas par des groupes antifascistes et encore moins des forces de gauche, mais par le gendre d’un juge, Benjamin Henry Pavy, qu’il essayait de renvoyer. En tout cas, une envolée journalistique, sans source affichée, au sens d’une critique littéraire, ne permet pas de dater la naissance de cette citation.
Toute cette affaire aura donné son nom à une expression, celle de la « dérive churchillienne » (ou « churchillian drift »), qui consiste à effacer ou modifier l’auteur d’une citation pour l’attribuer à une personne plus respectée, afin d’installer un argument d’autorité tel que : « Puisque Churchill l’a dit, c’est forcément vrai ! » Le Premier ministre britannique possède à son compte plus d’une demi-douzaine de citations réputées, dont la véracité n’a jamais été prouvée.
En France, cette citation est aujourd’hui majoritairement réinvoquée par l’extrême droite, comme Louis Alliot, vice-président du Rassemblement national, Franck Alisio, candidat RN aux dernières municipales de Marseille, où même des journaux comme Valeurs actuelles. Elle garde l’objectif de discréditer la cause antifasciste, et plus globalement les forces de gauche, pour évacuer le réel passé fasciste de l’extrême droite et installer un nouveau rapport de force politique.
