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Des agents pénitentiaires montrent comment ouvrir la porte d'une cellule au sein de la troisième unité dédiée à la criminalité organisée (pôle trafic de stupéfiants) lors d'une visite de presse à la prison de Réau, près de Paris, le 30 juillet 2026. (Photo de Lou BENOIST / AFP)

Prison : quelle efficacité pour réduire la violence ?

Création : 4 août 2026

Auteur : Antoine Mauvy, journaliste

Relecteur.rices : Clara Robert Motta, journaliste

Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste

Source : Compte Instagram de l'Institut pour la Justice, 15 juillet 2026

L’Institut pour la Justice (IPJ) érige la politique carcérale du Salvador en modèle et prône l’enfermement massif des délinquants et des criminels au nom de la lutte contre l’insécurité. Mais, au-delà de son coût exorbitant, cette proposition passe sous silence un enjeu majeur : la récidive après la prison.

La prison, panacée pour assurer la sécurité de tous ? Sur Instagram, l’Institut pour la Justice (IPJ) l’affirme, comme d’autres internautes, et érige la politique carcérale du Salvador en modèle. Le « dictateur cool » aurait fait « d’un des pays les plus dangereux du monde (…) un des pays les plus sûrs du continent [américain] » en arrêtant des « dizaines de milliers de criminels ».

L’association, qui se présente comme un think tank dénué de « toute affiliation partisane », mais qui est pourtant connue pour sa proximité avec les idées d’extrême droite, met en parallèle les choix politiques du Salvador avec ceux de la France où, selon elle, « on choisit une autre logique, celle de l’excuse permanente, de la réinsertion comme priorité absolue », au détriment de « la protection des victimes ». L’enfermement massif des « criminels » serait donc une solution toute trouvée.

Dans un précédent article, nous avions expliqué comment se caractérisait la politique carcérale de Nayib Bukele au Salvador, accompagnée d’arrestations arbitraires et de conditions de détention abjectes. La mise en place d’une telle politique sur le sol national est, d’un point de vue juridique, irréalisable sans s’affranchir de l’État de droit.

Au-delà de la comparaison avec le Salvador, et d’après la littérature scientifique, l’incarcération de masse comme solution pour lutter contre l’insécurité se heurte à une mise en pratique très contestable, doublée d’une contre-productivité concernant la récidive.

Un problème de coût

Premièrement, en suivant la logique de l’IPJ, il faudrait incarcérer plus massivement qu’on ne le fait actuellement : pour quels crimes et délits devrait-on et pourrait-on le faire ? En réalité, l’enfermement est déjà une pratique relativement commune en France, comme en attestent les statistiques.

Le rapport sur les condamnations de 2024, publié par le ministère de la Justice, indique que 45 % des peines principales prononcées en 2024 (les condamnations frappées d’appel exclues) par l’ensemble des juridictions sont déjà des peines de réclusion ou d’emprisonnement. Pour les crimes, la peine privative de liberté ferme ou en partie ferme est très majoritairement prononcée (92% des peines). Les personnes condamnées pour des crimes sont donc, pour leur grande majorité, incarcérées.

Resteraient les personnes condamnées pour des délits, les infractions les plus courantes en France – 4 357 crimes étaient sanctionnés en 2024 tandis que 885 583 délits faisaient l’objet de condamnation. Or, 48% des peines principales prononcées pour les délits étaient des peines d’emprisonnement (dont 16% fermes). Au regard de ces chiffres, revendiquer une incarcération plus massive impliquerait davantage de peines d’emprisonnements pour des délits, la plupart des crimes étant déjà sanctionnés par des peines de réclusion.

« Ce serait un gaspillage d’argent monumental pour un effet au minimum neutre, au pire nocebo », Martine Herzog-Evans, responsable du master Droit pénal et sciences criminelles à l’université de Reims

Et concernant les personnes poursuivies jugées innocentes – autre vivier à potentiels condamnés pour qui souhaiterait voir la politique pénale se durcir – le taux d’acquittement des cours d’assises et cour criminelles départementales est de 5%. Deux cents personnes ont ainsi été acquittées pour des crimes en 2024. Pour les délits, les relaxes ont également représenté 4% des personnes jugées en audience par les tribunaux correctionnels en 2024. Des taux qui restent donc marginaux, loin des idées reçues sur un prétendu laxisme des magistrats.

Quoi qu’il en soit, suivre la logique de l’IPJ qui requiert une incarcération plus importante se traduira soit par des peines plus longues, soit en augmentant le nombre de criminels ou de délinquants condamnés à de la prison. Dans les deux cas, et notamment au regard des chiffres du nombre de personnes poursuivies pour des délits, une première question se pose : celle du coût.

« Ce serait un gaspillage d’argent monumental pour un effet au minimum neutre, au pire nocebo », tranche Martine Herzog-Evans, responsable du master Droit pénal et sciences criminelles à l’université de Reims.

« 400 000 euros la place de détention »

Selon la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, une place de prison coûte environ 270 000 euros. « Ça dépend du type d’établissement. Entre une maison d’arrêt et une maison centrale, ce ne sont pas du tout les mêmes coûts, mais on est désormais quasiment à 400 000 euros la place de détention », abonde Benjamin Monnery, maître de conférences en économie à l’université Paris-Nanterre et fondateur de l’Observatoire des disparités dans la justice pénale, en référence à la hausse du prix des matières premières ces dernières années.

Dans une note de décembre 2025, la Cour des comptes pointait déjà le dérapage budgétaire du plan « 15 000 places de prison », lancé en 2018. À ce jour, seules 40 % des places ont été livrées et les juges rappellent que le coût global a « été réévalué à 5,7 milliards d’euros en 2025, soit une augmentation de 46 % par rapport aux prévisions initiales ».

À ce coût initial s’ajoutent les frais d’incarcération par détenu : « 130 euros en moyenne par jour et par détenu », explique Benjamin Monnery. « Ça aboutit quand même à quasiment 45 000 euros par an pour un détenu moyen », ajoute l’économiste. Au 1er juin 2026, 88 829 personnes étaient détenues pour 63 237 places opérationnelles.

« La technique de l’autruche »

« Les projets d’incarcération massive se retournent le plus souvent contre les minorités ethnoculturelles et les plus pauvres », Martine Herzog-Evans

« La proposition d’enfermer massivement ne peut pas se réaliser. Financièrement, c’est impossible. Je veux dire, on n’a même pas réussi à boucler le budget de l’État l’an dernier », rappelle Martine Herzog-Evans.

« Les projets d’incarcération massive se retournent le plus souvent contre les minorités ethnoculturelles et les plus pauvres », ajoute-t-elle, citant notamment l’exemple des États-Unis durant la War on Drugs. Les lois antidrogue, notamment les peines minimales et le traitement plus sévère du crack, ont conduit à l’incarcération disproportionnée des Afro-Américains pour des infractions souvent mineures et non violentes. Un sujet déjà documenté.

Au-delà des questions de coût et de discrimination, la prison permet-elle de réduire la violence ? « La prison (…) sert d’abord à empêcher les criminels de nuire », souligne l’IPJ dans sa vidéo. L’effet neutralisant de la prison est indéniable. Enfermé, un individu est dans l’incapacité de commettre un acte violent dans l’espace public ou privé. Pourtant, toute peine arrive un jour à son terme.

La professeure de l’université de Reims souligne les effets néfastes que l’incarcération produit à la sortie de prison. « C’est facile de ne pas taper sa conjointe quand on est enfermé, entouré d’hommes, mais quand on est confronté à la vie réelle, on fait quoi ? (…) En réalité, la détention, c’est la technique de l’autruche. »

Une récidive plus faible avec le bracelet électronique

Une étude de référence datant de 2019 a démontré que la prison peine à réduire la violence après l’exécution de la peine. Lorsque deux délinquants présentent des profils comparables et sont condamnés pour des faits similaires, mais que l’un exécute sa peine en milieu fermé, tandis que l’autre l’exécute en milieu ouvert, cette étude démontre que la récidive est plus faible chez celui qui a purgé sa peine en milieu ouvert. « La prison est le meilleur moyen d’aggraver les attitudes et les distorsions des gens qui en ont déjà », explique Martine Herzog-Evans.

Les chiffres l’attestent. En mars 2025, la Cour des comptes a publié un rapport sur l’efficacité des peines purgées sous bracelet électronique à domicile. Benjamin Monnery a participé à sa rédaction. « Pour les sortants de prisons classiques, le taux de récidive dans les cinq ans est d’environ 63 %, tandis que du côté des bracelets électroniques, on est à un peu moins de 50 % », souligne l’expert. « De quoi confirmer le fait que, pour des profils comparables, le bracelet électronique est plus efficace que la prison, dans des proportions relativement modestes. »

Réduire la violence

Les peines les plus longues présentent, pour leur part, un faible taux de récidive. « Les criminels récidivent globalement moins », explique la professeure de sciences criminelles Martine Herzog-Evans. « Et cela pour deux raisons. Ils ont vieilli durant leur incarcération : la criminalité s’amenuise avec l’âge. Et, dans les établissements pour longues peines, on a le temps de préparer la sortie. » En clair, d’organiser la réinsertion du condamné. « La faible récidive s’explique également par le type de fait commis. Typiquement, après avoir commis un homicide, il est assez rare de récidiver », développe Benjamin Monnery.

« Quand les élites ou les magistrats n’écoutent pas les gens, qu’il s’agisse des justiciables ou des citoyens, les gens vont commettre beaucoup plus d’infractions et récidiver davantage. », Martine Herzog-Evans

Ainsi, les deux universitaires sont d’accord pour dire que l’idée défendue par l’IPJ en l’occurrence d’enfermer massivement criminels comme délinquants aurait des effets négatifs. Contacté, l’IPJ n’avait pas encore répondu à nos sollicitations lors de la publication de l’article.

Pour réduire la récidive et donc, la violence, les spécialistes contactés par Les Surligneurs plaident plutôt pour d’autres solutions.

« Les variables les plus importantes sont à l’échelle de l’individu et les pouvoirs publics n’ont pas vraiment de capacité à agir dessus. Le meilleur moyen de sortir d’un schéma de délinquance, c’est une nouvelle rencontre positive », précise Benjamin Monnery. Une piste certes efficace, mais qui ne questionne pas la source des violences, comme la culture du viol ou autres rapports de domination systémiques, et fait peser la solution sur les individus. Un sujet qui devrait faire l’objet de débats à la rentrée à travers la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles.

Dans le contexte actuel de surpopulation carcérale, le maître de conférences défend un mécanisme de régulation. « Si l’on réduit de quelques mois les peines actuellement purgées en détention, on pourrait imaginer un mécanisme où, en cas de récidive, les sortants de prison devraient purger non seulement leur peine pour les nouveaux faits, mais aussi les quelques mois qu’ils n’ont pas effectués du fait de la régulation carcérale. » Cette idée s’appuie sur une étude italienne, d’ailleurs citée sur le site de l’IPJ, qui suggère qu’un tel dispositif, par son effet dissuasif, produit des effets légers, mais bénéfiques sur la récidive.

Martine Herzog-Evans évoque l’« exemplarité de nos élites », s’appuyant sur les recherches effectuées en criminologie. « Quand les élites politiques ou les magistrats n’écoutent pas les gens, qu’il s’agisse des justiciables ou des citoyens, les gens vont commettre beaucoup plus d’infractions et récidiver davantage. »