Le mois de juin 2026 a-t-il été le plus froid jamais enregistré dans l’océan Arctique ?
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte Facebook, le 15 août 2026
Plusieurs internautes s’appuient sur un relevé de température de l’Institut de météorologie danois pour mettre en doute l’impact du réchauffement climatique dans la région Arctique. Mais une fois de plus, les relais climatosceptiques confondent météo et climat : l’Arctique se réchauffe à un rythme bien plus rapide que le reste de la planète.
L’Arctique serait-il à l’abri du réchauffement climatique ? Plusieurs publications massivement partagées cet été s’appuient sur une anomalie de température repérée au pôle Nord pour contester le consensus scientifique sur la fonte de la banquise.
« Il fait vraiment froid en Arctique. Selon les données de l’Institut météorologique danois (DMI), le mois de juin 2026 a été le plus froid jamais enregistré au nord du 80e parallèle [la zone la plus au nord de l’Arctique et sa partie la plus froide, aussi appelée « Haut-Arctique », ndlr] depuis le début des mesures en 1958 », relève un internaute, qui accuse les « médias mensongers » d’exagérer le phénomène de fonte des glaces.
Le mois de juin 2026 est bien le mois de juin le plus froid enregistré à l’extrême pôle Nord par le DMI depuis le début de sa série statistique en 1958. D’après les données mises à disposition par l’Institut, il aurait fait -2,2 degrés en moyenne dans cette région, soit environ deux degrés de moins que la valeur de référence pour le mois de juin. Mais ce chiffre est à prendre « avec des pincettes », tempère le chercheur au CNRS spécialiste de l’Arctique, Florent Domine.
Différents modèles météo
Dans ces zones vastes, compliquées d’accès et avec des conditions météorologiques extrêmes, avoir des instruments de mesure fiables est un défi. Les scientifiques se tournent donc vers d’autres méthodes. « Il faut bien comprendre qu’il y a peu de mesures dans l’Arctique et que pour avoir une valeur moyenne, on fait tourner des modèles météo », explique le climatologue.
En l’occurrence, les chiffres publiés par le DMI sont calculés à partir de l’Integrated Forecasting System (IFS) du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT). L’IFS est un modèle météorologique prédictif, c’est-à-dire qu’il sert à déterminer à l’avance les propriétés futures de l’atmosphère afin, notamment, de préparer les bulletins météo.

La courbe des températures de 2026 dans le Haut-Arctique (en orange) calculée par le modèle IFS et publiée sur le site de l’Institut météorologique danois. Photo : DMI / Capture d’écran
Autrement dit, la courbe des températures affichée sur le site du DMI (en orange ci-dessus) répertorie les valeurs prévisionnelles estimées tout au long de l’année grâce à l’IFS. Or, pour examiner les conditions atmosphériques du passé comme le font les internautes pour le mois de juin 2026, les climatologues s’appuient sur un modèle encore plus fiable, lui aussi élaboré par le CEPMMT : le modèle ERA.
Ce modèle est semblable à celui de l’IFS, mais, lui, n’anticipe pas les propriétés de l’atmosphère : il est utilisé pour « réanalyser » avec plus de finesse les conditions météorologiques des précédents mois ou années. « Les données issues des réanalyses [du modèle ERA] représentent les estimations les plus fiables des propriétés de l’atmosphère pour une période donnée », indique d’ailleurs l’Institut météorologique danois sur son site.
Les données du modèle ERA sont disponibles en libre accès sur le site du service européen d’observation de l’environnement Copernicus. A partir de ces données, Les Surligneurs ont reconstitué la courbe des températures moyennes des mois de juin de 1958 à 2026 et l’ont comparée aux valeurs publiées par le DMI (ci-dessous). Conclusion : d’après le modèle ERA, le mois de juin 2026 n’est pas le plus froid enregistré au cœur de l’Arctique.

La moyenne des températures dans le Haut-Arctique au mois de juin 2026 était de -0,645°C selon le modèle ERA5. Photo : Les Surligneurs
Avec une moyenne de -0,645 degrés Celsius, il se classe à la huitième position des mois de juin les plus froids depuis 1958, derrière, notamment, les années 1966 (-1,176°C) et 1974 (-1,115°C). Comment expliquer un tel écart avec la mesure du DMI qui affichait -2,2°C ? « Comme il n’y a presque aucune [collecte de] données au cœur de l’Arctique, les modèles d’analyse doivent extrapoler les mesures jusque dans des zones dépourvues de données. C’est le principal facteur qui explique les différences entre les modèles. Généralement, comme le modèle ERA5 [la cinquième et actuelle version d’ERA, ndlr] est le plus récent, il est le plus fiable », explique aux Surligneurs Martin Stendel, chercheur au DMI.
« Le mois de juin 2026 était donc un mois froid, mais pas de manière exceptionnelle », conclut le météorologue. Il rappelle qu’en été, au cœur de l’Arctique, la variance des températures d’une année sur l’autre « n’est pas si importante que ça ». Rapportée sur un graphique, une déviation de quelques dixièmes de degrés par rapport à la norme peut donc faire croire à de grandes anomalies statistiques, quand ce n’est pas toujours le cas.
Météo et climat : une grande différence
Reste une question : un mois de juin plus froid que d’habitude en Arctique suffirait-il à remettre en cause le réchauffement climatique ? « L’analyse du mois de juin 2026 dans l’Arctique n’a aucune représentativité statistique au niveau du climat planétaire : la durée est trop courte et l’étendue géographique bien trop petite. Il ne faut pas confondre météo (conditions à court terme) et climat (conditions à long terme, typiquement trente ans) », prévient Florent Domine.
« Les modèles climatiques prévoient que les records de froid seront de plus en plus rares et les records de chaud de plus en plus fréquents, pas qu’il va faire chaque jour plus chaud que l’an dernier au même jour. Le climat planétaire est un système stochastique [qui relève en partie du hasard, ndlr] complexe qui ne se prête pas à une analyse simpliste. [Il] est régi par de nombreux oscillateurs climatiques dont les interactions peuvent produire des évènements froids dans un contexte de réchauffement », développe le climatologue.
L’Arctique est justement l’une des régions du globe qui se réchauffe le plus vite, jusqu’à quatre fois plus rapidement que le reste de la planète, selon une étude parue dans Nature portant sur la période de 1979 à 2021. Onze des douze records de température mensuels enregistrés au-dessus du 70e parallèle nord l’ont été ces dix dernières années, selon les données du modèle ERA5.
Le site du DMI documente lui aussi ce phénomène. Depuis 1995, toutes les anomalies annuelles de température (l’écart par rapport à la valeur de référence) enregistrées par l’institut sont positives, avec des pics en 2016 (+4,5°C) et 2025 (+4,1°C).

Les courbes des anomalies de température calculées dans le Haut-Arctique, par année. En noir, la courbe des anomalies sur l’ensemble de l’année, en rouge, les anomalies d’été, et en bleu, les anomalies d’hiver. Photo : DMI / Capture d’écran
De façon contre-intuitive, les anomalies sont plus fortes en hiver (+8°C en 2017 et 2018) qu’en été. En été, la présence de la banquise joue en effet un rôle de « thermostat » : tant qu’il reste de la glace à la surface, la température de l’atmosphère est contenue autour de zéro degré. L’énergie supplémentaire apportée par le soleil et par le réchauffement climatique ne se traduit pas directement par une hausse de la température de surface, car elle sert en grande partie à faire fondre la glace.
Lors de cette fusion, la glace absorbe de l’énergie pour passer de l’état solide à l’état liquide, sans que sa température n’augmente au-delà de son point de fusion, qui est de zéro degré. L’énergie est ainsi en quelque sorte « consommée » par la fonte plutôt que par le réchauffement de la surface.
La réduction de la banquise provoque alors une boucle de rétroaction : le manteau blanc qui renvoie d’ordinaire la lumière du soleil laisse sa place à l’océan, une surface sombre qui absorbe la chaleur et accentue le réchauffement de la planète. La surface de la banquise arctique d’été a ainsi diminué de 50 % en 40 ans selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. En 2050, elle pourrait avoir pratiquement disparu.
