Le directeur général de l’OMS a-t-il appelé à « rendre l’agriculture illégale » ?
Auteur : Antoine Mauvy, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste
Source : Compte Facebook, le 10 juillet 2026
Sur Facebook, un internaute dénonce des propos prêtés au directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui appellerait à « rendre l’agriculture illégale ». La raison ? Elle causerait la mort de « 8 millions de personnes chaque année ». Des propos tronqués.
Alors que les parlementaires français doivent s’accorder avant le 16 juillet sur la loi d’urgence agricole, un internaute s’inquiète du sort réservé à l’agriculture mondiale.
À l’en croire, le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, appellerait à « rendre l’agriculture illégale ». En cause ? Elle serait responsable de la mort de « 8 millions de personnes chaque année ».
Ébahi, l’internaute s’insurge et prend la défense des agriculteurs : « (…) environ 20 000 personnes meurent de faim chaque jour dans le monde », affirme-t-il, ajoutant que « selon un rapport de l’ONU, entre 222 et 345 millions de personnes dans le monde souffrent de faim aiguë ». En bref, l’humanité aurait besoin d’agriculteurs pour permettre un meilleur accès à l’alimentation.
Aussi louable la démarche puisse-t-elle être, les affirmations de l’internaute sont trompeuses. En réalité, le président de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) n’a jamais tenu de tels propos.
Il a cependant affirmé qu’une réforme de l’agriculture et des régimes alimentaires pourrait avoir des effets bénéfiques sur la mortalité dans le monde, et dans la lutte contre le réchauffement climatique. On rembobine !
Ce que dit vraiment Tedros Adhanom Ghebreyesus
Pour s’apercevoir que les propos de Tedros Adhanom Ghebreyesus ont été tronqués, il faut d’abord retrouver le discours complet du patron de l’OMS. Une rapide recherche en ligne permet de retrouver la vidéo à laquelle l’internaute fait référence. Elle date du 21 décembre 2023 et a été tournée dans le contexte de la COP28 de Dubaï sur les changements climatiques.
Le directeur international y prône un développement de l’agriculture vers des régimes alimentaires davantages tournés vers les « plantes », alors que le système alimentaire mondial, basé notamment sur les régimes carnés, est responsable, selon lui, « de plus de 30% des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine ».
Tedros Adhanom Ghebreyesus explique également que « si les systèmes alimentaires permettaient à chacun d’avoir une alimentation saine, nous pourrions sauver huit millions de vies par an ».
10 ans d’espérance de vie supplémentaire
Le directeur de l’OMS fait ici référence à une étude datant de mars 2016 qui s’est intéressée aux conséquences d’un changement des régimes alimentaires au niveau mondial, s’ils étaient davantage tournés vers les fruits et les légumes.
En se basant sur des études préexistantes, les chercheurs de l’Oxford Martin School ont testé différents scénarios. Si les recommandations alimentaires de l’OMS étaient appliquées, en moyenne 5,1 millions de vies pourraient être sauvées chaque année d’ici à 2050. Le chiffre monte à 8,1 millions en cas de mise en place d’un régime « vegan » au niveau mondial.
Une étude plus récente, datant de février 2022, appuie ces résultats. Selon les estimations des scientifiques, un régime « optimal » (riche en légumineuses, céréales complètes, fruits à coque, et fruits et légumes, et pauvre en viande) pourrait faire gagner plus de 10 ans d’espérance de vie à une personne adoptant ces bonnes habitudes alimentaires dès la vingtaine.
Loin d’accuser l’agriculture de la mort de « 8 millions de personnes » chaque année, le directeur général de l’OMS appelle donc les décideurs du système alimentaire mondial à se tourner vers des cultures plus vertueuses pour la santé.
Un mort de faim « toutes les 4 secondes »
Si l’affirmation de l’internaute relève de l’affabulation concernant l’intention de Tedros Adhanom Ghebreyesus, les chiffres avancés pour rendre compte de l’ampleur de la faim dans le monde, bien qu’imprécis, sont vraisemblables.
Selon le rapport mondial sur les crises alimentaires (GRFC) de 2025, mené sous la direction du Programme alimentaire mondial de l’ONU, « 295 millions de personnes ont été confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë dans 53 des 65 pays/territoires sélectionnés » pour l’analyse.
Et concernant le nombre de morts de faim chaque jour, le 20 septembre 2022, 238 ONG ont signé une lettre ouverte pour alerter les dirigeants de l’ONU sur la faim dans le monde. Un chiffre était avancé dans le communiqué de presse l’accompagnant : une personne mourrait de faim « toutes les 4 secondes », soit 21 600 vies chaque jour. L’ONG Oxfam a réitéré cette alerte en octobre 2024 en rappelant que « que 7 000 à 21 000 personnes meurent de faim chaque jour dans des pays touchés par des conflits ».
Des estimations variables qui s’expliquent par la méthodologie utilisée pour les calculs de mortalité. Pour obtenir ces chiffres, les ONG ont utilisé les différents rapports GRFC, publiés chaque année, en s’appuyant sur la classification des phases de la sécurité alimentaire – une échelle standardisée pour mesurer la faim dans le monde.
