France, Espagne, Japon, Russie : attention aux comparaisons trompeuses sur l’immigration
Auteur : Étienne Merle, journaliste
Relectrices : Clara Robert-Motta, journaliste
Tania Racho, docteure en droit européen, chercheuse-associée à l’Université Paris-Saclay
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Étienne Merle, journaliste
Source : Compte Instagram, le 17 mai 2026
Pour dénoncer le prétendu laxisme de la France et de l’Espagne sur leur politique migratoire, une internaute les oppose à des pays qui emprisonneraient les personnes entrées irrégulièrement sur leur territoire. Une comparaison bancale, qui mélange sanctions pénales et dispositifs de protection, tout en faisant passer l’accès aux soins français pour un droit automatique.
Prison et flagellation d’un côté, soins et logements gratuits de l’autre. Une internaute entend dénoncer le laxisme des gouvernements français et espagnols dans leurs politiques migratoires en les comparant à d’autres pays.
« Qu’est-ce qui se passe si tu entres illégalement dans un pays ? Thaïlande prison, Arabie saoudite prison + flagellation, Russie prison, Japon prison, Brunei prison + flagellation. Espagne + France : santé gratuite + logement si tu es mineur et à l’aide des associations pro-migrants subventionnées par nos impôts », écrit-elle.
L’accusation selon laquelle la France et l’Espagne mèneraient des politiques migratoires excessivement favorables aux étrangers présents sur leur territoire revient régulièrement sur le devant de la scène.
Dans l’Hexagone, le sujet enflamme le débat public depuis des dizaines d’années, au point que la législation française sur l’immigration a fait l’objet d’une vingtaine de lois depuis 1974.
En Espagne, les critiques visant une politique migratoire jugée trop accueillante se sont particulièrement cristallisées après l’arrivée au pouvoir du socialiste Pedro Sánchez, en juin 2018.
Le Premier ministre a annoncé un processus de régularisation massive, en 2026, provoquant l’ire de certains candidats à l’élection présidentielle française comme Jordan Bardella (RN) et Bruno Retailleau (LR).
Chacun demeure libre de critiquer ou de défendre les orientations retenues par les gouvernements français et espagnol. Mais la publication ne se contente pas d’exprimer une opinion sur leur degré de fermeté.
L’internaute met sur le même plan des peines prévues par certains États, dont plusieurs sont des régimes autoritaires, et des dispositifs de protection inscrits dans le droit français et espagnol.
Or, comparer ces catégories sans rappeler leurs finalités, leurs conditions d’application et les mesures d’éloignement également prévues en France et en Espagne ne démontre pas le « laxisme » : il construit une comparaison trompeuse.
Une peine de prison aussi prévue dans le droit français
La publication repose d’abord sur des termes trop généraux pour rendre compte de la diversité des situations regroupées sous l’expression d’« immigration illégale » [Voir notre méthodologie en fin d’article].
Elle ne distingue notamment pas l’entrée irrégulière sur le territoire du maintien après l’expiration d’un visa, ni la situation d’une personne demandant l’asile, celle d’un mineur non accompagné ou encore celle d’une victime de traite. Vérifier l’ensemble de ces situations dans chacun des pays cités supposerait de comparer des dispositifs juridiques qui n’ont ni les mêmes bénéficiaires ni les mêmes finalités.
Les exemples qui suivent ne prétendent donc pas dresser un tableau complet de ces politiques migratoires. Ils permettent seulement de vérifier si l’opposition présentée par la publication est pertinente.
Mais commençons, d’abord, par ce qui est juste dans cette publication. Dans chacun des pays cités – à l’exception de l’Espagne – certaines infractions liées à l’entrée ou au séjour irréguliers peuvent être sanctionnées par une peine d’emprisonnement, selon des conditions qui varient fortement d’un État à l’autre.
Au Brunei, la loi sur l’immigration permet, pour certaines infractions et sous certaines conditions, de prononcer une peine de trois coups de fouet en plus d’une peine d’emprisonnement.
En revanche, Les Surligneurs n’ont trouvé aucune source permettant d’établir que les coups de fouet feraient partie des sanctions prévues dans la loi saoudienne.
Reste que la publication omet un élément important dans sa comparaison : la France prévoit elle aussi, dans son code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), jusqu’à un an d’emprisonnement pour certaines formes d’entrée irrégulière sur son territoire.
L’Espagne privilégie quant à elle des sanctions administratives, parmi lesquelles l’amende, le retour et l’expulsion. Dans les deux pays, une personne peut également être privée temporairement de liberté afin de préparer son éloignement.
Des dispositifs d’accompagnement existent aussi dans les pays cités
Si la France et l’Espagne disposent bien de mesures répressives contre l’entrée et le séjour irréguliers, les pays cités par l’internaute prévoient, eux aussi, des mécanismes d’accompagnement.
En Russie, les étrangers peuvent recevoir gratuitement des soins médicaux urgents, indépendamment de leur statut juridique. Dans un document transmis aux Nations unies, l’Arabie saoudite affirme fournir gratuitement des soins de santé de base à certaines catégories de « réfugiés » et de « personnes déplacées par un conflit ». Pour autant, cette mesure ne concerne pas toutes les personnes en situation irrégulière.
Au Japon, une personne entrée irrégulièrement qui demande l’asile et se trouve sans ressources peut, sous conditions, recevoir des aides comprenant une « allocation de subsistance », une « allocation de logement », et la prise en charge d’une partie des « dépenses médicales ».
La Thaïlande prévoit également des mesures de protection pour les enfants concernés par une procédure migratoire. Depuis 2019, un dispositif organise des alternatives à leur placement en centre de rétention, notamment une prise en charge familiale, communautaire ou institutionnelle.
Pour autant, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme relevait en 2024 que les enfants sans statut légal pouvaient encore être placés en rétention migratoire. L’existence de ce dispositif ne signifie donc pas son application systématique à tous les mineurs concernés.
Ces éléments ne suffisent pas à établir une équivalence entre les différents systèmes politiques cités. Ils montrent cependant qu’il est trompeur de réduire les politiques de ces pays à la seule répression : certains prévoient aussi des soins urgents ou des aides ciblées pour des catégories de populations, notamment les demandeurs d’asile et les mineurs.
Pas d’automaticité en France et en Espagne
Concernant les mesures d’accompagnement prévues par l’Espagne et la France, là encore, la publication est trompeuse. En France, toute personne entrée illégalement ne bénéficie pas automatiquement de « soins gratuits ».
Les étrangers majeurs sans titre de séjour peuvent demander l’aide médicale de l’État, mais seulement sous conditions, notamment de résidence et de ressources. Ce n’est donc pas automatique.
Quant aux mineurs non accompagnés, ils relèvent de la protection de l’enfance dès lors que leur minorité et leur isolement sont reconnus : cette prise en charge peut comprendre un hébergement, l’accès aux soins et un accompagnement éducatif.
La situation est comparable en Espagne. Les étrangers présents sans titre de séjour bénéficient d’un droit à la protection de la santé et aux soins dans les mêmes conditions que les ressortissants espagnols, même si les dispositifs peuvent varier selon les régions.
Des législations sévères qui n’empêchent pas une immigration importante
Enfin, la sévérité des sanctions contre l’entrée irrégulière ne signifie pas nécessairement qu’un pays accueille peu d’étrangers. D’après les estimations des Nations unies pour 2024, la part des migrants internationaux dans la population était nettement plus élevée en Arabie saoudite (40 %) et au Brunei (26 %) qu’en Espagne (18,5 %) ou en France (13,8 %). Ces données portent sur l’ensemble des migrants internationaux, quelle que soit la régularité de leur séjour.
La publication ne compare donc pas les politiques migratoires dans leur ensemble. Elle sélectionne, pour chaque pays, l’élément qui sert son propos : les sanctions les plus sévères d’un côté, les protections les plus favorables de l’autre. C’est cette sélection asymétrique qui rend la comparaison aussi inadaptée que trompeuse.
[Note méthodologique : cet article porte principalement sur les règles et les dispositifs officiellement prévus. Leur mise en œuvre peut varier selon les territoires, les catégories de personnes et les pratiques administratives : l’existence d’un droit ou d’une aide ne signifie donc pas qu’ils sont systématiquement ou facilement accessibles ni qu’ils sont pleinement appliqués. Des organismes internationaux et des ONG ont d’ailleurs documenté, dans plusieurs des pays cités, des écarts entre les protections prévues et leur application concrète, notamment en matière de rétention, d’accès aux soins ou d’accueil des demandeurs d’asile, y compris en France.]
