Euthanasie en Belgique : une législation stricte présentée à tort comme laxiste sur les réseaux sociaux
Auteur: Antoine Mauvy, journaliste
Relecteur: Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
Source : Compte Facebook, le 13 juillet 2026
Sur Facebook, un internaute affirme qu’il suffirait d’être « fatigué de vivre » pour pouvoir bénéficier d’une euthanasie en Belgique, si bien que désormais un Belge sur vingt meurt de cette manière. En plus d’une imprécision dans le chiffre avancé, l’affirmation de l’internaute est caricaturale et trompeuse.
Le 15 juillet 2026, les députés français ont adopté la loi instaurant un droit à « l’aide à mourir », après deux années de fractures au sein même des groupes politiques. Cette adoption a suscité de vives critiques, à l’image du président du parti Les Républicains et candidat à l’élection présidentielle, Bruno Retailleau, la qualifiant de « loi d’abandon ».
Sur Facebook, des internautes expriment également leur désaccord. « La boîte de Pandore, une fois ouverte, ne se referme pas », professe l’un d’entre eux. Il prend l’exemple de la Belgique, un pays pionnier concernant l’euthanasie, puisqu’il l’a dépénalisée dès 2002.
Après avoir retracé les différentes étapes de la législation belge encadrant l’euthanasie, initialement destinée, selon lui, aux personnes subissant des « souffrances physiques insupportables », l’internaute affirme qu’elle serait aujourd’hui « accessible aux dépressifs chroniques, aux patients psychiatriques, aux personnes fatiguées de vivre ».
Il ajoute qu’ « un Belge sur vingt meurt désormais par euthanasie » et critique également l’extension, en 2014, de cette possibilité aux mineurs.
Intime, le sujet de la fin de vie questionne tout un chacun. Dès lors, la précision est de rigueur. Les Surligneurs se sont donc penchés sur les règles qui encadrent l’euthanasie en Belgique, plus subtiles et nuancées que l’internaute ne le laisse entendre.
« Fatigué de vivre, ce n’est pas un diagnostic »
Première imprécision : dès 2002, la loi belge a dépénalisé l’euthanasie que ce soit pour des souffrances physiques ou psychologiques. L’existence de demandes fondées sur des souffrances psychiques ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un assouplissement progressif du dispositif.
Par ailleurs, l’internaute se trompe également en laissant penser que des personnes « fatiguées de vivre » pourraient accéder à l’aide à mourir. « D’un point de vue médical, la fatigue de vivre n’est pas du tout reconnue », rappelle le docteur Michel Roland, médecin consultant à l’ADMD ayant notamment exercé dix ans en service de soins palliatifs. « Si une personne se dit fatiguée de vivre au point de demander l’euthanasie, il faut d’abord chercher à comprendre avec elle ce qui motive cette demande, puis l’orienter vers un psychologue ou d’autres médecins », ajoute-t-il.
Des propos complétés par son confrère, Didier Giet, médecin généraliste, professeur à l’Université de Liège et membre de la commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie (CFCEE), chargée de vérifier que les euthanasies pratiquées respectent les conditions prévues par la loi. « Fatigué de vivre, ce n’est pas un diagnostic », assène-t-il. « Je trouve cela terrible de laisser entendre qu’en Belgique, il suffirait de se dire « fatigué de vivre » pour bénéficier de l’aide à mourir. C’est réduire l’euthanasie à un acte d’une extrême banalité », commente, ému, le membre de la CFCEE.
Entre 2,13 et 3,97% des morts chaque année
Avant d’aborder plus en détail les conditions d’accession à l’euthanasie, il convient de se plonger dans les chiffres de la mortalité en Belgique. Car sur ce point aussi, l’internaute est imprécis.
Tous les deux ans, la CFCEE publie un rapport résumant les chiffres des euthanasies. Entre 2018, date du plus ancien rapport disponible sur son site, et 2025, le nombre de décès annuels par euthanasies a oscillé entre 2 357 et 4 486 par an. Rapporté à l’ensemble des décès chaque année, il représentait 2,13% en 2018 contre 3,97% en 2025.
L’affirmation selon laquelle « un Belge sur vingt meurt par euthanasie » surestime cette proportion, qui s’établit à environ une personne sur vingt-cinq. Reste que la part d’euthanasie dans le nombre total de décès est en constante augmentation depuis 2018, à l’exception de 2020, année de l’épidémie de Covid-19.
Un développement explicable par le vieillissement
Une étude publiée en avril 2025 avance plusieurs facteurs pour expliquer cette progression. Selon ses auteurs, la forte hausse observée durant les premières années s’expliquerait notamment par le temps nécessaire aux citoyens et aux professionnels de santé pour connaître le dispositif et se l’approprier. Les évolutions démographiques, en particulier le vieillissement de la population, expliqueraient quant à elles entre un quart et un tiers de l’augmentation constatée sur l’ensemble de la période étudiée.
Les chiffres de la CFCEE montrent également que les euthanasies de mineurs sont restées exceptionnelles : seuls sept cas ont été recensés depuis 2014. L’étude rappelle aussi que, depuis la mise en place de la dépénalisation de l’euthanasie en Belgique en 2002, les plus de 60 ans ont représenté 84,74% des bénéficiaires. Par ailleurs, parmi les 33 647 euthanasies déclarées entre septembre 2002 et décembre 2023, 427, soit 1,27 %, avaient pour affection principale un trouble psychiatrique.
Autrement dit, les chiffres disponibles ne corroborent pas l’idée d’une généralisation de l’euthanasie aux mineurs, aux personnes souffrant de troubles psychiatriques ou à celles qui seraient simplement « fatiguées de vivre », comme le fait l’internaute. Ces situations restent très minoritaires parmi les cas recensés en Belgique.
Une série de critères précis
Ces faibles proportions s’expliquent par l’encadrement strict prévu par la loi belge. « L’euthanasie n’est pas autorisée en Belgique, elle est dépénalisée », rappelle Michel Roland. « Il faut vérifier qu’une série de critères soient remplis pour que la demande d’euthanasie sollicitée et réalisée ne soit pas pénalisable », ajoute le médecin.
Parmi les critères, listés dans la loi belge de 2002, la demande doit être formulée de manière « volontaire, réfléchie et répétée », sans résulter d’une « pression extérieure ». Le patient doit également se trouver dans une « situation médicale sans issue et [faire] état d’une souffrance physique ou psychique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable ». Il revient au médecin consulté de s’assurer « du caractère constant, insupportable et inapaisable de la souffrance physique ou psychique ».
De multiples avis de médecins indépendants
Par ailleurs, d’autres garde-fous sont prévus dans le droit belge. Il faut, au minimum, deux avis de médecins indépendants l’un de l’autre pour que la demande d’euthanasie puisse être acceptée. « Si le décès n’est pas prévu à court terme, à ce moment-là, il faut trois médecins : le médecin traitant, et deux médecins indépendants, dont un spécialiste de la pathologie concerné », précise Michel Roland. « Ce qui veut dire que pour un cancer du poumon, le spécialiste peut être soit un pneumologue, soit un oncologue ».
Et dans le cas d’une demande d’euthanasie qui résulterait uniquement d’une pathologie d’ordre psychiatrique, l’Ordre des médecins belges a mis en place une pratique extra-légale, en préconisant que quatre médecins soient consultés au global dans ces cas-là.
Le cadre belge ne confirme donc pas l’idée d’un accès généralisé à l’euthanasie pour les mineurs, les personnes atteintes de troubles psychiatriques ou celles qui se diraient simplement « fatiguées de vivre ».
Si le nombre d’euthanasies déclarées augmente et représente désormais près de 4 % des décès, les situations mises en avant par l’internaute restent très minoritaires et restent soumises à des conditions médicales et procédurales précises.
