Cadmium : les engrais phosphatés sont-ils responsables de la pollution des sols ?
Dernière modification : 30 juin 2026
Auteur : Clément François, journaliste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste
Source : Compte Facebook, le 5 juin 2026
Les engrais phosphatés sont régulièrement désignés comme l’une des principales sources de cadmium dans les sols. Mais leurs détracteurs contestent aujourd’hui leur responsabilité. Deuxième volet de notre série consacrée à ce métal controversé.
Mercredi 3 juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi visant à « réduire les risques sanitaires liés aux contaminations » au cadmium, malgré l’opposition du gouvernement et du Rassemblement national. Le texte doit désormais être examiné au Sénat, alors que les mises en garde des scientifiques se multiplient.
Si certaines associations et diverses publications avaient déjà alerté sur les dangers d’une intoxication au cadmium, le sujet a peiné à se faire une place dans l’agenda politique et médiatique.
Il aura fallu attendre que les Unions régionales de professionnels de santé-médecins libéraux (URPS-Médecins libéraux) interpellent les pouvoirs publics dans une lettre adressée au gouvernement le 2 juin 2025, pour qu’il y arrive. Les médecins évoquent une « bombe sanitaire » qui pourrait avoir des conséquences graves sur le long terme.
« Tempête de fake news » ou problème de santé publique ?
Dix mois plus tard, en mars 2026, l’Anses publie un rapport confirmant une surexposition de la population française au cadmium par l’alimentation et le débat est relancé. Dans ce rapport, l’agence sanitaire pointe du doigt la contamination des sols agricoles dans lesquels les aliments sont produits.
Depuis l’apparition du cadmium dans l’espace médiatique, toutes les voix ne sonnent pourtant pas à l’unisson. Géraldine Woessner, rédactrice en chef du Point, estime que les risques liés à ce métal lourd sont souvent présentés de manière excessive. Dans ses articles comme sur les réseaux sociaux, elle conteste plusieurs arguments avancés par les défenseurs d’un durcissement de la réglementation.
Dans un post publié sur Linkedin, elle dénonce une « tempête de fake news » et conteste plusieurs arguments avancés par certains médecins et responsables politiques mobilisés sur le sujet, avant de conclure que « le problème du siècle n’est pas le cadmium. C’est le populisme ».
Comme Les Surligneurs l’ont montré dans un premier volet consacré aux risques sanitaires du cadmium, certaines de ses affirmations reposent sur des éléments exacts, mais plusieurs formulations se révèlent approximatives ou incomplètes.
Dans le même message, Géraldine Woessner s’attaque également à un autre argument souvent avancé pour justifier un durcissement de la réglementation : le rôle des engrais phosphatés dans la contamination des sols.
Selon elle, leur responsabilité serait aujourd’hui limitée : « L’accumulation de cadmium dans les sols via les engrais, très importante hier, l’est beaucoup moins aujourd’hui. L’Inrae et le JRC européen chiffrent à 2 % la part des engrais comme sources de cadmium dans les sols. La teneur de cadmium dans les sols français est, en moyenne, de 0,31 mg/kg de terre sèche. Ce n’est pas particulièrement élevé. »
D’où vient le cadmium dans nos sols ?
Le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans les sols. Selon les spécialistes interrogés et les différentes études à ce sujet, la population y est exposée principalement par l’alimentation (lire notre article à ce sujet).
Longtemps, les activités industrielles ont constitué une source importante d’émissions de cadmium, notamment via la pollution atmosphérique. Si ces émissions ont fortement diminué au cours des dernières décennies, les activités agricoles restent aujourd’hui l’une des principales sources de nouveaux apports de cadmium dans les sols, en particulier à travers l’utilisation d’engrais phosphatés.
Fabriqués à partir de roches naturellement riches en phosphore, ces fertilisants contiennent également du cadmium. Une partie de ce métal peut ensuite être absorbée par les végétaux et se retrouver dans la chaîne alimentaire.
Stock contre flux
Qu’en est-il du chiffre de 2 % avancé par Géraldine Woessner ? Contactée par Les Surligneurs, la journaliste nous a indiqué qu’elle aurait dû écrire « moins de 1 % » plutôt que « 2 % ». À l’appui de cette affirmation, elle cite notamment un article de l’Inrae selon lequel la quantité de cadmium apportée chaque année aux sols par les engrais phosphatés représente en moyenne moins de 0,1 % du stock total de cadmium déjà présent dans les trente premiers centimètres de sol.
Elle renvoie également à une étude du Centre commun de recherche (JRC) de la Commission européenne, qui estime que les engrais apportent environ 0,7 g de cadmium par hectare et par an, soit l’équivalent de 0,17 % du stock de cadmium contenu dans les sols agricoles.
Vérification faite, ces chiffres sont exacts. Mais la formulation sur LinkedIn peut induire en erreur. Présenté ainsi, le lecteur comprend que les engrais ne jouent quasiment plus aucun rôle dans la contamination des sols.
Or, ce n’est pas ce que concluent les études qu’elle cite. Celles-ci portent sur la faible contribution des engrais au stock historique de cadmium déjà présent dans les sols. Lorsqu’on regarde les nouvelles contaminations chaque année, les engrais phosphatés restent au contraire une source majeure d’apport de cadmium.
Selon Thibault Sterckeman, chercheur à l’Inrae, le principal point de désaccord tient à une confusion entre deux notions : le cadmium déjà accumulé dans les sols au fil des décennies et les nouveaux apports de cadmium qui s’y ajoutent chaque année.
« Les engrais phosphatés représentent chaque année entre 50 et 70% des nouveaux apports en cadmium dans les sols. On estime que les entrées totales sont de l’ordre de 1,5g de cadmium par hectare et par an. »
L’Agence de la transition écologique (Ademe) aboutit à une estimation comparable, attribuant environ 54 % des apports annuels de cadmium aux engrais phosphatés. De son côté, une étude du Centre commun de recherche (JRC) de la Commission européenne estime à environ 0,7 g de cadmium par hectare et par an les apports liés aux engrais. Les autres sources d’apport sont notamment les déjections animales, les retombées atmosphériques ou encore les composts.
Selon Thibault Sterckeman, les apports annuels liés aux engrais phosphatés correspondent à environ 0,1 % du stock moyen de cadmium présent dans les trente premiers centimètres des sols cultivés.
Ainsi, même une suppression immédiate des engrais contenant du cadmium ne ferait diminuer que très lentement les concentrations déjà présentes dans les sols. Comme le souligne l’Inrae, il faudrait alors attendre plusieurs « décennies pour observer quelques pourcentages de baisse. »
Cette faible contribution au stock total de cadmium s’explique par l’évolution de nos pratiques industrielles. Au cours des 19e et 20e siècles, les retombées atmosphériques liées aux activités industrielles constituaient une source majeure d’apport de cadmium.
Depuis, les émissions industrielles ont fortement diminué. Dans le même temps, l’utilisation des engrais phosphatés a également reculé en France, selon l’Observatoire de la fertilisation minérale et organique. « Les pratiques se sont améliorées. On dose mieux les engrais pour éviter les pollutions », explique Thibault Sterckeman.
Cependant, les engrais phosphatés sont bien responsables d’une partie significative de la présence de cadmium dans les sols. En reconstituant l’évolution des apports sur environ 150 ans, Thibault Sterckeman estime qu’environ 17 % du cadmium actuellement présent dans les sols français proviendrait des engrais phosphatés.
De plus, si les apports actuels liés aux engrais phosphatés pèsent peu face aux quantités de cadmium accumulées dans les sols depuis des décennies, leur réduction reste, selon Pascal Meyvaert, « le seul levier disponible » pour diminuer progressivement cette contamination.
La France, 5e pays le plus touché en Europe
S’il est donc clair que les engrais phosphatés ont joué (et jouent toujours) un rôle significatif dans la teneur en cadmium des sols français, la France est-elle particulièrement touchée ? Dans sa publication sur LinkedIn, Géraldine Woessner avance le chiffre de « 0,31 mg/kg de terre sèche », qu’elle emprunte à Thibault Sterckeman dans une interview donnée à la Tribune à qui elle reprend également la formule : « Ce n’est pas particulièrement élevé ».
Le chercheur confirme cet ordre de grandeur. Pris isolément, ce niveau de concentration n’apparaît pas « particulièrement élevé », explique-t-il. Pour autant, la France figure parmi les pays européens les plus chargés en cadmium.
Entre 2009 et 2012, le programme européen LUCAS a recueilli plus de 21 000 échantillons afin d’estimer la concentration de cadmium dans les sols du continent. La France y est créditée de 0,25 mg/kg de terre, contre 0,20 mg/kg en moyenne dans l’Union européenne, ce qui place l’Hexagone au cinquième rang des pays les plus chargés.
D’après Thibault Sterckeman, cet écart entre la France et les autres pays européens peut s’expliquer par les différentes utilisations d’engrais phosphatés, mais aussi par la géologie de la France, où les roches calcaires relativement riches en cadmium sont plus fréquentes.
Ainsi, les chiffres mobilisés par Géraldine Woessner reposent sur des données scientifiques réelles. En revanche, plusieurs formulations employées sur les réseaux sociaux peuvent prêter à confusion : elles mêlent des indicateurs qui ne mesurent pas la même chose. C’est notamment le cas du chiffre de « 2 % », qui ne permet pas de conclure que les engrais phosphatés ne joueraient plus qu’un rôle marginal dans la contamination des sols. Il montre que, rapportés au stock déjà présent dans les sols, les apports annuels sont faibles et que les effets d’une réduction des apports ne seraient visibles que sur long terme. Mais cela n’empêche pas les engrais phosphatés de constituer un levier important pour limiter les nouvelles entrées de cadmium dans les sols.
