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L'une des deux tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Civaux se reflète dans la Vienne, à Civaux, le 24 juin 2026. Image d'illustration. Photo : PHILIPPE LOPEZ / AFP

Le réchauffement climatique a-t-il un impact sur les centrales nucléaires ?

Création : 15 juillet 2026
Dernière modification : 16 juillet 2026

Autrice : Mathilde Lafargue, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Antoine Mauvy, journaliste

Source : Discours de Jean-Luc Mélenchon, le 2 juillet 2026

Les épisodes caniculaires remettent sur la table le sujet des centrales nucléaires. Alors que plusieurs responsables politiques écologistes et de gauche pointent du doigt la fragilité du modèle nucléaire face au réchauffement climatique, certains internautes les accusent d’omettre le fait que l’arrêt des centrales lors des canicules est dû aux normes environnementales et non à un impact direct de la chaleur sur les infrastructures ou leur sûreté. C’est correct, mais le réchauffement climatique n’est pas tout à fait sans impact sur les centrales nucléaires.

En pleine canicule de juin 2026, trois réacteurs nucléaires ont été contraints à l’arrêt pour respecter les limites d’échauffement des cours d’eau en aval. De quoi relancer le débat sur la viabilité du nucléaire face au dérèglement climatique. Plusieurs politiques de gauche et écologistes ont utilisé ces arrêts des centrales pour alerter sur les impacts du réchauffement climatique.

« Il ne vous a pas échappé qu’on est obligé d’en fermer [des centrales nucléaires] avec la canicule. […] Au mois de juin, on en est déjà à fermer trois réacteurs à cause de la température des fleuves. Quand l’étiage va baisser ça va être une catastrophe », prévient Yannick Jadot, le 5 juillet, sur LCI.

Lors d’un discours, le 2 juillet, sur une proposition d’écorégions, Jean-Luc Mélenchon a renchéri : « J’ai mis un certain temps à comprendre que les centrales nucléaires dépendaient de l’eau froide des fleuves et que, quand l’eau froide des fleuves est chaude, il n’y a plus de centrales nucléaires. On est obligés de tout arrêter. »

Des prises de position que l’on retrouve sur les réseaux sociaux (ici, ici ou ici).

Sur Facebook, un internaute rétorque : « La sécheresse et le réchauffement climatique ne mettent pas en danger nos centrales, ce sont des normes écologiques qui interdisent aux centrales de réchauffer l’eau pour ne pas nuire à la flore et à la faune fluviale. C’est tout ! » Une affirmation en grande partie vraie, mais qu’il faut néanmoins préciser.

Les Surligneurs font le point concernant l’impact du réchauffement climatique sur les centrales nucléaires entre réglementations environnementales, équilibre dans le mix de production d’électricité, difficultés, solutions et surtout adaptation.

Pas de risque pour la sûreté, mais un impact sur le fonctionnement

Il faut distinguer deux choses : le risque pour la sûreté des centrales et l’effet du réchauffement climatique sur leur fonctionnement.

L’ASNR (Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection), dans une note d’information, reconnaît que « les épisodes de canicule et de sécheresse ont des répercussions significatives sur le fonctionnement des centrales nucléaires ». Cependant, EDF assure aux Surligneurs qu’« il n’y a pas de risque de sûreté. Les réacteurs peuvent fonctionner avec des températures élevées ».

« La température d’un fleuve n’a aucun impact sur le refroidissement du cœur et du réacteur, confirme Christian Semperes, qui a exploité les réacteurs à EDF durant trente-sept ans et été chef d’exploitation de centrale. Il n’y a pas de problème de sûreté nucléaire, lorsque la température d’un fleuve augmente. Cela influe uniquement sur la production électrique. »

Des normes environnementales dans le contexte du réchauffement climatique

Pour comprendre pourquoi le réchauffement climatique peut affecter cette production électrique sans pour autant créer un risque de sûreté, il faut revenir aux règles qui encadrent le refroidissement des centrales.

Il existe une réglementation pour encadrer les rejets d’eau chaude et d’effluents radioactifs en aval des centrales nucléaires.

L’arrêté INB de 2012, en application du Code de l’environnement, « oblige à surveiller l’impact des installations nucléaires sur l’environnement », explique Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheuse en physique nucléaire au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).

À chaque site nucléaire s’appliquent des arrêtés spécifiques fixant des seuils à ne pas dépasser. L’échauffement maximal de l’eau (après avoir servi au refroidissement du réacteur) entre l’amont et l’aval de la centrale, la température maximale de l’eau en aval et le débit minimal du cours d’eau (pour que les effluents rejetés soient suffisamment dilués) sont ainsi réglementés. L’objectif : ne pas perturber l’écosystème aquatique. Si ces limites ne sont pas respectées, il faut réduire la puissance des réacteurs voire les arrêter.

Le réchauffement climatique rend ces seuils plus difficiles à respecter

La hausse de la température des cours d’eau, la diminution de leur débit et les périodes d’étiage sont plus fréquentes avec le réchauffement climatique accuentuant donc le risque de se retrouver proches des limites environnementales.

« Les débits des cours d’eau en été diminueraient en moyenne de 20 % à l’horizon 2100 (par rapport à la période de référence 1976-2005) », prévient Météo France. Toutes les centrales ne sont pas logées à la même enseigne. RTE, gestionnaire du réseau de transport d’électricité, précise, en 2021, que « sur les quatorze dernières années, 90 % des pertes de production dues aux indisponibilités dites « climatiques » (c’est-à-dire indisponibilités liées aux canicules et sécheresses) ont ainsi été concentrées sur 4 des 18 sites ».

Contrairement à ce qu’avancent certains, les centrales nucléaires n’ont pas une interdiction « stricte » de réchauffer les cours d’eau : des dérogations existent. Elles sont accordées par l’ASNR dans deux cas : si RTE exprime le besoin de maintenir une puissance minimale pour assurer « la sécurité du système électrique » dans des « conditions climatiques exceptionnelles », ou alors si le gouvernement ou le ministère de la Transition écologique font part de « motivations de nécessité publique » afin de gérer des « problèmes de stock stratégique sur l’eau ou le gaz », résume Emmanuelle Galichet, du Cnam.

Dans cette situation, un second niveau de limites, associé à une surveillance renforcée de l’écosystème, s’applique. « Au cours de l’été 2022, les centrales nucléaires de Golfech, Bugey, Saint-Alban et Tricastin ont eu recours aux dispositions temporaires prévues par ces décisions, pour une durée cumulée de vingt-quatre jours », documente l’ASNR.

De plus, les centrales qui prélèvent l’eau dans la mer, soit 14 réacteurs en France, ne sont pas vraiment limitées par ces normes environnementales. « En bord de mer, on a de l’eau relativement fraîche et un milieu infini. Il n’y a pas d’impact de l’environnement vis-à-vis de la production électrique », note Christian Semperes, ancien chef d’exploitation du Blayais.

Quel est l’impact réel sur la disponibilité des centrales ?

Pendant la vague de chaleur de fin juin 2026, l’arrêt de trois réacteurs (Golfech 2, Nogent 1, Bugey 3) et la baisse de la puissance ponctuelle sur dix autres ont entraîné des pertes de production d’électricité de l’ordre de 8,7 % par rapport à la puissance installée, d’après les données d’EDF.

Un chiffre à relativiser, selon Christian Semperes, qui analyse ces arrêts de réacteurs ou baisses de puissance comme répondant à la logique d’un « jeu stratégique » plus large, de la part d’EDF. Pour expliquer ces modulations, il se réfère au fonctionnement global du système électrique français. Notamment en prenant en compte la priorité donnée aux filières renouvelables (le solaire en journée, principalement) dans le mix de production et l’intérêt d’économiser du combustible pour les besoins en hiver, dans un contexte de canicule.

Des centrales à gaz ont toutefois été rallumées en soirée. « S’il n’y avait pas l’exportation, on ne les démarrerait pas », continue Christian Semperes. Une information confirmée par RTE qui explique que ces centrales sont démarrées lorsqu’elles sont compétitives sur le marché européen. « Une partie de cette production contribue également aux exportations d’électricité, notamment en soirée lorsque les prix de marché sont élevés ».

Plusieurs médias (Les Échos, Le Nouvel Économiste) évoquent, quant à eux, un lien avec les pics de consommation liés à la climatisation. Cependant, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité précise aux Surligneurs : « Ces centrales ne sont pas démarrées à la demande de RTE pour des raisons d’équilibre offre-demande. » RTE a par ailleurs informé, le 22 juin 2026, date d’arrêt des deux premiers réacteurs, que « la sécurité d’approvisionnement en électricité n’appelle aucune vigilance particulière. Les moyens de production permettront de couvrir les besoins des Français ».

Plus globalement, l’impact du réchauffement climatique sur la production est mesuré.

« Depuis 2000, les pertes de production pour cause de température élevée et de faible débit des fleuves ont représenté en moyenne 0,3 % de la production annuelle du parc, complète le service de communication d’EDF. D’après nos modélisations, l’impact du changement climatique pourrait conduire à des indisponibilités moyennes de 1,4 % de la cible de production à horizon 2050, à réglementation et conception identiques. » Un impact donc faible mais qui appelle une adaptation au changement climatique.

« Le réchauffement climatique va conduire d’une part à un accroissement des périodes de canicule, d’autre part à une augmentation de la fréquence des sécheresses. Ces tendances auront un effet direct sur la source froide des réacteurs nucléaires, et potentiellement sur leur disponibilité », estime RTE dans son rapport Futurs énergétiques 2050.

Quels risques faut-il prendre en compte ?

Bien que la question de l’absence de danger de sûreté soit correcte, l’allégation selon laquelle le réchauffement climatique ne poserait aucun problème aux centrales nucléaires est trompeuse.

Parmi les risques à prendre en compte pour la centrale, qui sont néanmoins peu fréquents, l’ASNR cite la « prolifération d’algues et de micro-organismes qui obstruent l’entrée des tuyaux d’eau alimentant la centrale », liée à une augmentation de la température de l’eau. Cela a été le cas à la centrale de Chinon, à la fin de l’été 2025 dans la Loire, ou encore au sein des centrales en bord de Manche de Penly et Paluel, plus récemment, rapporte Christian Semperes, désormais retraité.

« Le changement climatique est susceptible d’affecter de façon concentrique, tout d’abord, les installations elles-mêmes et leur capacité à fonctionner de façon sûre (résistance des matériels et des équipements, compatibilité avec le travail des personnels sur site), ensuite leur environnement extérieur proche en lien direct avec l’exploitation et la sûreté de fonctionnement des centrales (débit et température des cours d’eau, niveau marin), enfin, il emporte d’autres conséquences, plus périphériques, comme le risque accru d’incendies de forêt ou le risque de submersion d’axes routiers extérieurs aux centrales par exemple », établit la Cour des comptes dans un rapport sur l’adaptation au changement climatique du parc de réacteurs nucléaires, publié en 2023.

Autre potentiel danger à anticiper, celui de la submersion, pour les centrales en bord de mer. Le rapport de la Cour des comptes de 2023 fait état d’un « risque de franchissement des protections par les effets d’une houle résultant de tempêtes extrêmes » combiné à l’élévation du niveau de la mer sur le temps long. Il rappelle l’inondation partielle qui avait eu lieu malgré la digue à la centrale du Blayais, lors de la tempête de 1999. Les localisations et structures des futurs réacteurs devront donc prendre en compte ces paramètres.

EDF et le parc nucléaire s’adaptent déjà

« En 2003, nous avons pris conscience qu’il fallait faire quelque chose », reconnaît Christian Semperes. « Le parc actuellement en fonctionnement a été conçu puis réalisé à une période où le changement climatique n’était pas encore perçu comme une contrainte forte », observe la Cour des comptes, qui appelle à penser le futur parc nucléaire en fonction de ces nouvelles exigences. Parmi les mesures d’adaptation pour l’actuel ainsi que le futur parc, il y a par exemple la planification des ressources en eau grâce aux barrages.

D’autres solutions concernent les locaux des centrales nucléaires. Une note d’information du 31 juillet 2020 de l’ASNR indique qu’« [a]fin de renforcer la robustesse des installations à des températures plus élevées, des améliorations ont été apportées par EDF, notamment à la suite de la canicule de 2003 ou dans le cadre des réexamens périodiques de sûreté ».

La chaleur est aussi un enjeu à prendre en compte dans les conditions de travail des salariés. De nouveaux matériels résistants à la chaleur, des échangeurs plus performants pour refroidir l’eau, des climatiseurs et des systèmes de ventilation ont été installés. « Par exemple, au sein des installations dans la partie nucléaire, ont mis en place des groupes frigorifiques qui s’occupent de produire de l’eau froide ou des glaçons de manière à ce que l’ambiance soit bien fraîche », complète Emmanuelle Galichet.

Par ailleurs, EDF suit le projet Adapt et a mis en place des consignes « Grand Chaud » pour « garantir la protection des équipements les plus sensibles à la chaleur ». Afin de « renforcer la résilience des installations au changement climatique », EDF a annoncé, en 2026, investir « 8,7 milliards d’euros sur quinze ans ».

Le futur parc devra être conçu avec le changement climatique

Des innovations technologiques sont aussi à l’étude comme le fait de restituer de l’eau plus froide que celles prélevées. Un test est réalisé à Civaux et des centrales du Rhône y réfléchissent. Les centrales en circuit fermé, qui prélèvent moins d’eau grâce à leur tour aéroréfrigérante, sont aussi privilégiées dans les projets de nouveaux réacteurs.

Enfin, « les VD5, les visites décennales après cinquante ans de fonctionnement, seront dédiées au réchauffement climatique, ajoute Christian Semperes. Toutes les modifications seront faites pour éviter d’impacter l’environnement via les rejets d’eau chaude, économiser l’eau et s’adapter à l’avenir. »