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Photo : Simon Wolhlfahrt / AFP

Cadmium : les alertes sur les risques de cancer sont-elles exagérées ?

Création : 29 juin 2026

Auteur : Clément François, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste

Source : Compte Facebook, 9 juin 2026

Le débat dépasse désormais les seuls cercles scientifiques. Alors que les alertes sur le cadmium se multiplient, leurs détracteurs contestent jusqu’à son rôle dans le risque de cancer. Premier volet de notre série consacrée aux principales controverses autour du cadmium.

Une « bombe sanitaire » : voilà comment la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux (URPS-ML) décrit notre exposition au cadmium. Dans une lettre adressée au gouvernement le 2 juin dernier, les médecins ont fait part de leur « inquiétude » face à l’exposition croissante de la population au cadmium, un métal dont les effets nocifs sur la santé sont bien documentés et qui est classé cancérogène par inhalation.

Cet appel est intervenu la veille de l’examen d’un projet de loi visant à « réduire les risques sanitaires liés aux contaminations » au cadmium, voté et transmis au Sénat depuis. Malgré la multiplication des alertes scientifiques, nombreux sont ceux qui, sur les réseaux sociaux, doutent de la dangerosité de ce métal. D’autres contestent moins l’existence du risque que la manière dont il est présenté dans l’espace public.

Parmi eux, Géraldine Woessner, rédactrice en chef du Point. Dans un post LinkedIn, largement repris sur les réseaux sociaux, la journaliste écrit que « le Cadmium n’est PAS cancérogène, mutagène, et reprotoxique par ingestion. De très vagues interrogations existent pour les cancers du pancréas ou de la prostate, mais avec des preuves (très) limitées. Le principal problème en cas de surexposition prolongée via l’alimentation est l’atteinte rénale et l’ostéoporose. » Et d’ajouter : « Le problème du siècle n’est pas le cadmium. C’est le populisme ».

Contactée par Les Surligneurs afin de préciser un chiffre avancé dans ses articles, Géraldine Woessner nous a transmis une abondante documentation, composée de plusieurs études fiables ainsi que de ses propres articles sur le sujet.

La journaliste précise qu’il lui arrive, dans ses publications sur les réseaux sociaux, de « donner des ordres de grandeur » en renvoyant à leurs sources et dénonce, par ailleurs, « les centaines d’articles mensongers » publiés selon elle sur le cadmium.

Alors, qui dit vrai ? A-t-on affaire à une « bombe sanitaire » comme l’avance certains professionnels de santé ou à de « vagues interrogations » comme le soutient la journaliste ? Les Surligneurs font le point sur l’état de la connaissance scientifique sur le sujet.

Cancérogène avéré depuis 1993 lorsqu’il est inhalé 

Commençons par ce qui fait consensus.  Le Cadmium est bien classé comme cancérogène lorsqu’il est inhalé depuis 1993.

Cependant, ce classement concerne l’exposition par inhalation. Or, les effets du cadmium diffèrent selon la voie d’exposition. D’après l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) 20 à 50% du cadmium inhalé est absorbé par le corps. En revanche, lorsque le cadmium est ingéré, le taux d’absorption est généralement inférieur à 6 %, précise l’Institut.

Cette différence est importante, car les données scientifiques disponibles ne permettent pas de conclure que le cadmium ingéré provoque des cancers chez l’être humain. L’Anses est explicite sur ce point : « Chez l’Homme, aucune étude ne permet de montrer clairement une association entre exposition par voie orale et cancer. »

Des « interrogations » pour le cancer du pancréas… 

Pour autant, l’absence de preuve formelle d’un effet cancérogène du cadmium par ingestion ne signifie pas que les inquiétudes sont infondées. C’est précisément ce qui pousse certains professionnels de santé à parler d’une « bombe sanitaire ».

« Nous sommes partis d’un constat : les cancers du pancréas sont de plus en plus fréquents alors que des facteurs de risque majeurs comme le tabac et l’alcool diminuent », explique Pascal Meyvaert, médecin généraliste et coordinateur du groupe de travail Santé environnementale de la CN URPS-ML, à l’origine de l’alerte adressée aux pouvoirs publics.

« En étudiant les personnes exposées au cadmium, on voit chez eux que le cancer du pancréas apparaît plus facilement. On s’est rendu compte que le cadmium stimule la création de cellules cancéreuses dans le pancréas », ajoute le cardiologue et cofondateur de l’association Santé Environnement France (ASEF), Pierre Souvet.

En effet, une vaste synthèse des études disponibles publiée en 2025 conclut que l’exposition au cadmium est associée à un risque accru de cancer du pancréas : « Cela indique que les personnes exposées au cadmium présentent un risque plus de deux fois supérieur de développer un cancer du pancréas par rapport à celles faiblement ou non exposées », écrivent les auteurs.

Ils se gardent toutefois d’en conclure à un lien de causalité et présentent le cadmium comme un « facteur de risque environnemental potentiel », appelant à la poursuite des recherches.

…et la prostate

Concernant les cancers de la prostate, une méta-analyse publiée en 2024 rapporte une augmentation de 47 % du risque de cancer de la prostate dans les études européennes portant sur l’exposition au cadmium.

Les auteurs observent également une association entre des niveaux d’exposition plus élevés et des formes plus agressives de la maladie. « Les résultats suggèrent un problème de santé publique potentiel et soulignent la nécessité de poursuivre les recherches afin de mieux comprendre le risque associé à l’exposition au cadmium », concluent les auteurs.

Le Centre Léon-Bérard relève lui aussi que plusieurs études ont observé un lien entre l’exposition au cadmium et le cancer de la prostate, tout en rappelant que les preuves les plus solides concernent aujourd’hui le cancer du poumon (lire notre volet sur les liens entre le cadmium et le tabagisme ici).

S’il paraît difficile, au vu des études récentes, de ne voir dans ces hypothèses que de « vagues interrogations », comme le fait Géraldine Woessner,  il n’existe pas, à ce jour, de preuve permettant d’établir avec certitude un lien de causalité entre le cadmium ingéré par l’alimentation et la survenue de ces cancers.

Les Français particulièrement contaminés ?

Autre sujet de discorde, le taux d’imprégnation mesuré chez les Français. Selon la journaliste du Point, de nombreux médias et experts ont fait fausse route : « Les Français ne sont pas « imprégnés » : la surexposition via l’alimentation concerne 23 à 27 % des enfants, et seulement 1,4 à 1,6 % des adultes, selon l’Anses », écrit-elle.

Les chiffres cités par Géraldine Woessner sont exacts, mais ils ne répondent pas à la question de l’imprégnation de la population. Ils portent sur le dépassement de la dose journalière tolérable par l’alimentation, et non sur l’imprégnation réelle.

Cette différence est importante. Comme le rappelle l’Anses, le cadmium est un « toxique cumulatif », c’est-à-dire que sa toxicité dépend de la quantité accumulée dans l’organisme au fil du temps.

Une personne peut donc ne pas dépasser la dose journalière tolérable au moment où elle est mesurée tout en présentant un niveau élevé de cadmium dans son organisme après des années d’exposition.

À ce sujet, l’étude Esteban, vaste enquête de biosurveillance conduite par Santé publique France entre 2014 et 2016 indique que « 47,6% de la population de 18 à 60 ans dépassait le seuil de concentration critique de cadmium dans les urines […] Ces résultats montrent une imprégnation plus élevée de la population française qu’il y a 10 ans (en 2006). » Et d’ajouter : « Une sur-imprégnation était observée dans la population de l’étude Esteban par rapport aux autres pays européens, et nord-américains. »

L’affirmation selon laquelle les Français ne seraient pas imprégnés apparaît donc trompeuse. Les données de biosurveillance disponibles montrent au contraire qu’une part importante de la population présente des niveaux de cadmium supérieurs aux seuils de référence retenus par les autorités sanitaires.

Pour autant, les données d’Esteban ont été recueillies entre 2014 et 2016. Elles ne permettent donc pas de déterminer si l’imprégnation de la population française a depuis augmenté, diminué ou stagné.

Des effets sur la santé

Reste une question : cette imprégnation a-t-elle des conséquences sur la santé ? « Pour l’instant, les contaminations avérées scientifiquement concernent l’ostéoporose [maladie chronique du squelette caractérisée par une diminution de la masse osseuse, ndlr ], ainsi que les problèmes cardiaques et rénaux. Pour le reste, on est sur un faisceau de suspicion de plus en plus fort », explique Pascal Meyvaert.

Comme Les Surligneurs l’ont vérifié, plusieurs études ont effectivement mis en évidence des associations entre l’exposition chronique au cadmium et diverses pathologies. Les preuves sont particulièrement solides concernant les atteintes rénales et osseuses.

D’autres travaux suggèrent également des liens avec certaines maladies cardiovasculaires, des troubles métaboliques ou encore certains cancers, même si le niveau de preuve reste plus limité et ne permet pas toujours d’établir un lien de causalité.