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Les approximations de Marion Maréchal sur un sondage de l’Ifop sur les musulmans de France

Création : 15 juin 2026

Auteur : Clément François, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clément François, journaliste

Source : Compte Facebook, mai 2026

Utilisant un sondage de l’Ifop de 2025 sur le rapport des musulmans français à l’islam, la députée européenne d’extrême droite Marion Maréchal multiplie les contrevérités pour s’attaquer aux Français de confession musulmane.

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux en novembre 2025 puis largement repartagée au printemps 2026, la députée européenne Marion Maréchal présente les résultats d’une étude de l’Ifop consacrée au rapport des musulmans de France à leur religion. Elle affirme notamment que les musulmans sont de plus en plus nombreux, de plus en plus radicalisés et qu’une part importante d’entre eux souhaiterait l’application de la charia.

Les chiffres qu’elle cite proviennent bien d’une enquête réalisée par l’Ifop en 2025 auprès d’un échantillon de 1 005 personnes se déclarant musulmanes. Pour autant, plusieurs experts interrogés par Les Surligneurs estiment que certaines conclusions de la députée vont au-delà de ce que l’étude permet d’établir. Ils soulignent également plusieurs limites méthodologiques concernant certaines notions employées et l’interprétation des réponses recueillies.

Que disent précisément les données de l’Ifop ? Et que permettent-elles réellement de conclure ? Les Surligneurs ont examiné les principales affirmations avancées dans la vidéo de l’eurodéputée.

Ce que montrent les chiffres de l’Ifop

Parmi les chiffres mis en avant par Marion Maréchal figure l’évolution du nombre de personnes se déclarant musulmanes en France. La députée européenne cite une étude de l’Ifop selon laquelle cette proportion est passée de 0,5% en 1985 à 7% en 2025.

Ces chiffres figurent bien dans l’étude. Leur interprétation appelle toutefois plusieurs précautions, soulignent les spécialistes interrogés par Les Surligneurs.

C’est le cas de Claude Dargent, professeur de sociologie à l’université Paris 8, spécialiste de l’opinion et de la religion au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Selon lui,  la comparaison entre différentes enquêtes réalisées sur plusieurs décennies est difficile : « Sur ce sujet, cela n’a pas de sens de faire des comparaisons avec le passé. Quand on change de méthode, on obtient toujours des chiffres différents ».

L’Ifop lui-même reconnaît cette limite dans son étude : « L’appartenance religieuse des Français est difficile à mesurer et à suivre sur le long terme car elle n’est plus collectée dans les recensements depuis 1872 et ne figure que trop rarement dans les grandes enquêtes de la statistique publique. »

Autre explication avancée par le sociologue, un biais dans les déclarations des répondants :  « les populations musulmanes ont longtemps vécu leur présence en France comme provisoire, et ne donnaient pas leur religion. À la fin des années 90, les parents, mais surtout les enfants, commencent à se revendiquer musulmans », détaille-t-il.

Néanmoins, Claude Dargent juge « vraisemblable » le chiffre de 7% avancé par l’Ifop. Autrement dit, les réserves portent plus sur l’ampleur exacte de cette évolution que sur son existence.

« Islamisme », une notion qui fait débat 

Dans sa vidéo, Marion Maréchal affirme que « 38% des musulmans approuvent des positions islamistes ». Ce chiffre figure bien dans l’enquête de l’Ifop, mais son interprétation fait également débat parmi les spécialistes interrogés par Les Surligneurs.

En effet, selon Samir Amghar, sociologue spécialiste de l’islam contemporain, la notion « d’islamisme » renvoie à une multitude de définitions : « C’est un terme fourre-tout, qui renvoie au terrorisme, au fondamentalisme, aux musulmans orthodoxes ».

Le chercheur estime que cette ambigüité peut nourrir des amalgames, en conduisant certains observateurs à associer des musulmans pratiquants à un projet politique « en inadéquation avec les valeurs de la République », même lorsque leur pratique relève uniquement de la sphère religieuse.

Or, dans son enquête, l’Ifop ne définit pas précisément ce qu’est l’islamisme. Les personnes interrogées sont invitées à se prononcer sur « les islamistes » sans qu’un mouvement, une organisation ou des positions particulières soient précisés.

Interrogé par nos confrères de Mediapart, l’institut de sondage assume ce choix :  « La plupart des musulmans connaissent les positions, grosso modo, des islamistes », estimant qu’il n’est donc pas nécessaire de préciser cette notion.

« Un musulman sur deux souhaite l’application de la charia », vraiment ? 

Ce souci de définition se pose sur un autre chiffre avancé par Marion Maréchal : celui de l’application de la charia. Selon elle, « un musulman en France sur deux souhaite l’application de la charia ». 

Cette formulation figure également dans la synthèse de l’étude publiée par l’Ifop. Elle repose sur l’addition de deux catégories de réponses : les 15% de personnes interrogées favorables à une application intégrale de la loi musulmane « quel que soit le pays dans lequel on vit » et les 31% souhaitant qu’elle soit « appliquée en partie, en l’adaptant aux règles du pays dans lequel on vit ». À l’inverse, 47% des répondants estiment que cette loi n’a pas vocation à s’appliquer dans un pays non musulman, une proportion en hausse par rapport à 2008 (38%).

Marche contre l’islamophobie à Paris le 20 avril 2024. Photo : Antonin Utz / AFP

Plusieurs chercheurs interrogés par Les Surligneurs estiment toutefois que ces différentes réponses recouvrent des positions distinctes et méritent d’être analysées séparément. Pour eux, il n’est pas évident que les personnes favorables à une adaptation de la loi musulmane aux règles du pays où elles vivent expriment la même conception de son application que celles qui souhaitent son application intégrale.  « Quand vous demandez aux musulmans s’ils respectent les lois de l’islam, évidemment qu’ils vont avoir tendance à répondre oui. Ce n’est pas pour autant qu’ils vont être pour couper les mains des voleurs », analyse Samir Amghar.

48% « non hostiles » au djihadisme ?

Marion Maréchal affirme également que « 48% des musulmans ne sont pas hostiles au djihadisme ».  Une affirmation qualifiée de « totalement malhonnête » par Claude Dargent. En effet, l’eurodéputé utilise une formulation qui regroupe l’ensemble des répondants n’ayant pas exprimé d’hostilité, qu’ils se déclarent indifférents (24%), sans opinion (8%) ou qu’ils disent ne pas connaître ce terme (13%). Or, dans le détail, seuls 3% affirment éprouver de la sympathie pour le djihadisme. 

Selon Samir Amghar, ces résultats doivent être interprétés en prenant en compte les connaissances parfois limitées des répondants sur les différents courants politico-religieux évoqués dans les enquêtes. « C’est comme si vous demandiez à un catholique de faire la différence entre les protestants, les évangélistes, les mormons, etc. Dans la majorité des cas, ils en sont incapables. »

Une augmentation réelle du fait religieux

La députée européenne s’intéresse dans un dernier point à l’augmentation de la fréquentation de la mosquée, qui « explose chez les jeunes », selon elle. 

Si les jeunes musulmans interrogés fréquentent davantage les mosquées que leurs ainés, les chiffres de l’Ifop ne permettent pas de conclure à une « explosion » récente de cette pratique. Chez les 18-24 ans, le taux de fréquentation régulière (40%) est stable depuis 2019.

L’eurodéputée souligne également que « depuis 1989, le port du voile chez les jeunes femmes a triplé pour atteindre 45% ». Ce constat correspond aux résultats de l’enquête : parmi les musulmanes âgées de 18 à 24 ans, 45% déclarent porter le voile, contre 16% en 2003. 

Ces évolutions doivent toutefois être interprétées avec prudence. Comme le souligne le sociologue Claude Dargent, il est difficile de distinguer ce qui relève d’un effet de génération de ce qui relève simplement d’un effet d’âge. Autrement dit, les données montrent que les jeunes musulmans interrogés aujourd’hui ont des pratiques religieuses plus marquées que leurs ainés, mais elles ne permettent pas de savoir si ces comportements se maintiendront au cours de leur vie. 

Cela dit, le port du voile reste une pratique à la fois minoritaire et irrégulière chez l’ensemble des musulmanes – 31% le portent de temps en temps mais seulement 19% systématiquement – Le chiffre est même en baisse depuis 2016 (35%) et stagne depuis 2019 (31%). Comme pour la fréquentation de la mosquée, un fossé générationnel se creuse aussi, avec une très forte baisse du port du voile chez les musulmanes de plus de 50%. Elles étaient 38% à le porter à 2016, elles ne sont aujourd’hui plus que 16%.