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Photo : Capture d'écran Instagram

Attention à cette vidéo qui montrerait les membres de la Cour Suprême du Salvador en prison

Création : 20 mai 2026

Autrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Relectrice : Maylis Ygrand, journaliste 

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Source : Compte Instagram, le 18 mai 2026

Une vidéo d’hommes et femmes arrêtés est utilisée pour assurer que le président salvadorien, Nayib Bukele, aurait fait emprisonner les membres de la Cour Suprême. C’est faux. La vidéo montre des dirigeants et personnes impliqués dans un scandale financier de détournement de fonds.

Il est le « dictateur le plus cool du monde », comme il l’a dit lui-même. Nayib Bukele a été élu président du Salvador en 2019, ancien outsider, fan des cryptos, moderne, mais qui a largement dérivé vers un pouvoir autoritaire ces dernières années. Dernier coup de l’homme dont 1,7 % de la population de son pays est emprisonnée : il aurait fait jeter derrière les barreaux les anciens membres de la Cour Suprême, soit la plus haute juridiction salvadorienne. 

Pour appuyer leurs dires, les internautes partagent une vidéo où l’on voit une quinzaine d’hommes et de femmes vêtues de blanc en rang d’oignons. « Ces personnages méprisables faisaient partie de la Cour Suprême du Salvador. Avec l’arrivée au pouvoir de Nayib Bukele, toutes les factions criminelles ont été démantelées, et avec elles, ces individus corrompus qui ont utilisé le pouvoir que l’État leur avait conféré pour libérer des criminels en échange de pots-de-vin », écrit un internaute.

Si le parti du président salvadorien a bel et bien attaqué le système judiciaire en destituant plusieurs juges de la Cour Suprême en 2021, cette vidéo n’a rien à voir avec cet épisode politique, mais montre des personnes impliquées dans un scandale financier de détournement de fonds. 

Scandale financier et magouilles

Grâce à une recherche d’image inversée, Les Surligneurs ont pu retrouver l’origine de la vidéo. Elle a été publiée par le média, La Prensa Gràfica : « le 10 mai, le Bureau du Procureur général de la République a présenté 15 individus impliqués dans l’affaire COSAVI. Les auteurs présumés font face à des chefs d’accusation pour des crimes incluant, entre autres, le blanchiment d’argent et d’actifs, la fraude à l’encontre de l’économie publique, le recel et l’association de malfaiteurs. »

L’affaire COSAVI, au Salvador, désigne le scandale financier qui a été découvert au sein de la banque privée coopérative, la Cooperativa de Ahorro y Crédito Santa Victoria (Cosavi), en 2024. Trente-deux personnes, et notamment des dirigeants, ont été accusées d’un détournement de 35 millions de dollars (30 millions d’euros) des fonds de la banque au détriment des clients de la banque, souvent modestes. 

L’affaire avait pris un tournant dramatique, lorsqu’en septembre 2024, neuf personnes, dont l’ancien directeur de la Cosavi – suspect dans l’affaire –, ont été tuées dans un crash d’avion alors que ce dernier, en fuite, était en train d’être ramené au Salvador. L’homme était escorté par le chef de la police, décédé lui aussi.

Si les accusations portent sur des détournements de fonds pour des usages personnels des dirigeants et employés de la banque, une autre partie de l’histoire est souvent occultée, rappelle Thierry Maire, sociologue spécialiste de l’Amérique centrale, rattaché au centre Maurice Halbwachs (ENS-EHESS-CNRS). Le média d’investigation salvadorien, El Faro, rapportait des accusations de financement de la campagne du parti de Nayib Bukele à hauteur de 60 000 dollars (52 000 euros) pour les élections de 2021.

Cette affaire aussi suspecte puisse-t-elle paraître n’est pas liée à une soi-disant arrestation de juges de la Cour Suprême. En revanche, l’arrivée au pouvoir de Nayib Bukele a eu des conséquences majeures sur la constitution de la Cour Suprême. 

Des législatives qui tombent à pic

En 2019, Nayib Bukele, outsider repoussé par son parti originel, le FNLM, qui se place à gauche, remporte l’élection présidentielle avec un autre parti, Nuevas Ideas, mais n’est en mesure de faire voter aucune loi majeure, n’ayant pas de majorité au Parlement. Début 2021, le vent tourne lors des élections législatives. C’est un raz-de-marée pour Nuevas Ideas qui obtient la majorité absolue.

À peine élu, le nouveau Parlement prend une décision qui prend tout le monde de court. « En deux heures, la Cour Suprême complète est destituée et a été remplacée par une toute nouvelle, explique Thierry Maire. Si les députés avaient le pouvoir d’entamer la procédure de destitution, la façon dont elle a été conduite de même que celle de la nomination des autres magistrats n’a pas été respectée. »

Pour le spécialiste du Salvador, ce remplacement complet de la plus haute juridiction salvadorienne se lit dans un contexte particulier : « En 2021, Nayib Bukele voit les problèmes judiciaires arriver. Pendant la période de pandémie de Covid-19, le gouvernement avait pris des mesures en contournant certaines procédures de budget et en le justifiant par un état d’urgence nationale. Or, une commission de lutte contre la corruption que Nayib Bukele a, lui-même, mise en place tente alors de faire la lumière sur cette période. »

Dans le système judiciaire du Salvador, la Cour Suprême est l’équivalent d’un mélange de nos Conseil d’État, Conseil constitutionnel et Cour de cassation, tout en œuvrant comme une sorte de ministère de la Justice, développe Thierry Maire. 

« La Cour Suprême gère les budgets, nomme les magistrats et attribue les dossiers, précise-t-il. Sa composition stratégique est la tâche du Parlement; or, les magistrats qui officient à la Cour Suprême avant les élections législatives de 2021 ont été nommés par la précédente mandature, hostile à Nayib Bukele. » D’où une envie pour lui de se débarrasser de cette Cour Suprême-là qui a la main sur les dossiers dans lesquels le gouvernement est mis en cause, analyse le chercheur. La nouvelle commission contre la corruption sera dissoute moins de deux ans après sa création, en juin 2021.

Les magistrats de la Cour Suprême non favorables à Nayib Bukele ont donc bien été destitués par ce vote au Parlement, le 1er mai 2021, pour « trahison et mise en danger des Salvadoriens », indique le sociologue. En revanche, aucune poursuite en justice ne sera réalisée contre ces anciens magistrats. 

« Bukele n’a pas eu besoin d’emprisonner des magistrats de la Cour suprême pour dominer le pouvoir judiciaire. Il a utilisé sa majorité législative pour remplacer et réaligner politiquement les principales autorités judiciaires » — Ignacio Arana Araya, chercheur en sciences politiques à l’université Carnegie Mellon

« Bukele n’a pas eu besoin d’emprisonner des magistrats de la Cour suprême pour dominer le pouvoir judiciaire. Il a utilisé sa majorité législative pour remplacer et réaligner politiquement les principales autorités judiciaires, conclut Ignacio Arana Araya, chercheur en sciences politiques à l’université Carnegie Mellon. C’est moins spectaculaire que l’affirmation devenue virale, mais bien plus important sur le plan institutionnel. »

La nouvelle composition de la Cour Suprême interprétera même la loi de façon à permettre la candidature de Nayib Bukele au scrutin présidentiel de 2024, alors que la réélection d’un président avait jusque-là été interdite. En 2025, une réforme constitutionnelle permet même au président de briguer un nombre illimité de mandats présidentiels.

Pour Ignacio Arana Araya, ce genre de publications virales rejoint l’image du « dictateur le plus cool du monde ». « Bukele a fait preuve d’une efficacité redoutable pour réduire la criminalité au Salvador, et il y est parvenu de manière spectaculaire : en mettant en scène des ‘méchants’ totalement soumis au sein de la ‘plus grande prison des Amériques’ (le Centre de confinement du terrorisme). Toutefois, il a atteint ce résultat au moyen de politiques impliquant des détentions massives ainsi que de graves violations des droits de la défense et des droits humains. »