En Algérie, une bataille de récits autour d’un attentat désormais avéré
Auteur : Etienne Merle, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste
Source : Compte Facebook, le 14 avril 2026
Plusieurs explosions, qualifiées d’attentats-suicides par de nombreux médias, ont été signalées le 13 avril dans la ville de Blida (Algérie). Sur les réseaux sociaux, certains internautes contestent toutefois cette version, évoquant un simple accident et accusant les médias de relayer de fausses informations. Deux jours après les faits, la thèse d’une attaque terroriste ne fait pourtant plus guère de doute.
Qui dit vrai ? Alors que plusieurs titres de presse (ici, ici ou ici) évoquent une tentative d’attentat suicide déjouée dans la ville de Blida, à 50km d’Alger (Algérie), des voix dissonantes émergent en ligne. « Des informations erronées circulent actuellement dans certains médias français et marocains, évoquant un prétendu double attentat à Blida, […] Alors qu’à Blida, le calme règne sous un doux temps pluvieux, et que les habitants vaquent paisiblement à leurs occupations. Un hiver plus pluvieux que d’habitude, signe, inchallah, d’une belle moisson cette année », écrit par exemple la page Algérie demain sur Facebook, le 13 avril 2026 peu avant minuit.
Même tonalité chez d’autres internautes : « Zéro explosion confirmée, zéro victime […] Les rumeurs hystériques sur Blida pendant la visite historique du Pape Léon XIV sont du pur poison. Ces mensonges sont EXACTEMENT ce que rêvent les ennemis de l’Algérie : les extrémistes de tous bords et la fachosphère française. Ils ne supportent pas que notre pays, stable et souverain, accueille le monde avec dignité ».
Malgré ces contestations, l’existence d’explosions à Blida et leur caractère terroriste apparaissent désormais solidement étayés par plusieurs sources sérieuses et concordantes.
Bataille en ligne
Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut revenir à la manière dont l’information a émergé et s’est structurée au fil de la journée du 13 avril.
Les premiers éléments apparaissent en début d’après-midi, aux alentours de 14 heures, heure locale. Des vidéos diffusées en ligne [attention images choquantes] évoquent alors des « attentats suicides » à proximité du commissariat central de Blida. À ce stade, il ne s’agit encore que d’informations fragmentaires, principalement relayées sur les réseaux sociaux, sans confirmation.
Les premières réactions ne se font pas attendre : « Fake News vérifier vos sources avant de parler ou cherchez vous uniquement à nuir à l’Algérie », commente un internaute sous une publication annonçant l’attaque. « C’est faux, il s’agit de deux personnes écrasées par un camion !!! » affirme un autre.
Les premières reprises médiatiques interviennent peu après. À 15h37, le magazine Marianne publie un premier article : « Un double attentat a ciblé la ville de Blida, à 50 kilomètres au sud d’Alger, en fin de matinée de lundi 13 avril. Selon des témoins, deux kamikazes ont fait exploser leurs charges devant le commissariat central de la ville, une importante agglomération », écrit le journal, qui accompagne son article d’une photo et précise s’appuyer sur « plusieurs témoins ».
Le site marocain Hespress suit immédiatement, à 15h39, en évoquant lui aussi « deux attaques suicides visant des sites sensibles ». Au même moment, des internautes affirment que tout est faux : « Je viens de la wilaya #البليدة, près de la rue Mohammed Boudiaf. J’étais il y a peu au souk Kasab et je me dirigeais vers Dar Al Afia. Les choses sont normales, il ne s’est rien passé du tout. Tout ce qui circule n’est que des rumeurs visant à troubler l’atmosphère et à semer la confusion, surtout avec les discussions sur la visite du Pape en Algérie », écrit un citoyen algérien, à 15h59.
Rumeurs et silence radio des autorités
Dans les heures suivantes, sur le réseau X, le journaliste de France 24 Wassim Nasr, spécialiste du djihadisme, écrit à 17h40, en accompagnant son message d’une vidéo [Attention image choquante] : « #Algérie deux kamikazes ont activé leurs charges explosives à Blida. Pas de bilan précis ni de revendication pour le moment ».
Contacté le 14 avril par Les Surligneurs, le journaliste confirme ses informations : « Les deux vidéos que j’ai publiées sont authentiques ».
Là encore, sous sa publication, les commentaires dénoncent une supposée désinformation : « Générée avec de l’IA. Vous n’avez aucune limite dans la désinformation », dénonce l’un. « Y’a rien. Supprime vous êtes ridicule », enchaîne un autre.
Dans le même temps, d’autres médias approfondissent le contexte. Jeune Afrique souligne que la visite du pape Léon XIV en Algérie a été perturbée par un attentat à Blida, en s’appuyant sur le témoignage d’une source directe : « Très vite, j’ai appris qu’il s’agissait d’un double attentat kamikaze, dont l’un devant le commissariat central et l’autre à environ 500 mètres de là […] Quelques minutes plus tard et alors que j’étais encore secouée de sanglots, j’ai entendu le propriétaire du restaurant décrire un homme vêtu d’une kachabia, une tenue traditionnelle marron avec capuche, qui s’est fait exploser juste devant un policier. »
Autrement dit, en fin d’après-midi, le 13 avril, plusieurs médias sérieux s’appuient sur des vidéos, des photos et des témoignages directs pour qualifier les explosions d’attaques kamikazes.
Pourtant, bien plus tard dans la nuit et jusqu’au lendemain, des internautes continuent de qualifier ces informations de « fake news ». « Confirmation, en direct de Blida, c’est bien UN simple accident ! Notre frère, est de Blida, et le confirme !! @MarianneleMag devrait être sanctionné pour cette BIG FAKE NEWS ! » s’agace une internaute.
Comment expliquer une telle divergence d’informations ? « Les autorités algériennes n’ont pas communiqué officiellement et semblent laisser volontairement le flou s’installer autour de cet événement. On a plusieurs rumeurs qui circulent : une explosion liée à une bonbonne de gaz ou un accident, mais il s’agit bien d’un attentat kamikaze » précise une source bien informée à Alger, auprès des Surligneurs.
Des zones d’ombres
Au 14 avril, la qualification d’attaque terroriste ne fait plus débat. Selon TV5 Monde, qui cite une dépêche de l’Agence France-Presse, « d’une manière absolument catégorique, c’est attesté par des témoins, il y a eu deux incidents de sécurité hier après-midi à Blida, incidents à caractère terroriste ».
L’agence affirme s’appuyer sur une « une source occidentale informée du dossier » et sur « des images authentifiées par l’AFP ». « Deux kamikazes se sont fait sauter et sont morts », a précisé cette source, ajoutant que le bilan restait, à ce stade, inconnu.
Selon la source située à Alger, contactée par Les Surligneurs, un « troisième kamikaze serait actuellement en fuite et recherché par les autorités algériennes ». Une information que Les Surligneurs n’ont, pour l’heure, pas pu recouper.
Pour autant, plusieurs incertitudes demeurent. Au moment de la rédaction de cet article, aucune revendication n’a été constatée. Le bilan humain reste également flou : le nombre exact de victimes ou de blessés n’est pas établi avec certitude.
Selon Le Monde et Marianne, plusieurs personnes auraient été blessées dans cette attaque-suicide, qui visait vraisemblablement le commissariat central de la ville. « Un policier serait gravement blessé mais il n’y a pas de victimes civiles », précise la même source auprès des Surligneurs.
Enfin, aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir un lien entre ces événements et la visite du pape Léon XIV en Algérie. Une chose semble néanmoins certaine : le flou qui a entouré les premières heures de l’événement tient sans doute en partie à l’absence de communication officielle – [les autorités algériennes n’ont toujours pas communiqué à l’heure où sont écrites ces lignes – , NDLR], mais il ne remet pas en cause la réalité des faits rapportés.
