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Photo : image d'illustration, libre d'utilisation.

Un étranger de plus de 65 ans peut-il vraiment toucher 1034 euros par mois en arrivant en France ?

Création : 7 avril 2026

Autrices : Lou Turbelin, étudiante à Sciences Po Saint-Germain-En-Laye

Clara Robert-Motta, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Source : Punchline week-end CNews, le 24 octobre 2025

Une séquence d’un chroniqueur de CNews détaillant une aide qui inciterait les personnes étrangères, et notamment les Algériens, à venir en France est devenue virale. Est-il vrai qu’un étranger de plus de 65 ans qui n’a jamais cotisé en France et résidant trois mois par an sur le territoire peut toucher 1034 euros ? Partiellement.

L’idée d’une France trop généreuse avec les personnes étrangères et trop injuste avec ses propres compatriotes est une lame de fond de certaines figures de droite ou d’extrême droite. En cohérence avec ce narratif, certains dénoncent ce qu’ils estiment être une injustice : des étrangers auraient le droit à une retraite sans jamais avoir cotisé en France.

Une séquence du syndicaliste, Joseph Thouvenel, ancien vice-président de la CFTC et désormais chroniqueur dans différents médias, comme CNews et Sud Radio, est devenue virale. Dans cet extrait de l’émission Punchline week-end de CNews du 24 octobre 2025, le chroniqueur entend dénoncer une pratique qui, selon lui, attire les personnes algériennes et d’autres nationalités à s’installer en France.

« Un Algérien qui a plus de 65 ans, qui n’a jamais cotisé, jamais travaillé en France, qui vient s’installer en France, qui peut prouver qu’il est là depuis trois mois, il va toucher l’ASPA, et il va dire j’ai pas de revenus : 1034,28 euros par mois », assure Joseph Thouvenel, qui avait déjà expliqué la même chose un an plus tôt au micro de la chaîne Youtube Tocsin. 

Reprise de nombreuses fois sur les réseaux sociaux, la séquence a été tronquée pour enlever la partie qui précise que la personne touchera l’ASPA s’il n’a pas de revenus. Ces chiffres méritent donc d’être nuancés. Certes, les personnes âgées algériennes peuvent prétendre à une aide, mais cela n’est pas automatique et encore moins exempt de toute condition.

Pas une retraite, mais un minimum vieillesse

Il existe bel et bien une allocation que peuvent toucher des personnes âgées n’ayant pas cotisé ou travaillé en France, en revanche, il ne s’agit pas d’une retraite, mais d’un autre type d’allocation.

En effet, le minimum vieillesse, aujourd’hui connu sous le nom d’ASPA (Allocation de Solidarité pour les Personnes Âgées), ne nécessite, pour sa part, la justification d’aucune activité salariée ou quelconque cotisation. Comme son nom l’indique, c’est un minima social non contributif, autrement dit, un revenu lié au principe de solidarité, qui est versé par les caisses de retraite (régime général et autres, comme le régime agricole de la MSA).

Ce minimum fonctionne donc comme un complément de revenu. C’est-à-dire que si le demandeur touche déjà un salaire ou une pension quelconque, il ne pourra percevoir que la différence entre ce qu’il touche et le montant maximums de l’allocation. Celle-ci s’élève à 1043,59 euros par mois pour une personne seule et 1620,18 euros pour un ménage ou un couple, au 1er janvier 2026, selon une circulaire de la CNAV

Par ailleurs, les conditions pour percevoir ce minimum vieillesse sont strictes. Vous devez avoir 65 ans ou plus. Il ne faut pas que votre revenu (professionnel, pension alimentaire, pension d’invalidité, de retraite, des biens immobiliers) dépasse les montants maximum de l’allocation. Vous devez justifier d’une résidence stable et régulière soit sur le territoire métropolitain, soit dans un département ou collectivité d’outre-mer.  Au 31 décembre 2024, 754 000 personnes bénéficient du minimum vieillesse.

Dispositions spécifiques pour les personnes étrangères

Une personne étrangère peut, effectivement, bénéficier de l’ASPA… mais là encore sous conditions. Toute personne étrangère (sauf pour les Suisses et les ressortissants de l’Espace économique européen) doit, pour toucher cette allocation, prouver être titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler depuis au moins dix ans de façon ininterrompue.

Toutefois, les ressortissants de certains pays bénéficient d’un statut différent justifié par les accords bilatéraux signés entre la France et leur pays. C’est le cas pour l’Algérie. Les accords de sécurité sociale entre les deux pays qui découlent des accords d’Évian, ratifiés en mars 1962, permettent la reconnaissance du principe d’égalité de traitement entre ressortissants algériens et ressortissants français. 

Comme l’a rappelé le Défenseur des droits en 2018, les ressortissants algériens en situation régulière remplissant les autres critères de versement de l’ASPA (âge, revenu…) peuvent ainsi prétendre à cette aide tant qu’ils justifient une présence permanente sur le sol français. Contrairement à ce qu’indique le chroniqueur sur CNews, depuis 2023, la présence en France doit être d’au moins neuf mois sur l’année de versement de l’ASPA, contre six auparavant.

Pour les personnes de nationalité étrangère comme française, la caisse de retraite vérifie ces déclarations de résidence. « Lorsque nous croisons les fichiers, il apparaît parfois une présomption de fraude, détaille Renaud Villard, directeur de Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse (CNAV). Dans ces cas-là, nos conseillers-enquêteurs vont ensuite envoyer des courriers et vont jusqu’à se déplacer au domicile. »

Quant à savoir combien de personnes étrangères bénéficient de l’ASPA, cette donnée n’est pas connue. « Nous ne stockons pas la nationalité dans nos fichiers, car ce minima social n’est pas conditionné à la nationalité. Nous n’avons donc pas le droit, en vertu du RGPD, de conserver ce genre de données. »

La caisse de retraite conserve le lieu de naissance de ses bénéficiaires, mais celui-ci ne présume pas de la nationalité des recourants. 

Des personnes qui n’ont jamais travaillé en France touchant l’ASPA

Quant aux personnes n’ayant jamais cotisé en France et qui viendraient bénéficier de l’ASPA, les chiffres tendent à démonter un mythe. Si vous n’avez jamais travaillé en France, que vous soyez français ou pas, il existe un service – rattaché à la MSA – qui verse l’ASPA. En 2022, celui-ci a versé ce minima social à 65 080 personnes (sur 691 210 bénéficiaires en tout en 2022). Il n’y a donc que 9 % des recourants au minimum vieillesse qui n’avaient jamais cotisé en France.

Lors d’une question au gouvernement, un député avait obtenu d’autres chiffres, en particulier sur les personnes étrangères. « Un seul chiffre : sur environ 580 000 bénéficiaires de l’ASPA et du minimum vieillesse [en 2018, ndlr], 3 % sont des étrangers qui n’ont pas ou peu travaillé en France. Ce sont, pour l’essentiel, des veuves dont la pension de réversion, modeste, est complétée par l’ASPA », précisait la secrétaire d’État, Geneviève Darrieussecq.

Une allocation peu demandée

Par ailleurs, le taux de non-recours reste élevé, d’après le directeur de la CNAV. « Nous ne pouvons pas documenter finement le non-recours, car, par définition, il reste beaucoup de personnes qui pourraient y avoir droit mais que nous n’avons pas détectées. » Au total, il estime qu’environ un tiers des personnes qui pourraient y avoir droit ne le font pas.

D’autant plus qu’il existe un non-recours choisi significatif. « Notre taux de conversion est de 70 %; c’est-à-dire que 30 % des personnes qui y auraient droit et que nous allons voir refusent de demander l’ASPA », note Renaud Villard pour qui ces refus s’expliquent par le fait que cette démarche qui peut être perçue comme stigmatisante pour les demandeurs, mais aussi par la peur de la récupération sur succession. 

En effet, au décès du bénéficiaire, si celui-ci possède un actif net de succession (c’est-à-dire le montant du patrimoine moins les dettes) au moins égal à 108 586,14 euros, alors la caisse de retraite pourra récupérer le montant des prestations versées.