Non, la consommation de poudre de vers de farine, autorisée par l’UE, n’est pas nocive pour l’homme
Auteur : Hugo Guguen, juriste
Relecteur : Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun.
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte Facebook, le 10 février 2025
Fin janvier 2025, la Commission européenne a autorisé la mise sur le marché de vers de farine, jugés propres à la consommmation. Peu après, des fausses informations sur le potentiel cancérogène des insectes ont resurgi sur la toile. Pourtant, la molécule de chitine contenue dans les insectes et qui affole certains internautes ne présente pas de danger.
« Eh bien Hakuna Matata ! » Il semblerait que Simba ne soit pas le seul qui s’apprête à manger des insectes. La poudre de larves entières de vers de farine (de l’espèceTenebrio molitor) est officiellement commercialisée en Europe pour la fabrication de produits alimentaires, tels que du pain ou des compotes, depuis le 10 février 2025. Et tout le monde n’est pas aussi ravi que le jeune lionceau.
« Un insecte n’est pas un crustacé. Personne ne peut dire comment le système digestif va réagir à court ou long terme, notre microbiote n’est pas habitué à cet aliment. Cela ne fait pas parti[e] de notre héritage alimentaire », peut-on lire sur Facebook.
Plusieurs internautes avancent que la consommation d’insectes serait nocive pour l’homme. En particulier à cause de la chitine, une molécule naturelle contenue dans la carapace de certains insectes. Selon certains, ce composé chimique favoriserait le développement du cancer chez l’homme.
« Les insectes contiennent de la chitine qui ne peut pas être traitée par nos intestins, mais la chitine est un polysaccharide très appétissant pour le cancer, les parasites, les champignons et à peu près tout ce qui cause des maladies […]. Maintenant, vous savez pourquoi ils veulent que nous mangions des insectes », alertent certains utilisateurs.
Déjà débunkée en 2022 par l’AFP, cette affirmation liée à une théorie du complot demeure toujours fausse aujourd’hui. Les Surligneurs font le point.
Les insectes, une denrée ancestrale
Si certains insectes, dont la coccinelle, peuvent être dangereux à la consommation comme le précise au Figaro Étienne Normandin, entomologiste à l’université de Montréal, nombre d’entre eux sont reconnus par la communauté scientifique comme comestibles… et même sains !
Ces petites bêtes sont un aliment ancestral pour l’homme, y compris en Occident. Ils continuent de faire partie de l’alimentation de nombreuses personnes à travers le monde. À titre d’illustration, au Burkina Faso, le « chitoumou » (la chenille du karité) est une source nutritive importante pour les personnes en situation précaire.
Des organismes internationaux reconnaissent d’ailleurs certains de leurs bienfaits. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, par exemple, explique sur son site internet que les insectes représentent une source alimentaire « saine » et « nutritive ».
René Lafont, professeur à l’Institut de biologie Paris-Seine de Sorbonne Université, confirme que les insectes sont riches en protéines et peuvent être un apport alimentaire essentiel pour certaines populations. « Divers insectes sont consommés comme sources de protéines par de nombreuses populations, suffisamment pour que des personnes se lancent dans leur production et leur élevage », indique le chercheur aux Surligneurs.
La consommation d’insectes peut toutefois provoquer de potentielles allergies. « On ne peut pas exclure des allergies, mais c’est une question qui peut se poser pour tous les aliments (crustacés, cacahuètes, gluten…), développe le spécialiste, qui tempère toutefois l’impact de l’autorisation européenne. Au regard de la composition maximale autorisée de vers de farine par le règlement, leur présence est plus symbolique qu’autre chose. »
La chitine est aussi présente dans les champignons
Qu’en est-il de la chitine, cette substance qui inquiète de nombreux internautes ? René Lafont est formel, elle n’est pas nocive pour l’homme. Et heureusement, car elle ne se cantonne pas qu’aux carapaces d’insectes. « La chitine est une molécule extrêmement abondante dans la nature, explique l’expert, il s’agit d’un composant essentiel de l’exosquelette des insectes et des crustacés, mais elle est également présente dans les membranes des champignons. »
Pour autant, tout n’est pas faux dans les affirmations que Les Surligneurs ont repérées sur les réseaux sociaux. Par exemple, il est vrai que les humains ne produisent pas naturellement l’enzyme qui dégrade la chitine (celle-ci se nomme la chitinase) et permet donc sa digestion.
En revanche, d’autres organismes le font pour nous. « Nous ne possédons pas de chitinase fonctionnelle, rappelle René Lafont. Les enzymes permettant de la digérer sont en revanche produites par notre microbiote intestinal et en digèrent une fraction. » Ce cas de figure est loin d’être isolé. La cellulose, contenue dans la salade ou les pruneaux, subit le même processus, indique le biologiste.
Un effet probiotique positif
Ces affirmations sont confirmées par Mareike Janiak, autrice d’un article scientifique sur les gènes des chitinases. Auprès de l’AFP, la chercheuse précise que, même si la chitine n’est pas intégralement digestible, cela ne la rend pas pour autant dangereuse pour l’homme. « Les biologistes ont longtemps pensé que les mammifères ne produisaient pas d’enzyme capable de décomposer la chitine, mais cela ne signifie pas qu’un insecte ne peut pas être traité par l’intestin », explique-t-elle.
Selon René Lafont, aucune donnée ne montre que cette molécule est toxique. Au contraire, elle aurait même des propriétés intéressantes, comme son effet probiotique, permettant à certaines bactéries utiles de se multiplier dans notre flore intestinale. « Elle peut, par ailleurs, être transformée en glucosamine, un composé que l’on recommande comme complément alimentaire pour lutter contre l’arthrose, liste le professeur. Enfin, les fibres de chitine purifiée peuvent servir à faire des pansements pour soigner les brûlés. »
Une étude menée par des chercheurs de l’université de Toronto publiée en 2022 atteste des vertus potentiellement bénéfiques de la chitine : la molécule pourrait limiter la prolifération de cellules cancéreuses.
Un produit sans danger selon l’EFSA
Le ver de farine est loin d’être le premier insecte à arriver sur le marché européen. Depuis 2021, les insectes font partie intégrante des aliments circulant dans l’union. Plusieurs autorisations ont déjà été accordées par la Commission européenne à d’autres espèces, comme la poudre de grillon domestique en 2022 ou les vers de farine jaune séchés en 2021.
La Commission européenne, dans une foire aux questions relative à la récente mise sur le marché de la poudre de vers, confirme que les insectes ne peuvent être autorisés que s’ils ne présentent aucun risque pour la santé humaine.
Elle précise également qu’à l’exception de possibles allergies, la poudre de larve de vers de farine peut être consommée sans danger : « La poudre de larves entières de Tenebrio molitor traitée aux UV a fait l’objet d’une évaluation scientifique rigoureuse par l’autorité européenne de sécurité des aliments, qui a conclu que le nouvel aliment est sûr. »
Afin de pallier les risques d’allergies, le règlement mentionne explicitement en annexe certaines exigences en matière d’étiquetage spécifique supplémentaire. En somme, s’il est tout à fait possible d’être récalcitrant à l’idée de consommer des insectes, rien ne permet d’affirmer que ces derniers sont cancérogènes et dangereux pour l’homme.