L’euthanasie en France

par Jean-Paul Markus, Professeur de droit

    Face aux affaires qui se multiplient devant les juges et à l’approche d’une réforme législative sur la question, il convient de rappeler ce qu’est le droit de l’euthanasie en France et ce qu’il pourrait devenir, étant précisé que le terme « euthanasie » n’existe pas en droit français.

    L’arrêt des traitements n’est pas de l’euthanasie. Une des règles éthiques fondamentales de la médecine moderne est d’éviter l’obstination déraisonnable. L’obstination déraisonnable (aussi appelée acharnement thérapeutique ») est interdite par la loi et le code de déontologie des médecins (art. 37). Elle consiste selon la loi à entreprendre ou maintenir des traitements « inutiles ou disproportionnés » ou qui « n’ont d’autres effets que le maintien artificiel de la vie ». Avant d’en arriver à ce stade, les médecins cessent les traitements, en sachant que l’issue sera très probablement la mort du patient. Depuis l’emblématique combat judiciaire autour de Vincent Lambert, qui vit pour la première fois un juge statuer sur la décision médicale d’arrêter les traitements, les cas se sont multipliés, avec dernièrement celui de la jeune Inès, pour laquelle le juge a validé l’arrêt des traitements. À noter que l’arrêt des traitements ne concerne pas que les soins destinés à maintenir la vie, comme l’hydratation et la nutrition artificielles. Le Conseil d’État a également validé la décision de médecins refusant aux parents une chimiothérapie intensive suivie d’une allogreffe de moelle osseuse, au motif que ce traitement ne serait pas supporté par la patiente dont l’état était trop dégradé.

    L’arrêt des traitements suit une procédure collégiale ouverte aux proches du patient. La loi dite Clayes-Léonetti du 2 février 2016 encadre strictement la procédure d’arrêt des traitements. Il existe une procédure dite « collégiale » définie par le Code de déontologie médicale, qui oblige le médecin à consulter d’abord les « directives anticipées » de son patient lorsqu’il en a laissées. Toute personne peut en effet stipuler par écrit qu’elle refuse par avance toute obstination déraisonnable. Ce dispositif peut paraître inutile car les médecins ne peuvent pratique l’acharnement thérapeutique. Mais l’intérêt des directives anticipées est de couper court aux litiges qui surviennent entre les médecins et les proches du patient, alors que ce dernier n’est plus en état d’exprimer sa volonté. Toute l’affaire Lambert repose sur l’absence de directives anticipées, et son incapacité à s’exprimer. Durant cette procédure, qui peut être déclenchée à l’initiative des médecins ou des proches, toute l’équipe soignante est sollicitée, mais aussi un médecin extérieur pour avis, et au besoin un second médecin. L’avis des proches est recueilli également, mais il ne lie pas les médecins. Si le patient est mineur, les parents sont bien entendu sollicités, mais pour avis également. Selon le juge, le médecin doit s’efforcer de « dégager une position consensuelle ».

    L’arrêt des traitements peut être attaqué devant le juge en référé, mais avec peu de chances de succès. Lorsque la décision issue de cette procédure collégiale tend à l’arrêt des traitements, elle est de plus en plus souvent attaquée devant le juge. Ce dernier s’en remet toujours aux médecins sur le fond, mais il vérifie que la procédure est respectée, notamment la recherche de l’intention du patient. On a déjà vu des cas d’annulation de la décision d’arrêter les traitements pour non-respect de la procédure, y compris dans l’affaire Vincent Lambert. Dans cette affaire d’ailleurs, le juge a obligé l’hôpital à engager la procédure collégiale car les médecins refusaient de le faire en raison d’un climat de tension délétère. Enfin, les motifs religieux invoqués par la famille contre l’arrêt des traitements ne sont pas pris en compte par le juge.

    L’arrêt des traitements suppose des traitements palliatifs. Lorsqu’il décide d’arrêter les traitements, le médecin « sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa vie en dispensant les soins palliatifs » (Code de la santé publique, art. L. 1110-5-1). Ces soins palliatifs, rendus obligatoires par la loi dite Kouchner du 4 mars 2002, consistent en une « sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès, associée à une analgésie et à l’arrêt de l’ensemble des traitements de maintien en vie » (art. R. 4127-37-3). C’est ce que certaines appellent une euthanasie « passive », au sens où l’équipe médicale ne fait qu’accompagner le mourant, même si la sédation aura certainement pour effet d’accélérer la survenue de la mort. L’absence de soins palliatifs constitue une faute.

    L’« euthanasie active » est un crime en l’état actuel du droit, cela pourrait changer. Abréger la vie d’un patient en fin de vie par un poison ou tout autre moyen, même pour limiter ses souffrances, est considérée en France comme un meurtre (C. pénal, art. 221-1). C’est l’affaire Bonnemaison, ce médecin condamné à deux ans avec sursis puis radié de l’ordre. L’aide au suicide, pratiquée en Suisse, sera regardée comme une non-assistance à personne en péril, voire comme un meurtre si la personne malade n’a pas toute sa raison au moment où elle demande à être aidée, notamment du fait de sa maladie. Des voix s’élèvent pour qu’un « droit de mourir » soit consacré. Une proposition de loi de La France Insoumise penche pour la possibilité « d’être euthanasiée » pour la personne qui le demande, ou le « suicide assisté », avec toutefois clause de conscience pour le médecin qui pourrait ainsi refuser en son nom propre. De son côté, le gouvernement attend les résultats d’une consultation nationale sous l’égide du Comité consultatif national d’éthique, ouverte sur internet.

    “Spitzenkandidat” : Comment sera désigné le Président de la Commission en 2019 ?

    par Martial Guérin

    À quoi sert le Parlement européen ?

    Du 23 au 29 mai prochain, les citoyens de toute l’Union européenne seront appelés à voter pour élire les députés qui siègeront au sein du Parlement européen. Dans un contexte marqué par une montée des nationalismes en Europe et une défiance grandissante à l’égard de l’Union européenne, l’issue de cette élection est très incertaine. Pourtant, la composition de la future assemblée aura de réelles conséquences sur le fonctionnement des institutions mais aussi sur les politiques menées par l’Union dans les cinq prochaines années –et donc sur notre vie quotidienne.

    Le Parlement européen est la seule institution de l’Union élue au suffrage universel direct. C’est pourquoi son influence politique et ses pouvoirs n’ont cessé de croitre depuis 1957. Il joue un rôle majeur dans le processus décisionnel de l’Union européenne, d’abord en étant associé à l’élaboration des textes européens : il vote, conjointement avec le Conseil et sur proposition de la Commission, la législation de l’Union. Ensuite, le Parlement européen établit, avec le Conseil, le budget de l’Union. Enfin, le Parlement européen exerce un contrôle politique sur l’ensemble des institutions.

    Mais le Parlement européen dispose d’un autre pouvoir extrêmement important : il élit le président de la Commission européenne sur proposition du Conseil européen . Cela signifie que le choix de ce président dépendra du résultat des élections au Parlement européen. Et comme le président propose ses commissaires (l’équivalent de ses ministres), on comprend que le résultat des élections à venir aura un impact non seulement sur la composition du Parlement mais aussi sur celle de la Commission européenne.

    Le processus de désignation de ce président fait aujourd’hui débat : faut-il le lier d’avantage au résultat des élections, ou au contraire l’en détacher ? Pour comprendre les enjeux, il est utile de procéder à quelques petits rappels.

    Qu’est-ce que la procédure du « spitzenkandidat » ?

    Le lien entre nomination du président de la Commission et élections européennes n’a pas toujours existé. En effet, dans le système institué par le traité de Maastricht de 1993 le président de la Commission était choisi directement par les dirigeants des Etats membres de l’Union. Consulté, le Parlement européen ne pouvait refuser cette nomination. Avec la procédure prévue par le traité d’Amsterdam de 1997 l’avis des députés européens était davantage pris en compte : le Parlement européenne approuvait le candidat nommé par les chefs d’Etat ou de gouvernement. Ce processus a de nouveau été modifié par le traité de Lisbonne afin de le rendre plus démocratique.

    Depuis 2009, le traité vient ainsi prévoir un réel lien entre élections européennes et désignation du président de la Commission. En effet, le Conseil européen doit proposer au Parlement européen un candidat à la fonction de président de la Commission, en tenant compte du résultat des élections européennes. Ce candidat est ensuite élu par les députés européens.

    Sur la base de ce que prévoit le traité, un mécanisme de sélection des différents candidats au poste de Président de la Commission a été mis en place lors des élections européennes de 2014 : la procédure dite du « spitzenkandidat ». Emprunté au système électoral allemand, ce terme désigne lors d’un scrutin le « candidat en tête de liste ». Appliqué à l’échelle de l’Union européenne, il désigne le mécanisme selon lequel est élu Président de la Commission le candidat du groupe politique européen ayant remporté le plus de sièges au Parlement européen. Pour que cela fonctionne, chaque groupe doit désigner en amont de l’élection son candidat au poste de président de l’organe exécutif de l’Union. Avec ce mécanisme, il est pleinement tenu compte des élections au Parlement européen dans la nomination du futur président de la Commission.

    Cette procédure vient faire des partis ou groupes politiques européens les principaux acteurs de la campagne pour la présidence de la Commission, et, par conséquent, vient renforcer la légitimité démocratique de celle-ci. En effet, par leurs votes, les citoyens choisissent non seulement une liste de députés européens mais également le futur président de la Commission.

    Ainsi, en 2014, cinq groupes politiques européens avaient désigné leurs candidats en tête de liste pour la présidence de la Commission. Jean-Claude Juncker, candidat en tête de liste du Parti Populaire Européen (PPE), fut nommé Président de la Commission, son parti ayant obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement.

    Comment sera désigné le Président de la Commission en 2019 ?

    Le processus du spitzenkandidat sera-t-il de nouveau utilisé pour désigner le futur président de l’exécutif européen ?

    Le 7 février 2018, le Parlement européen a rappelé son attachement à ce mécanisme de sélection. Selon les députés européens, le processus du spitzenkandidat contribue à la transparence des institutions, les citoyens ayant connaissance des candidats à la présidence de la Commission avant les élections européennes et non après, comme c’était le cas auparavant. En outre, ce processus participerait au renforcement de la conscience politique des citoyens européens. Dès lors, le Parlement européen, qui estime que le processus du spitzenkandidat a été une réussite en 2014, compte renouveler cette pratique lors des élections de mai prochain.

    Les députés ont par ailleurs précisé qu’ils n’hésiteront pas à rejeter tout candidat à la présidence de la Commission qui n’aura pas été désigné comme candidat en tête de liste d’un des partis politiques européens avant les élections. Le PPE a ainsi choisi Manfred Weber comme tête de liste de son groupe pour la présidence de la Commission. Les députés européens mettent ainsi en garde le Conseil européen : le Parlement ne votera pas pour un candidat imposé par les dirigeants des Etats membres.

    Le Parlement se montre donc particulièrement méfiant à l’égard des dirigeants du Conseil européen. Cette prudence des députés européens est loin d’être infondée. En effet, dès 2014, le processus du spitzenkandidat ne faisait pas l’unanimité au sein des chefs d’Etat ou de gouvernement. Ceux-ci souhaitaient en effet garder un rôle important dans la nomination du futur président de la Commission et s’étaient donc montrés particulièrement prudents face à ce nouveau mécanisme. La chancelière allemande, Angela Merkel, avait ainsi déclaré qu’il n’existait aucun “lien automatique” entre le parti européen qui remporte les élections européennes et le président de la Commission européenne. Les premiers ministres britannique et hongrois, David Cameron et Viktor Orbán, s’étaient même opposés à la nomination de Jean-Claude Juncker. Cela n’avait cependant pas empêché l’ancien Premier ministre luxembourgeois de prendre la tête de la Commission européenne.

    Ces réticences à l’égard du processus du spitzenkandidat n’ont pas disparu en cinq ans. En effet, le 23 février 2018, à l’issue d’une réunion des 27 dirigeants des Etats membres de l’Union européenne, Donald Tusk a déclaré que le Conseil européen qu’il préside « ne pouvait garantir à l’avance qu’il proposerait l’une des têtes de liste au poste de président de la Commission européenne » et que le mécanisme de sélection mis en place en 2014 « ne présente aucun caractère automatique ». Les chefs d’Etat ou de gouvernement considèrent qu’ils disposent d’une certaine autonomie dans la nomination du futur président de la Commission, et donc qu’aucun parti ne peut imposer son candidat, même s’il arrive en tête aux élections. Cette liberté de choix du Conseil européen est notamment défendue par Emmanuel Macron qui craint que la droite européenne s’empare de nouveau de la présidence de la Commission, au détriment de son parti, La République en marche, qui pour l’instant n’est affilié à aucun parti politique européen et ne peut donc a priori pas présenter un candidat à la présidence de la Commission.

    À six mois des élections européennes, la nomination du futur président de la Commission européenne fait donc déjà l’objet de nombreux débats, et pourrait même être à l’origine d’un conflit ouvert entre le Parlement européen et le Conseil européen. Quel que soit le processus choisi, spitzenkandidat ou non, il faudra trouver un candidat qui satisfasse à la fois les Etats membres, le Parlement européen, et les partis politiques européens. C’est peut-être au prix de ces incertitudes que la démocratie s’ancrera dans l’Union européenne.