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L'île Hunter. Photo : Befa34. CC BY-SA 3.0. https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/

Les négociations au Vanuatu signifient-elles qu’Emmanuel Macron va céder les îlots Hunter et Matthew ?

Création : 29 décembre 2025

Autrice: Maïwenn Furic, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste

Source : Compte X, le 14 décembre 2025

Des discussions sont en cours entre la France et le Vanuatu au sujet d’un différend de souveraineté portant sur les îlots rocheux inhabités de Hunter et Matthew, dans le Pacific sud. Ces échanges ont conduit certains responsables politiques à évoquer une possible cession de ces territoires. À ce stade, aucun élément ne permet toutefois d’étayer l’existence d’un tel projet.

Deux petits îlots rocheux français sont au cœur des débats depuis plusieurs jours : Hunter et Matthew, situés au large de la Nouvelle-Calédonie. À en croire plusieurs responsables politiques, Emmanuel Macron voudrait tout simplement les céder au Vanuatu, pays voisin. « Macron veut donner 2 îles françaises et 350 000 km2 d’espace maritime à une puissance étrangère ! », entend alerter Florian Philippot, président des Patriotes. « Macron n’a pas le DROIT de démanteler le territoire national ! Après avoir bradé nos fleurons, il brade carrément la France elle-même ! », a-t-il écrit sur X le 14 décembre, peu après des discussions entre les délégations françaises et vanuataises, qui se sont terminées le 21 novembre dernier à Port-Vila.

Si, de prime abord, l’intérêt de ces deux îlots inhabités – abritant uniquement de la faune, de la flore et une station météorologique – peut sembler limité, leur importance stratégique réside dans la zone économique exclusive qui les entoure : près de 350 000 km² d’espace maritime sur lesquels la France revendique des droits d’exploitation exclusifs. Une souveraineté toutefois contestée par le Vanuatu.

Les récentes négociations ont ravivé le débat et servi de point d’appui à plusieurs responsables politiques, principalement d’extrême droite, pour dénoncer la politique du gouvernement d’Emmanuel Macron. Mais ces discussions traduisent-elles réellement l’existence d’un projet de cession porté par la France ? Pas en l’état. Explications.

Un différend diplomatique qui date des années 80

Florian Philippot affirme que, bien que le Vanuatu revendique ces îles « depuis toujours », il aurait été « reconnu qu’elles sont françaises » et que cela n’aurait jamais « posé de problèmes », au point qu’il n’y aurait eu « aucun sujet » jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron veuille « d’un coup, on ne sait pas pourquoi, donner deux îles françaises à un pays étranger ». Cette lecture est fausse et relève d’une réécriture de l’histoire. Reprenons.

La France a pris possession d’Hunter et Matthew en 1929. En 1975, à l’issue de différends avec le Royaume-Uni, elle y fait apposer une plaque de souveraineté à titre symbolique. Les revendications du Vanuatu ne tardent pas à émerger. Elles s’appuient notamment sur l’argument selon lequel ces îlots auraient été visités à plusieurs reprises, à l’époque précoloniale, par des pirogues originaires de l’archipel.

Ainsi en 1983, l’État du Vanuatu, indépendant depuis peu, en a revendiqué la souveraineté. Une délégation a même tenté de forcer la main de la France en allant y planter le drapeau vanuatais, sans succès. À la suite de cet épisode, la France renforce sa présence par des patrouilles régulières de la Marine nationale afin de maintenir son contrôle sur les îlots.

Les États campent sur leurs positions

Depuis, chaque État campe sur ses positions. La France a pour ligne directrice la conservation de ces îlots, voire l’extension de ses droits maritimes. Comme le souligne Pascale Ricard, chargée de recherche au CNRS spécialisée en droit international de la mer et de l’environnement, cette stratégie vise à « préserver » la place de la France en tant que « deuxième puissance maritime mondiale ».

Le pays a fait une demande d’extension du plateau continental au large de la Nouvelle-Calédonie en 2007. Ce qui lui permettrait de faire valoir son droit à la souveraineté jusqu’à 350 milles marins des sols et sous-sols, et ainsi de pouvoir en exploiter les ressources. « La France a l’intention de rentabiliser les possibilités d’étendre ses droits », note Pascale Ricard.

Mais cette demande avait aussitôt fait réagir le Vanuatu qui a protesté auprès de la commission de l’ONU en charge de ses questions. Pour apaiser la situation, la France a suspendu provisoirement cette demande d’extension, symbolisant une ouverture du dialogue entre les États.

Mais le débat se complexifie en 2009. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) apporte son soutien au Vanuatu. Au mois de juillet, les deux parties ont signé l’accord dit de Kéamu qui reconnaît la souveraineté du Vanuatu sur Hunter et Matthew.

Le FLNKS, en tant que mouvement politique indépendantiste, ne dispose toutefois d’aucune compétence en matière de reconnaissance de souveraineté internationale, qui relève exclusivement des États. Son soutien au Vanuatu s’inscrit dans une stratégie politique et militante, sans effet juridique sur la position de la France.

Une obligation de coopérer fixée par les Nations unies

Emmanuel Macron a ainsi été interpellé sur ce sujet lors de sa visite officielle à Port-Vila en juillet 2023. Plusieurs représentants locaux lui avaient clairement demandé de reconnaître la souveraineté vanuataise sur les deux îlots. Le président a alors promis de poursuivre le dialogue, notamment sur les délimitations maritimes.

Il a également annoncé une enveloppe de 200 millions d’euros consacrés au Pacifique, soit cinq fois plus que lors du quinquennat précédent, par le biais de l’Agence française de développement (AFD), ainsi que le financement de plusieurs projets, notamment pour un programme de santé au Vanuatu. Des points qui ont été consolidés en juillet 2025 lors de la venue du Premier ministre de la République du Vanuatu à Paris.

Le dialogue entre les deux États ne date donc pas d’hier. Mais si, contrairement aux affirmations de Florian Philippot et du Rassemblement national, la France n’a aucune intention de reconnaître la souveraineté du Vanuatu, pourquoi poursuivre ces discussions ? Parce que la diplomatie française n’en a, en réalité, pas vraiment le choix.

« Les États ont l’obligation de discuter et de coopérer afin de conclure des accords provisoires pour gérer les zones maritimes discutées. C’est une notion de la convention des Nations unies sur les Droits de la Mer« , détaille Pascale Ricard.

En clair, les États ne sont pas tenus de parvenir à un accord sur le fond du différend, mais ils ont l’obligation de négocier de bonne foi. La poursuite des discussions entre les délégations française et vanuataise s’inscrit dans ce cadre juridique, et celles-ci doivent se tenir de nouveau au début de l’année 2026.

Pas de cession territoriale à l’horizon

Après que l’opposition se soit emparée du sujet pour contester sa politique, le gouvernement est sorti de son silence. Une source diplomatique a d’ailleurs affirmé au Parisien : « Il n’a jamais été question de céder ces îlots. Céder ces îles créerait également un précédent pour d’autres cas comme celui de Mayotte avec les Comores. »

En tout état de cause, la cession d’un territoire français ne pourrait intervenir sans une procédure lourde, impliquant au minimum une loi votée par le Parlement, voire une révision constitutionnelle. Aucun texte, projet ou procédure de ce type n’a été engagé concernant Hunter et Matthew.

Les discussions en cours relèvent donc d’une obligation juridique de dialogue, et rien ne permet d’affirmer que le gouvernement français souhaite céder ces îlots, contrairement à ce qu’affirment certaines prises de position politiques.

 

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