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Les États-Unis peuvent-ils empêcher le décollage des avions F-35 détenus par les Européens ?

Des soldats se tiennent à côté de l'un des premiers F-35 achetés par la Belgique lors d'un événement organisé sur la base militaire de Florennes, le 13 octobre 2025. Photo : John Thys / AFP
Création : 22 janvier 2026

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste

Sur RTL, le 15 janvier, la journaliste Natacha Polony a affirmé que les jets de fabrication états-unienne nécessitent l’approbation de Washington pour décoller. Il est pourtant impossible de prouver l’existence d’un « kill switch » permettant de clouer les avions au sol, même si l’efficacité des F-35 dépend largement de la logistique américaine.

Des avions de chasse dernier cri achetés des milliards par les pays européens… cloués au sol par Donald Trump ? Alors que les visées impérialistes des Etats-Unis sur le Groënland provoquent des levées de boucliers en Europe, de nombreux observateurs s’inquiètent de la dépendance du Vieux Continent aux technologies d’armement américaines.

Un extrait en particulier a fait le tour des réseaux sociaux ces derniers jours : le 15 janvier sur RTL, la journaliste Natacha Polony s’est inquiétée du fait qu’à l’exception de la France, « tous nos alliés européens sont équipés de matériel militaire américain ». « L’aviation danoise, ce sont des F-35 [de fabrication états-unienne]. Ces F-35 ne décollent pas si le Pentagone n’a pas fourni la clé électronique qui est renouvelée toutes les 48 heures. »

Une affirmation qui relance les spéculations autour d’un potentiel « kill switch » (« interrupteur d’arrêt d’urgence », en français) détenu par les États-Unis qui, en cas d’activation, clouerait au sol tous les jets de fabrication américaine détenus par les armées européennes.

Même si Natacha Polony parle d’une désactivation passive à la discrétion du Pentagone, et non d’un interrupteur à distance, il est en réalité impossible, à l’heure actuelle, de prouver que Washington peut désarmer en si peu de temps – que ce soit en une seconde ou 48 heures – les F-35 européens. La bonne performance de ces avions de combat dépend toutefois largement de la logistique états-unienne.

Le F-35 domine le marché européen

Natacha Polony ne se trompe pas lorsqu’elle souligne que les flottes européennes sont en bonne partie dotées de F-35. Entre 2020 et 2024, les pays du Vieux Continent ont fait l’acquisition de 611 F-35, contre seulement 135 modèles de fabrication européenne, selon un rapport du Kiel Institute. Cette tendance devrait se renforcer dans les prochaines années : malgré le refus de l’Espagne et les hésitations du Portugal à se doter du jet états-unien, le Royaume-Uni, le Danemark ou encore l’Allemagne se préparent à recevoir de nouvelles unités.

De fait, le F-35 est en train de s’imposer comme l’avion de chasse standard des forces de l’Otan pour les décennies à venir. Une perspective qui n’enchante guère les tenants d’une défense européenne indépendante des États-Unis. Le 8 mars 2025, dans le magazine Bild, le directeur de la communication du marchand d’armes Hensoldt, impliqué dans le programme Eurofighter concurrent du F-35, a insinué que l’avion états-unien pourrait être désactivé à distance grâce à un « kill switch ».

Sur fond de retrait progressif des États-Unis du conflit ukrainien, la possibilité que les investissements massifs dans la modernisation des aviations européennes deviennent obsolètes sur simple décision de la Maison Blanche a alerté les opinions européennes. Si bien que les responsables impliqués dans le commerce des F-35 ont multiplié les démentis.

« Pas de kill switch », assure le Pentagone

Questionné sur l’indépendance opérationnelle de la flotte de F-35 du Royaume-Uni, le ministre des Marchés publics de la Défense britannique Luke Pollard a assuré, le 18 mars 2025, que son pays « dispose de la liberté d’action d’opérer les F-35 à tout moment ». La République tchèque, la Suisse, la Belgique ou encore la Finlande ont aussi démenti l’existence d’un « kill switch » états-unien pouvant clouer au sol les F-35.

« Il n’y a pas de ‘kill switch' », a affirmé à son tour, dans une déclaration transmise à la presse états-unienne, le Joint Program Office (JPO), la division du Pentagone qui supervise le développement du F-35. « Le programme s’appuie sur des accords bien établis qui garantissent à tous les opérateurs de F-35 les capacités nécessaires pour assurer la maintenance et l’exploitation efficaces de leurs appareils. La force du programme F-35 réside dans son partenariat mondial, et nous restons déterminés à fournir à tous les utilisateurs l’ensemble des fonctionnalités et le soutien dont ils ont besoin. »

Quel crédit donner à ces déclarations ? Plusieurs spécialistes des questions de défense et d’armement joints par Les Surligneurs remarquent qu’une intervention du Pentagone rendant inopérables les F-35 semble d’autant moins plausible que Washington n’a pas fait usage d’un tel dispositif sur ses précédents modèles d’avions opérés par des adversaires des États-Unis.

Les flottes de l’Iran, visé par un embargo sur les armes depuis 1984, et du Venezuela, lui aussi touché par des sanctions états-uniennes en 2006, sont équipées respectivement de modèles F-14 et F-16 livrés dans les années 70 et 80. Malgré la rupture de la chaîne logistique entre ces pays et l’Oncle Sam, leurs jets de fabrication américaine peuvent encore voler.

Un système ultraconnecté

Il existe toutefois une différence de taille entre ces anciens modèles et le F-35 : la place occupée par l’électronique embarquée. « Les F-35, c’est 8 millions de lignes de code logicielles », rappelle Marc Chassillan, consultant pour le secteur de la défense et professeur à l’École militaire (EMSST). « Les systèmes de l’avion sont reliés aux serveurs de Lockheed Martin, le constructeur, aux États-Unis, et donc sous surveillance du Pentagone. Il y a donc un accès logiciel. » Avec un bouton on/off accessible depuis le bureau ovale ?

Difficile à dire. Concrètement, les F-35 sont reliés à un système de maintenance numérisé basé sur le cloud nommé Odin, administré par Lockheed Martin et le JPO. « L’avion dialogue quasiment en permanence et échange des informations avec ce système. Ses fonctions sont de diagnostiquer l’état technique de l’avion – l’électronique, le moteur, etc. – et de charger les patchs logiciels. Cela permet au client d’optimiser la maintenance de l’avion et les déclenchements de commandes de pièces de rechange, par exemple », explicite Marc Chassillan.

Les rapports très détaillés du Government Accountability Office (GAO), la Cour des comptes états-unienne, sur le programme F-35, confirment que le système Odin et son prédécesseur, Alis, sont des systèmes de soutien logistique et de maintenance visant à calibrer et améliorer les performances des avions.

Certains médias états-uniens spécialisés sur les questions de défense déduisent de ces rapports qu’Odin ne s’interface pas avec les commandes opérationnelles du F-35. Mais d’après les recherches des Surligneurs, le GAO ne l’écrit jamais noir sur blanc.

Sans une analyse du code source des systèmes du F-35, il est difficile d’exclure avec certitude la possibilité que la liaison avec les serveurs états-uniens puisse conduire à l’introduction d’une vulnérabilité logicielle, comme une porte dérobée ou une commande de désactivation.

De récents précédents ont démontré que les États-Unis ont la capacité de limiter le périmètre opérationnel de l’usage des armes cédées à des tiers. En 2022, le Wall Street Journal a révélé que Washington a bridé les possibilités des lanceurs de roquette Himars donnés à l’Ukraine, afin qu’ils ne puissent pas tirer des missiles de longue portée.

La modification, à la fois « logicielle et matérielle », visait à empêcher Kyiv de toucher en profondeur le territoire russe et donc de ménager les relations diplomatiques entre Washington et le Kremlin, selon le Wall Street Journal.

En somme, si le « kill switch » reste une « possibilité technique », selon Marc Chassillan, affirmer son existence relève, à l’heure actuelle, de l’extrapolation. La dépendance des F-35 européens à l’écosystème logistique et numérique états-unien constitue cependant une réelle vulnérabilité.

Des flottes pas encore « matures »

« Compte tenu du fait que les F-35 en service en Europe sont des flottes jeunes qui sont dans des configurations qui ne sont pas stabilisées ni matures, si les Américains venaient à couper le cordon ombilical des mises à jour des F-35, et surtout de leur chaîne logistique, [leur capacité opérationnelle] ne va pas durer très longtemps », explique Marc Chassillan aux Surligneurs.

Un diagnostic partagé par une source au Gifas, le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales : « Si les Américains n’ont peut-être pas le pouvoir d’empêcher un avion de décoller, ils peuvent l’empêcher de fonctionner correctement. S’ils coupent la maintenance, l’avion ne sera plus aux normes. »

En plus du système Odin d’optimisation des F-35, les capacités de combat de l’appareil dépendent d’un vaste écosystème numérique et matériel. Son actualisation est cruciale pour faire face aux nouvelles menaces et pénétrer les défenses sophistiquées des ennemis, comme le rappelle le site spécialisé The Aviationist. Accuser un retard technologique équivaut à rendre obsolètes les avions sur le champ de bataille.

Les avions de chasse modernes s’appuient, par exemple, sur les fichiers de mission (Mission Data Files, ou MDF), rappelle, sur X, le spécialiste de l’industrie américaine de l’aviation Bill Sweetman. Ces MDF contiennent d’importantes informations liées à l’identification des cibles (leurs « signatures »), à l’optimisation des trajectoires et aux communications. En cas de conflit, ces données sont mises à jour très fréquemment pour déjouer les contre-mesures adverses.

Plus de pièces de rechange

Or, l’actualisation des MDF des F-35 est gérée par des équipes situées sur le territoire états-unien. Les pays qui ont acquis des F-35 n’ont d’ailleurs pas l’autorisation d’effectuer des tests ou des modifications de l’appareil en dehors des États-Unis et en l’absence de personnel états-unien, afin de protéger « des technologies états-uniennes critiques ». De quoi alimenter les doutes sur l’indépendance stratégique aérienne des Européens.

La fermeture du robinet états-unien n’est pas qu’une hypothèse : après l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, le Pentagone a, au moins temporairement, cessé de mettre à jour les fichiers de mission des F-16 ukrainiens, selon le magazine Forbes. Cinq ans plus tôt, le Premier ministre malaisien se lamentait de l’incapacité de sa flotte de F-18 à attaquer d’autres cibles que celles préalablement homologuées par le logiciel des appareils, géré par les États-Unis.

Plus inquiétant encore : l’Oncle Sam pourrait tout simplement interrompre l’approvisionnement en pièces de rechange des F-35. Pour prolonger la durée de vie de leurs F-14 et F-16 après les embargos états-uniens, l’Iran et le Venezuela ont dû recourir au « cannibalisme » – la réutilisation de composants d’autres machines –, au marché noir et à la rétro-ingénierie.

Des techniques qui ne garantissent pas de bénéficier des équipements à la pointe de la technologie : le 3 janvier, alors que les Etats-Unis enlevaient le président Nicolas Maduro, les F-16 vénézuéliens sont restés cloués au sol. Sans même que Donald Trump ait besoin d’appuyer sur un bouton.