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Le clignotement aperçu dans la vidéo est causé par une désynchronisation entre la caméra et l'éclairage du panneau d'affichage. Photo : Benoît Prieur / Domaine public

L’enseigne U a-t-elle trafiqué l’affichage des prix du carburant dans une de ses stations-service ?

Création : 19 mars 2026

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste

Source : Compte Facebook, le 10 mars 2026

Une vidéo virale tournée à proximité d’une station gérée par l’hypermarché montre des clignotements lumineux étranges à la place des prix de l’essence. Rien d’anormal : il s’agit d’un effet visuel causé par la différence de fréquence entre l’affichage du panneau LED et les paramètres de la caméra.

L’enseigne Super U essaierait-elle de cacher les prix exorbitants du carburant distribué dans ses stations-service ? Dans un clip viral publié sur les réseaux sociaux, on peut apercevoir le panneau d’affichage de la station du Super U de Roissy-en-Brie, en Seine-et-Marne. Mais bizarrement, les prix du sans-plomb 95 ou bien du gazole ne s’affichent pas correctement : on ne distingue que des points lumineux rouges qui clignotent sans aucune cohérence apparente, comme si le panneau était victime d’un bug. Ou bien trafiqué.

« Dès que je veux filmer ça se met comme ça. Je suis sortie pour essayer d’aller faire une photo, c’est pareil […]. C’est fait exprès pour pas qu’on puisse montrer que les prix sont comme ça », tempête l’autrice de la vidéo, qui s’indigne du prix du gazole supposément pratiqué par la station : 2 euros et 48 centimes le litre à la pompe.

Pour de nombreux internautes qui repartagent la vidéo, ces images seraient la preuve que « l’enseigne U […] utilise un système informatique pour empêcher de filmer les prix exorbitants affichés sur ses carburants ».

La vérité est bien moins dystopique : l’effet aperçu dans la vidéo est causé par la désynchronisation entre les paramètres de capture d’image et le système d’éclairage des panneaux LED.

Un effet de scintillement

Le clignotement du panneau de la station du Super U aperçu dans la vidéo « est un phénomène de flickering », ou scintillement, explique Olivier Plantevin, chercheur spécialiste des interactions entre lumière et matière au Laboratoire de physique des solides de l’université Paris-Saclay. Cet effet se produit lorsque « la fréquence d’enregistrement [de la caméra] est différente de la fréquence d’affichage ».

Même si, à l’œil nu, nous voyons des chiffres entiers sur les panneaux des stations-service, ces panneaux d’affichage LED – appelés totems LED – n’affichent pas le prix en continu. Chaque chiffre est composé de sept diodes électroluminescentes qui clignotent à une vitesse rapide. La cadence est telle que l’œil humain perçoit une illusion de continuité et n’enregistre pas l’alternance entre les phases lumineuses et les phases sombres. C’est le phénomène de persistance rétinienne.

« L’œil humain enregistre les signaux lumineux de façon fluide à partir de 20 images par seconde environ [une image toutes les 50 millisecondes, ndlr]. Mais ce n’est pas la même chose pour les caméras de nos téléphones », explique Maxime Baron, technicien lumière dans le secteur du spectacle vivant.

Mauvaise fréquence

Deux paramètres entrent en jeu pour expliquer le scintillement du panneau : la cadence de captation des images par la caméra et la vitesse d’obturation, qui correspond au temps pendant lequel chaque image est exposée à la lumière. Ces critères définissent la manière dont la caméra va « échantillonner » la réalité en figeant des images, plus ou moins exposées à la lumière. En se succédant dans un lecteur vidéo, elles donnent l’illusion d’un mouvement continu. Le rendu final dépend donc de la valeur des paramètres de captation des images, prises une à une.

« Le smartphone est souvent réglé [par défaut] sur [une captation à] 30 images par seconde [1 image toutes les 33 millisecondes, ndlr], qui est le standard américain et japonais », souligne le chef opérateur Guillaume Brault. Côté exposition, la vidéo est prise en plein jour, avec beaucoup de lumière, donc « pour que la caméra du smartphone puisse enregistrer une image qui ne soit pas surexposée, c’est à dire blanche car trop lumineuse, elle doit augmenter sa vitesse d’obturation. Certainement, dans le cas présent, vers 1/1000s, voire encore plus rapide », rajoute le spécialiste.

Autrement dit, selon ces estimations, la caméra capterait le totem LED de Super U au rythme d’une image toutes les 33 millisecondes, exposée à la lumière pendant une milliseconde. Pour que la vidéo affiche correctement les chiffres, il faudrait que leur taux de « balayage » – la vitesse à laquelle ils apparaissent puis disparaissent – soit synchronisé avec les paramètres de la caméra. Contactés par Les Surligneurs, plusieurs vendeurs de panneaux d’affichage de station-essence n’ont pas souhaité communiquer le taux de rafraichissement de leurs appareils.

Au vu de la vidéo, il est toutefois possible de déduire que « la fréquence d’enregistrement [de la caméra] n’est pas synchrone avec la fréquence des LED, qui est certainement inférieure à 1/1000s », postule Guillaume Brault. Résultat, la caméra a pu rater des moments où les LED étaient allumées, et inversement, enregistrer d’autres où elles étaient éteintes. C’est comme ça qu’il est possible d’expliquer l’impermanence, dans la vidéo, de la lumière émise par le panneau d’affichage de la station essence.

Mais cela n’explique pas le clignotement anarchique du dispositif. Ce phénomène est causé par le système de multiplexage. Le principe est simple : chaque segment de l’affichage d’un chiffre n’est pas allumé en continu, mais alternativement, à une fréquence élevée, via un seul et même signal envoyé vers l’affichage. Là encore, le cerveau n’y voit que du feu grâce à la persistance rétinienne. Le multiplexage permet notamment de réduire le nombre de fils ou câbles nécessaires pour transporter le courant, et donc de réaliser des économies en matériel et en énergie.

Superposer les images révèle le prix

Avec ces informations, on comprend qu’il suffit de superposer les traits lumineux des LED, image par image, pour retrouver les prix affichés sur le panneau du Super U. Plusieurs méthodes permettent d’arriver à ce résultat.

Dans un premier temps, il faut extraire les images de la vidéo – les « frames » –, avec un site comme Ezgif, par exemple. Puis, dans un éditeur d’images comme Gimp ou Photoshop, il faut superposer les images les unes aux autres en appliquant une dose de transparence sur chaque photo, tout en prenant soin d’ajuster le cadre pour corriger les décalages causés par le tremblement. L’image finale devrait faire apparaître les prix. Mais cette technique est laborieuse et chronophage.

Une méthode plus simple consiste à décalquer le prix à la main. Il faut d’abord se munir d’un lecteur vidéo doté d’une fonction d’avance image par image comme VLC (touche E) ou MPC-BE (Ctrl+flèche de droite). Puis, sur une feuille de papier calque que l’on appose sur la vidéo, il faut tracer les contours des affichages avec un crayon à papier pour s’en servir de points de repère. Enfin, pour chaque image, il suffit de noter d’un trait l’endroit et la position d’apparition des points lumineux qui correspondent aux segments éclairés. Au bout d’une cinquantaine d’images (environ deux secondes de rafraîchissement), le prix apparaît.

En l’occurrence, le jour du tournage de la vidéo, le gazole à la station du Super U de Roissy-en-Brie coûtait 2,048 euros le litre, et non 2,48 euros. L’internaute a donc oublié un chiffre après la virgule. Un détail qui a pourtant toute son importance lorsque l’automobiliste fait son plein de 50 litres.

Le Moyen-Orient s’embrase, le pétrole flambe

Les prix du carburant restent toutefois bien plus élevés que la normale. Le 19 mars, le gazole s’écoulait à 2,09 euros le litre, en hausse de plus de 20 % sur 30 jours, tandis que le sans-plomb 98 franchissait le seuil des deux euros, selon les données du site Carburants.org. Le site du gouvernement qui recense les prix du carburant en France répertorie des prix similaires.

La hausse du prix des carburants suit la flambée du cours du baril de pétrole depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, provoquée par le bombardement de l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février. Le blocage par la République islamique du détroit d’Ormuz, où transite 20 % de la consommation mondiale d’or noir, menace d’assécher les marchés asiatiques. Le pétrole étant un marché mondial, la pression sur l’approvisionnement dans n’importe quelle région du globe se ressent partout ailleurs.