Le « socialisme » est-il la cause de la crise économique vénézuélienne ?
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte Facebook, le 4 janvier 2026
Depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro, en 2013, le Venezuela a perdu plus des deux tiers de son PIB. Pour certains internautes, l’effondrement économique du pays serait le résultat de politiques socialistes. Mais les experts interrogés par Les Surligneurs réfutent cette lecture trop simpliste.
L’économie vénézuélienne est à terre. Entre 2013 et 2020, le PIB du pays s’est effondré de plus de 80 %, menant à l’une des pires crises économiques de l’histoire récente. En 2023, 71 % des 28 millions d’habitants du pays d’Amérique latine vivaient sous le seuil de pauvreté selon les données de l’Inter-American Development Bank (IDB). Près de huit millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis 2014, d’après l’ONU.
Ce constat dramatique, revenu sur le devant de la scène médiatique depuis l’enlèvement du président Nicolás Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2026, n’a pas manqué d’interpeller certains internautes. L’un d’entre eux a publié un graphique comparant les courbes de l’évolution du PIB polonais et du PIB vénézuélien au cours des 90 dernières années. Tandis que le premier ne cesse de grimper, le second s’effondre à partir de 2014.
« Les ravages du socialisme en un seul graphique », commente sobrement l’internaute, à l’instar d’un florilège d’autres commentateurs sur X et sur Facebook. Pour cet utilisateur, « la Pologne [qui] a choisi le capitalisme et le marché libre » a bénéficié d’un « boom économique », tandis que « le Venezuela [qui] a choisi le socialisme » a récolté la « pauvreté » et la « misère ».
Mais d’après les économistes interrogés par Les Surligneurs, cette lecture du désastre économique vénézuélien est trop simpliste. D’une part, le qualificatif de « socialisme » est contesté pour caractériser l’économie vénézuélienne, mais il est aussi discutable d’établir un lien de cause à effet entre ce positionnement politique et la situation économique du pays. Elle s’explique plutôt par une mauvaise gestion de la manne pétrolière et une politique économique qui a affaibli la monnaie locale.
Une mauvaise gestion de la rente pétrolière
« Pour commencer, le Venezuela n’est pas socialiste : ce n’est pas parce que le gouvernement se proclame socialiste que l’économie est socialiste », corrige Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université de Rouen. « Il y a toujours eu dans le pays une place importante du secteur privé, qui s’est certes réduite ces dernières années. Non pas parce que le gouvernement a exproprié tout le monde, mais parce que l’activité privée s’est effondrée encore plus vite que l’activité du secteur public », resitue l’auteur de Venezuela : de la Révolution à l’effondrement (PU du Midi, 2023).
Même à ranger le Venezuela parmi les pays socialistes, « je ne crois pas qu[il] soit tout à fait justifié de mettre en cause le socialisme de manière absolue [pour expliquer la crise vénézuélienne], puisqu’on a en Amérique latine des expériences socialistes qui n’ont pas aussi mal fonctionné », remarque Jean-Marc Siroën, professeur émérite de sciences économiques à l’université Paris Dauphine. « Je pense notamment au Brésil de Lula [2003-2011 ; 2023 – présent], où l’on n’a pas du tout assisté au même scénario qu’au Venezuela. »
Plutôt qu’au « socialisme », un qualificatif vague qui ne rend pas compte de la complexité de la crise vénézuélienne, les économistes ont mis en évidence les mécaniques précises qui l’ont provoquée. La première d’entre elles est la mauvaise gestion de la rente pétrolière depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez, en 1999.
Le pays dispose en effet des plus grandes ressources mondiales d’or noir, dont il tire depuis des décennies de copieux revenus. Entre 2004 et 2014, le pays extrayait chaque jour de ses puits environ 2,5 millions de barils de pétrole, soit entre 3 et 4 % de la production mondiale. En 2004, le business du pétrole représentait 80 % des exportations du pays, dopant au passage la croissance du PIB et le budget de l’État, propriétaire de la compagnie pétrolière nationale PDVSA.
Mais quand, en 2014, le cours du baril s’effondre, les recettes pétrolières plongent et le PIB se contracte aussitôt : un an plus tard, il avait chuté de 10 %, selon le FMI.
« C’est le lot de toutes les sociétés pétrolières d’avoir des cycles économiques qui dépendent du cours du baril. Dans le cas du Venezuela, on observe [déjà] un pic [du PIB] dans les années 1970 [lorsque le cours du baril est haut], puis une décroissance dans les années 1980. Cette situation a autant frappé des gouvernements de centre-gauche que de centre-droite », contextualise Thomas Posado.
De l’abondance des dollars à l’hyperinflation
Mais dans le cas vénézuélien, l’impact de la chute du cours du baril a été d’autant plus important qu’il s’est conjugué aux politiques économiques « erratiques » d’Hugo Chávez, pointe Thomas Posado.
« En 2003, Chávez met en place un système de dollars subventionnés pour maintenir des capitaux dans le pays. Cette politique permettait d’entretenir artificiellement un taux de change élevé avec le bolivar », resitue le chercheur. En clair, le gouvernement, qui contrôle l’accès aux dollars, imposait un taux de change différent de celui du marché classique, rendant l’acquisition de dollars grâce à la monnaie locale extrêmement attrayant.
Les acteurs qui avaient accès à ces dollars subventionnés pouvaient alors les revendre au marché noir pour générer du profit sans avoir à produire de valeur économique. « Des grandes entreprises et des proches du pouvoir ont pu se goinfrer de cette manière-là et ça a coûté beaucoup d’argent à l’État vénézuélien, en plus de créer un déficit public important », explique Thomas Posado.
Il ajoute : « Ce ne sont pas des politiques économiques socialistes, mais simplement peu précautionneuses. Puisqu’à partir du moment où la rente pétrolière [en dollars] a diminué, la valeur [du bolivar] s’est effondrée et a entraîné une forte inflation. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, le salaire minimum des vénézuéliens est de l’ordre d’un dollar et que le bolivar a perdu 99 % de sa valeur en l’espace de quelques années. »
Puis, en 2017 et à nouveau en 2019, alors que l’économie vénézuélienne est déjà à la peine, les États-Unis de Donald Trump imposent des sanctions économiques drastiques au pays pour précipiter un changement de régime et la chute de Nicolás Maduro. Le Venezuela est depuis coupé du marché pétrolier mondial, le forçant à vendre son or noir sur des marchés parallèles moins favorables, où les acheteurs demandent une prime de risque, affaiblissant encore un peu plus les recettes de l’État.
Même si elles ne sont pas à l’origine de la crise, ces mesures de rétorsion pèsent lourdement sur l’économie vénézuélienne : d’après l’économiste Francisco Rodriguez, la moitié de la contraction du PIB observée entre 2012 et 2020 peut leur être attribuée. Et la situation ne semble pas prête de s’améliorer : malgré la capture de Nicolás Maduro, le 3 janvier, les États-Unis ont annoncé maintenir jusqu’à nouvel ordre le blocus des navires pétroliers vénézuéliens en mer des Caraïbes.
