La rapporteuse onusienne Francesca Albanese a-t-elle affirmé qu’ « Israël est l’ennemi commun de l’humanité » ?
Autrice : Maylis Ygrand, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Maylis Ygrand, journaliste
Source : Compte Facebook, le 10 février 2026
Depuis quelques jours, des politiques comme des internautes affirment que la rapporteuse onusienne Francesca Albanese aurait déclaré qu’ « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». En réalité, elle n’a pas prononcé cette phrase. La France a depuis exigé sa démission, assurant s’appuyer sur des propos plus larges et non seulement en réaction à la citation tronquée.
« Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Depuis plusieurs jours, cette citation fait le tour des réseaux sociaux et s’est frayé une place dans l’Hémicycle de l’Assemblée nationale. Le 11 février 2026, lors des questions au gouvernement, Caroline Yadan, députée Ensemble pour la République (EPR), a dénoncé cette phrase qu’elle a attribuée à Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens.
De la même façon que la députée de la 8e circonscription des Français établis hors de France avait partagé, la veille, une vidéo sur ses réseaux sociaux dans laquelle la rapporteuse pour l’ONU aurait déclaré cette phrase, de nombreux internautes l’ont relayée.
Sauf que cette vidéo a été tronquée et Francesca Albanese n’a en réalité pas prononcé qu’ « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Explications.
Une fausse citation
Pour mieux comprendre, revenons au post X de Caroline Yadan, publié le 8 février 2026. Cette dernière faisait référence à une intervention de Francesca Albanese à un forum du média Al Jazeera organisé à Doha au Qatar, la veille. Dans un replay disponible sur YouTube, il est possible de retrouver les quatre minutes dans lesquelles la rapporteuse onusienne participe à la table ronde.
Elle y déclare notamment que « le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ait armé, lui ait fourni des excuses politiques, une protection politique, un soutien économique et financier, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias occidentaux aient amplifié le discours pro-apartheid et génocidaire est un défi. Mais en même temps, cela représente aussi une opportunité, car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’avait été confrontée aux défis auxquels nous sommes tous confrontés aujourd’hui. Nous qui ne contrôlons pas d’énormes capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes. Nous voyons maintenant que nous, en tant qu’humanité, avons un ennemi commun et que les libertés, le respect des libertés fondamentales, sont la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique dont nous disposons pour retrouver notre liberté ».
Dans cette retranscription, il est donc possible de lire que Francesca Albanese ne déclare pas qu’ « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Quant au reste de son intervention, Les Surligneurs ont pu, comme nos confrères de France 24, 20 Minutes ou TF1, vérifier qu’elle ne tenait, à aucun moment, ces propos.
« Le système » comme ennemi commun de l’humanité
La question de l’interprétation de ces propos est brûlante. Lorsque Francesca Albanese dit « nous voyons maintenant que nous, en tant qu’humanité, avons un ennemi commun », qui cible-t-elle exactement ? Comme Caroline Yadan, plusieurs responsables politiques, comme Shannon Seban, et des chroniqueurs, comme Jean Quatremer, ont crié haut et fort que la seule interprétation possible était que la rapporteuse pour l’ONU parlait d’Israël. Une position réaffirmée par la députée, le 12 février.
Pour justifier cette interprétation, un extrait tronqué de son intervention a été circulé massivement sur les réseaux sociaux — notamment sur le compte de Caroline Yadan. Deux extraits sont mis bout à bout en omettant le reste du discours au milieu. Dans le montage, on entend Francesca Albanese déclarer : « le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ait armé, lui ait fourni des excuses politiques, une protection politique, un soutien économique et financier ». Puis, la vidéo est coupée et ne reprend qu’à partir du moment où la rapporteuse dit : « Nous voyons maintenant que nous, en tant qu’humanité, avons un ennemi commun ».
Or, comme il est possible de le lire dans la retranscription effectuée par Les Surligneurs plus haut, le passage est tronqué. Plusieurs phrases ont été évacuées afin de servir l’interprétation selon laquelle elle aurait désigné Israël comme « l’ennemi commun de l’humanité ».
Si certains l’ont interprété de cette manière, la rapporteuse onusienne s’est défendue d’avoir eu cette lecture. « L’ennemi commun de l’humanité est LE SYSTÈME qui a permis le génocide en Palestine, y compris le capital financier qui le finance, les algorithmes qui le dissimulent et les armes qui le rendent possible », a-t-elle entendu clarifier en réponse au post X de Caroline Yadan.
Même son de cloche, lors de son interview du mercredi 11 février dans l’émission En-tête-à-tête sur France24, où elle réaffirme qu’ elle « n'[a] jamais, jamais, jamais dit “Israël est l’ennemi commun de l’humanité” » et soutient qu’elle « parlai[t] des crimes d’Israël, de l’apartheid, du génocide » et qu’elle « condamn[ait] comme l’ennemi commun le système qui ne permet pas d’amener en justice et d’amener à une cessation des crimes d’Israël — le système économique, le système financier et le système politique ».
Si la rapporteuse de l’ONU dément cette interprétation, celle-ci a été présentée par Caroline Yadan et d’autres députés comme un élément à charge contre elle. Le 10 février 2026, la députée transmet, avec cinquante autres parlementaires, une lettre, au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, demandant à prendre des sanctions contre Francesca Albanese, plus précisément, qu’ « elle soit déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat ».
Une demande de démission le 23 février 2026
Le lendemain, mercredi 11 février, elle interpelle à nouveau Jean-Noël Barrot, à l’Assemblée nationale, lors du temps destiné aux questions pour le gouvernement. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères lui répond alors que : « la France condamne, sans aucune réserve, les propos outranciers et coupables de Madame Francesca Albanese ». Il ajoute également que la rapporteuse onusienne « s’avance et se présente comme une experte indépendante des Nations unies, elle n’est ni experte ni indépendante. C’est une militante politique ». Il conclut enfin que Paris demandera sa démission, le 23 février prochain, lors de la session du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies.
Le 12 février, Jurdi, un collectif de juristes en droit international, a fait un signalement auprès de la procureure de la République estimant que plusieurs députés macronistes et le ministre des Affaires étrangères se sont rendus coupables d’un « délit de diffusion de fausse nouvelle ».
Depuis, nos confrères du Monde ont publié que « les autorités françaises n’ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l’intervention de Mme Albanese. Mais, à leurs yeux, le propos global de l’experte justifie sa mise en cause. » Le journal rapporte que le ministre des Affaires étrangères motiverait la condamnation de Francesca Albanese par « une longue liste de prises de position scandaleuses, justifiant le 7-Octobre, pire massacre antisémite de [l’]histoire depuis la Shoah, évoquant le lobby juif. Ou encore comparant Israël au IIIe Reich » qui irait au-delà des propos tenus au forum d’Al Jazeera, le 7 février 2026.
