Dermatose nodulaire : 70 vétérinaires ont-ils été radiés pour avoir refusé d’abattre des bovins ?
Dernière modification : 15 janvier 2026
Autrice : Maylis Ygrand, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Maylis Ygrand, journaliste
Source : Compte X, le 5 janvier 2026
Des internautes affirment que 70 vétérinaires ayant refusé d’abattre des bovins, dans le cadre de la lutte contre la dermatose nodulaire, auraient été radiés. Mais la personne à l’origine de cette rumeur a démenti ses propos et aucune preuve ne vient étayer ses premiers dires.
Abattre ou partir. Depuis le 29 juin 2025, la France connaît une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse. Cette maladie, particulièrement virale, touche les bovins. Pour enrayer sa circulation, le gouvernement a opté pour une stratégie particulièrement drastique. Dès qu’un bovin est touché, tout le foyer est abattu par les services vétérinaires.
Aux côtés des éleveurs, les vétérinaires se retrouvent donc en première ligne de cette crise. Et, d’après certains internautes, ce serait avec ou contre leur gré. Selon eux, soixante-dix professionnels de la santé vétérinaires, qui auraient refusé d’abattre des bovins, auraient ainsi été radiés de l’Ordre des vétérinaires.
« Honteux », déplore un internaute. « Ça fait du bien au moral d’entendre que les vétérinaires aussi désobéissent. À un moment donné ils pourront pas virer tout le monde », se rassure une autre.
Cette supposée information a fait le tour des réseaux sociaux. Pourtant, aucune preuve ne l’étaye et la personne à l’origine de la rumeur a démenti ses propos.
Une rumeur en plusieurs opus
Les Surligneurs sont remontés à la source de cette dite information qui émane, pour la première fois sur Internet, d’un compte Facebook, la Table de Gaya, alimenté par une agricultrice et restauratrice, Kyria Gay, particulièrement hostile à l’abattage total des troupeaux.
Dans une vidéo, publiée le 13 décembre 2025, elle raconte que l’abattage d’un troupeau n’aurait pas eu lieu de façon complète car des vétérinaires s’y seraient refusés. Elle précise dans la foulée qu’ « il y a 70 vétérinaires qui ont refusé de faire l’abattage et donc, du coup, ils ont été radiés de l’ordre des vétérinaires ».
Quelques heures plus tard, devant la viralité de sa précédente vidéo, elle en publie une nouvelle. Cette fois, elle déclare qu’ « il y a quand même eu du ralentissement [pour abattre les bovins, ndlr] parce qu’il y a eu des vétos qui ont refusé et ça, je le sais de source sûre, étant donné que j’ai même eu un véto […] qui a refusé et qui a eu son agrément sanitaire refusé ». De 70 vétérinaires radiés, on passe alors à un vétérinaire anonyme dont l’habilitation sanitaire — habilitation délivrée par un préfet afin qu’un vétérinaire mène des missions de santé publique — aurait été retirée.
Le lendemain, interrogée par La Dépêche du Midi, elle concède avoir « réagi un peu trop vite sous le coup de l’émotion » mais ajoute que des vétérinaires « ont été menacés de radiation et ont vu leur agrément sanitaire annulé. C’est un vétérinaire qui m’a contactée pour me le dire. Donc, il y a bien eu une sanction ».
Quelques jours après, au micro du média d’extrême droite Radio Courtoisie, elle assure que ce type de faits s’est déroulé dans le Doubs.
Mais difficile de prouver une information sur ce seul bouche-à-oreille. Il en faut plus. Les Surligneurs ont donc fouillé la toile pour trouver d’autres sources. Sauf que rien ne semble circuler à ce propos, hormis les publications relayant les dires de Kyria Gay.
Démentis institutionnels
Pour ce qui est de la radiation, les autorités contredisent les premiers propos de cette dernière. L’Ordre national des vétérinaires tient ainsi un tout autre discours et dénonce « une fausse rumeur ». « Aucun vétérinaire n’a été radié en Ariège ou dans aucun autre département touché par la DNCB [dermatose nodulaire contagieuse bovine, ndlr]. D’ailleurs, en aucun cas 70 vétérinaires ou plus n’ont été mobilisés sur le chantier de dépeuplement ariégeois », a écrit l’institution aux Surligneurs.
Même son de cloche du côté des préfectures de l’Ariège et du Doubs. En plus de confirmer qu’ « aucune radiation n’a été prononcée par l’Ordre des vétérinaires », la préfecture de l’Ariège a affirmé que « les vétérinaires exercent leurs fonctions en toute liberté de conscience. Aucun vétérinaire n’a été réquisitionné pour contribuer aux opérations de dépeuplement menées au GAEC de Mouriscou ».
Si aucune radiation ne semble avoir été prononcée à ce sujet, la question des habilitations sanitaires et de la liberté des vétérinaires à refuser d’abattre des bovins semble plus contrastée.
En effet, l’Ordre national des vétérinaires précise aux Surligneurs les cas de figure qui peuvent conduire un vétérinaire à refuser une mission : « si un vétérinaire éprouve des difficultés à se rendre sur un chantier de dépeuplement car il s’agit d’un de ses clients, il peut le signaler à la préfecture pour se faire remplacer. Un vétérinaire missionné par le préfet, qui refuserait de se rendre sur un chantier de dépeuplement par conviction militante, pourrait se voir retirer son habilitation sanitaire, mais cela concerne les services de la préfecture et non l’Ordre des vétérinaires. » Autrement dit : si un vétérinaire voit son habilitation retirée, il n’est pas pour autant radié de l’Ordre et peut continuer à exercer son métier, dans le cadre privé.
Des plaintes disciplinaires pour avoir critiqué la stratégie
En parallèle, le 16 décembre 2025, Jacques Guérin, président de l’Ordre national des vétérinaires, a indiqué « qu’en présence de menaces concrètes, la déontologie permettait aux vétérinaires d’évoquer un droit de retrait dans le cadre de leur exercice (comme lors d’un dépeuplement) », relate La dépêche vétérinaire. Autrement dit, selon ses mots : ce droit de retrait ne serait pas absolu et serait subordonné à l’existence de menaces. Cela pourrait donc s’appliquer à de nombreux vétérinaires, victimes dernièrement de menaces, pour participer à la stratégie d’abattage total.
Par contre, ce droit de retrait ne semble pas si évident s’il est exercé pour des convictions personnelles. À la suite de nombreuses interventions dans les médias de vétérinaires critiques de la stratégie d’abattage total, l’Ordre national des vétérinaires s’était fendu, en août 2025, d’un communiqué particulièrement agressif à leur encontre.
« Le Conseil national dénonce avec tout autant de force ceux des rares vétérinaires qui sous couvert de leur titre et exposant une expertise parcellaire, sinon leurs seules convictions personnelles et militantes, ont cru pouvoir s’exprimer à travers différents médias dans un domaine de compétence qu’ils ne maîtrisaient visiblement pas », condamnait-il, avant d’ajouter que « le Président du Conseil national de l’Ordre en tirera les conséquences qui s’imposent ! »
Et pas des moindres. D’après des informations révélées par Vakita, certains vétérinaires, ayant critiqué publiquement la stratégie de l’État, auraient reçu des plaintes disciplinaires. Cette information a également été confirmée par Reporterre. Contacté par la rédaction, l’Ordre national des vétérinaires n’a pas souhaité répondre à cette question.
Quant à la question des retraits d’habilitation sanitaire, la préfecture de l’Ariège a indiqué qu’ « aucun vétérinaire n’a été réquisitionné pour contribuer aux opérations de dépeuplement menées au GAEC de Mouriscou ». Sans plus de précisions, celle du Doubs a répondu globalement aux questions des radiations et des retraits en indiquant qu’il s’agissait d’ « une rumeur formellement démentie par les services de l’État ».
Les Surligneurs n’ont pas trouvé d’autres informations sur cette rumeur d’habilitation sanitaire retirée.
Concernant celle des 70 vétérinaires radiés, tout indique qu’elle est fausse. Kyria Gay a démenti cette information et aucune preuve ne vient étayer sa thèse de départ.
Contactée par la rédaction, elle n’avait pas répondu aux Surligneurs lorsque l’article a été publié.
[Mise à jour le 15 janvier 2026 : ajout de la réponse de l’Ordre national des vétérinaires concernant les plaintes disciplinaires]
