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Comment la crise de la dermatose nodulaire contagieuse a été instrumentalisée par certains acteurs

Une vache se prépare à être vaccinée de la dermatose nodulaire contagieuse, le 9 janvier 2026 au nord du Pays basque espagnol. Photo : Ander Gillenea / AFP
Création : 21 février 2026
Dernière modification : 20 février 2026

Autrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Cet article a été écrit dans le cadre du projet Prompt, cofinancé par l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention ID LC-0262930.

Officiellement éradiquée à la veille du Salon de l’agriculture, la dermatose nodulaire contagieuse n’a pas seulement été une épreuve sanitaire pour le monde agricole. Elle est aussi devenue un terrain d’affrontement politique dont certains acteurs se sont saisis pour imposer leurs récits. Dénonciation de l’UE, amplification sur les réseaux sociaux et circulation de contenus trompeurs, la crise a servi de caisse de résonance à des stratégies de désinformation qui ont brouillé les repères scientifiques et attisé les tensions.

« Depuis le 2 janvier, nous n’avons plus aucun cas de dermatose nodulaire contagieuse en France. Le temps et le protocole choisi nous ont donné raison », s’est satisfaite la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, ce vendredi 20 février sur France Inter. Cette annonce couplée à la levée de la quasi-entièreté des zones règlementées tombe à pic pour l’ouverture du salon de l’Agriculture, le 21 février. 

Bien que c’en est fini de cette maladie pour la France, comme l’a fièrement annoncé la ministre, des stigmates de cette crise sanitaire devenue crise politique majeure, eux, persistent. Le plus visible : aucun bovin ne sera présent lors de cette édition, comme l’avaient indiqué les organisateurs. Certains acteurs, comme la Coordination rurale ou des comités syndicaux locaux, ont décidé de boycotter tout ou partie de l’évènement dénonçant la gestion gouvernementale de la crise sanitaire. 

Depuis le début de la crise à l’été 2025, la dermatose nodulaire contagieuse, ses conséquences et sa gestion ont plongé le monde agricole dans une crise particulièrement aigüe jusqu’à un pic de mécontentement en décembre 2025 auquel porté par une agrégation de colères, comme l’opposition farouche des colères à l’accord Mercosur-UE

Cette crise sanitaire muée en crise politique a aussi été utilisée par des groupes politiques pour servir un discours. Dans un rapport sénatorial publié le 4 février 2026, les auteurs et autrices notent une « instrumentalisation politique et populiste qui est faite de la crise de la DNC [et qui] brouille les messages scientifiques portés par les experts épidémiologistes et les vétérinaires, attise les tensions au sein du monde agricole et complexifie d’autant plus l’éradication de la maladie ».

À l’occasion de l’ouverture du Salon, Les Surligneurs reviennent sur les éléments disponibles aujourd’hui pour comprendre comment certains groupes ont instrumentalisé cette crise sanitaire pour porter leurs combats. 

Des narratifs empreints d’émotion boostés sur les réseaux sociaux

Dès le mois de juillet et les premiers dépeuplements liés à la dermatose nodulaire contagieuse, une opposition à la stratégie sanitaire mise en place par le gouvernement s’est structurée.

Le caractère dramatique d’un abattage quasi total des cheptels touchés a été déterminant dans la médiatisation de la crise sanitaire sur de différents types de supports, comme le note le rapport sénatorial. « Les médias traditionnels et, surtout, les réseaux sociaux se sont révélés être de puissantes chambres d’écho, en amplifiant plus que de raison l’impact réel de la mesure de dépeuplement qui demeure une situation dramatique à l’échelle individuelle, mais extrêmement rare. » D’après le ministère, ce sont 3 500 bovins qui ont été abattus depuis le début de la crise sur les 16,4 millions de bovins présents sur le territoire national.

Les histoires personnelles dramatiques et touchantes d’agriculteurs perdant leur cheptel ont permis de toucher une population plus large que la communauté des agriculteurs. Sur les réseaux sociaux, cet impact émotionnel a été largement exploité avec une utilisation importante aux images utilisant de la génération par intelligence artificielle, comme nous l’avons montré ici ou encore ici.

De la même façon, une analyse de certains comptes parlant de ces sujets sur les réseaux sociaux (comme X et Telegram), réalisée à la demande des Surligneurs par nos partenaires du projet pilote Prompt, s’est intéressée aux narratifs. « Les questions de santé et de sécurité (par exemple, les maladies animales) […] sont systématiquement instrumentalisées pour créer un sentiment d’urgence, justifier la mobilisation et élargir l’audience au-delà des principaux griefs politiques. »

Un transfert de responsabilité par les acteurs souverainistes

Rapidement, des narratifs faisant peser la responsabilité sur l’Union européenne ont émergé, comme le confirme l’analyse de Prompt. « Les principales cibles et les acteurs invoqués dans toutes les communautés sont les institutions supranationales (notamment l’UE et Bruxelles), les élites politiques nationales, les médias traditionnels et les autorités de santé publique ; ces acteurs sont systématiquement délégitimés et qualifiés de corrompus, déconnectés de la réalité ou conspirateurs. »

Ainsi a circulé une théorie selon laquelle les abattages liés à la maladie bovine seraient corrélés aux objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne, voire orchestrés par cette dernière. 

Cette théorie du complot – fausse, comme nous l’avions montré – a été portée par des acteurs politiques souverainistes anti-Union européenne. Une étude réalisée par Visibrain et Agoratlas entre le 14 et le 16 décembre a permis d’identifier plusieurs groupes qui interagissaient sur ce sujet. « La majorité des posts et interactions se trouvent au sein des communautés Reconquête, et les sphères souverainistes et complotistes. À l’inverse, le grand public et les médias sont plutôt éloignés et représentent qu’une fraction des posts. La gauche est quant à elle marginalisée. »

D’après cette même étude, plusieurs contenus auraient été massivement dupliqués, ce qui s’apparente à des tentatives d’amplification artificielle de certains narratifs : « Ces tentatives sont pour la plupart des récupérations politiques, critiquant le gouvernement, l’UE, ou l’accord Mercosur. » Par exemple, l’étude a mis en exergue un compte ayant partagé plus de 500 fois une pétition visant la destitution d’Emmanuel Macron en utilisant les hashtags liés à la crise agricole. 

Des acteurs étrangers en soutien aux anti-Européens

La galaxie du mouvement Frexit a donc été particulièrement active sur cette crise agricole, sociale et politique, mais ils n’ont pas été seuls. Une source gouvernementale avait indiqué à BFMTV que plusieurs acteurs étrangers ont tenté d’amplifier le débat sur les réseaux sociaux.

« Parmi eux, on retrouve la sphère ultraconservatrice anglophone dont le but principal est d’amplifier le rejet des Français envers l’Union européenne, mais également un réseau pro-iranien, bien connu des autorités françaises, qui tente d’amplifier la recherche de mots-clés tels que #dermatose ou #agriculteursencolere », écrit le média.

Parmi les contenus partagés, on retrouve de nombreuses vidéos de mobilisations  impressionnantes. Si une partie des contenus partagés sont authentiques, comme ici ou ici, certains utilisent de fausses vidéos ou des contenus datés ou qui ne correspondent pas aux protestations de l’époque, comme nous avions pu le dire ici et ici, par exemple.

Dans son analyse, Prompt a identifié cette technique classique. « Le contenu mélange des informations vérifiables avec des affirmations non vérifiées ou fausses, de manière à réduire l’effet des vérifications de faits isolées (en mêlant des informations véridiques à un discours alarmiste ou conspirationniste [peut] entretenir la méfiance envers les mécanismes de vérification). »

Les acteurs européens anti-Union européenne ont mis l’accent sur des actions spécifiques de la mobilisation, comme celles des drapeaux européens retirés des frontons de mairie et préfectures ou même brûlés (comme ici ou ici). Si les vidéos sont authentiques, elles sont amplifiées par ces acteurs à qui sert ce discours et pour qui ce serait la preuve que les Français ne soutiennent plus l’Union européenne.

Cette utilisation de la crise sanitaire par certains acteurs n’est pas à l’origine des colères des agriculteurs et de leurs revendications politiques. En revanche, elle a contribué à l’amplification de certains narratifs désinformants et a servi des objectifs politiques plus larges.