Classement Pisa : le téléphone portable est-il à l’origine de la baisse des résultats scolaires ?
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : BFMTV, le 8 septembre 2026
La dernière édition du baromètre publié par l’OCDE révèle une baisse généralisée du niveau des élèves dans les principales matières. Plusieurs commentateurs identifient l’utilisation du téléphone portable par les enfants comme la cause principale de ce recul, malgré l’absence de consensus scientifique.
Le cru 2025 du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) suscite de vives inquiétudes. Publié le 8 septembre 2026 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le baromètre documente une baisse générale des compétences en lecture et mathématiques au sein des pays développés. La France décroche de la 26e à la 27e place sur les 91 pays enquêtés par rapport à 2022.
À qui la faute ? Au « téléphone », répond dans Le Monde le ministre de l’Éducation, Edouard Geffray, pour qui les réseaux sociaux sont « une arme de destruction intellectuelle massive ». « Il y a un facteur qui est très probablement à l’origine de cette baisse massive [du niveau des enfants], c’est l’usage du téléphone portable », abonde la journaliste conservatrice Laetitia Strauch-Bonart sur le plateau de BFMTV.
Mais à y regarder de plus près, cette affirmation est au minimum exagérée, voire trompeuse. L’état des connaissances scientifiques ne permet pas d’attribuer une aussi grande importance au smartphone dans l’analyse des performances des élèves.
Pas de lien avec l’interdiction à l’école
Pour comprendre la manière dont les scientifiques analysent l’impact des écrans sur les apprentissages, il faut distinguer différentes situations : l’utilisation du smartphone au sein de l’établissement d’une part, et son utilisation plus générale dans la vie quotidienne.
L’enquête Pisa se concentre quasi exclusivement sur l’utilisation des appareils numériques dans le cadre scolaire. Elle distingue différentes activités dans le cadre de cette utilisation : celles à des fins pédagogiques et celles à des fins de loisirs. Dans cette dernière catégorie, l’OCDE liste à la fois l’utilisation des réseaux sociaux, mais aussi la lecture d’articles d’information ou encore l’écoute de musique. Et contrairement aux affirmations de certains commentateurs, les rapporteurs de l’OCDE se montrent plutôt nuancés.
« Une utilisation limitée ou modérée des appareils numériques à des fins pédagogiques à l’école est souvent associée à une amélioration des résultats », relèvent les auteurs du rapport. « Toutefois, en cas d’utilisation de ces appareils à des fins de loisirs à l’école, la corrélation s’inverse totalement, les élèves obtenant alors des résultats nettement inférieurs. »
Le rapport questionne par conséquent « la compatibilité d’appareils tels que les smartphones […] avec le niveau soutenu de concentration qu’exige l’apprentissage en classe », mais reconnaît aussi que « la technologie a tout pour être un puissant levier d’apprentissage, à condition toutefois que les élèves soient dotés des outils […] pour l’utiliser à bon escient ».
À rebours de cette prudence, toujours dans Le Monde, Edouard Geffray se fait catégorique : « [L]es données [Pisa] justifient rétrospectivement l’interdiction du téléphone portable au lycée », entrée en vigueur en France à la rentrée 2026. Mais rien n’est moins vrai : les données recueillies par l’OCDE dressent un constat plutôt contraire à cette analyse.
La part d’élèves scolarisés dans des établissements appliquant une interdiction des téléphones portables est passée de 34 % en moyenne au sein de l’OCDE en 2022, à 49,5 % en 2025. Sans qu’il soit possible de relier cette hausse de l’interdiction des smartphones à une amélioration des résultats. La corrélation est même plutôt inverse. Douze des vingt pays qui obtiennent les meilleurs scores au Pisa affichent un taux de scolarisation dans des établissements interdisant le téléphone inférieurs à la moyenne de l’OCDE.
Pire, les auteurs remarquent qu’en 2025, les pays qui affichaient les taux les plus élevés d’interdiction du téléphone à l’école avaient tendance à afficher des performances moyennes plus faibles en sciences. Cela « ne signifie pas forcément que les interdictions en elle-mêmes conduisent à une baisse de la performance », notent les rapporteurs. Il est par exemple possible que l’interdiction ait été introduite comme une mesure d’atténuation dans des pays qui affichaient déjà de faibles résultats.
En revanche, ces conclusions, qui s’inscrivent dans la droite lignée des précédentes études menées à ce sujet, sont loin de démontrer un lien de cause à effet entre l’interdiction du smartphone au sein de l’établissement et l’amélioration des résultats des élèves, contrairement à ce qu’affirme Edouard Geffray.
En définitive, bien que les auteurs du baromètre formulent l’intuition que « le passage à la lecture numérique […] pourrait compromettre la capacité des élèves à appréhender des textes et des données complexes », ils préviennent aussi que « nul ne peut l’affirmer avec certitude ». Et ce, pour une raison simple : la littérature scientifique n’a jamais démontré l’impact déterminant pour les résultats scolaires de l’usage du smartphone.
Corrélation n’est pas causalité
Si les études en sciences de l’éducation suggèrent « une relation négative » entre certains usages (récréatifs, intensifs ou distrayants pendant les cours) du smartphone et les résultats scolaires, « leur interprétation causale demeure délicate », explique Claude Diebolt, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’économie de l’éducation et auteur d’un article analysant les performances des élèves français sur 50 ans.
« Ici, il faut distinguer corrélation, mécanisme plausible et causalité », précise le chercheur. Que l’utilisation du smartphone puisse, dans certains cas, être plausiblement considérée comme ayant une influence négative sur les résultats scolaires « ne signifie pas encore que son importance causale soit établie ».
D’autant plus, note l’expert, que si ce facteur peut contribuer à expliquer la baisse Pisa, cela « ne signifie pas qu’il en constitue la cause principale ». Attribuer cette contre-performance à un unique coupable ne fait de toute façon pas sens au regard de la méthode scientifique.
« Les performances scolaires sont le produit d’une histoire et de mécanismes complexes : acquis antérieurs, environnement familial et socio-économique, qualité de l’enseignement, climat scolaire, temps effectivement consacré aux apprentissages, absentéisme, motivation, effets persistants de la pandémie, etc. Mais aussi interactions entre tous ces facteurs. Chercher une cause unique à une évolution agrégée comme celle de Pisa me paraît donc méthodologiquement fragile, pour employer un euphémisme », recadre Claude Diebolt.
Le rapport Pisa ne dit pas autre chose. L’analyse de l’OCDE est multifactorielle et juxtapose divers indicateurs tels que le genre des élèves, leur motivation ou leur origine. Les auteurs rappellent par exemple que « le milieu socio-économique reste fortement lié à la réussite des élèves, expliquant 12 % de la variation intra-nationale des résultats en sciences ».
En résumé, faire du smartphone le principal facteur explicatif de la baisse globale des scores Pisa va « au-delà de ce que permettent d’établir les connaissances scientifiques disponibles », selon Claude Diebolt. « La question la plus intéressante n’est sans doute pas seulement de savoir combien de temps les élèves passent devant un écran, mais ce qu’ils font de ce temps, [et] ce que l’école parvient (ou non) à transformer en apprentissages », conclut le chercheur.
