Ces vidéos de « sauvetages » de cétacés sont générées par des IA
Autrice : Fanny Velay, journaliste stagiaire
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste
Source : Compte Instagram, le 16 février 2025
Des vidéos de « sauvetages » de mammifères marins recouverts de crustacés cumulent des millions de vues sur les réseaux sociaux depuis plusieurs semaines. Ce sont des vidéos générées par des intelligences artificielles.
Les images ont tout d’un roman. Sur des dizaines de vidéos populaires sur les réseaux sociaux, baleines, orques, pingouins… tous semblent se faire retirer des crustacés, plus précisément des balanes — accrochés à leur peau et se faire chouchouter par des scientifiques sur de grands bateaux de sauvetage.
À l’aide d’un jet d’eau, d’une spatule ou d’une lame, des « sauveteurs » retirent les balanes de leur peau. Puis, ils les lavent avec un jet d’eau, les savonnent, puis les animaux sont ensuite remis en liberté. Avec une musique de fond parfois épique, parfois triste, qui cherche vraisemblablement à émouvoir l’internaute.
Dans les commentaires, certains s’interrogent sur la véracité de ces vidéos. Et ils ont bien raison.
Car, vous allez être déçus, ce sont des intelligences artificielles qui sont à l’origine de ces vidéos qui ont failli nous tromper.
Signé génération par intelligence artificielle
Si certains créateurs indiquent que le contenu de la vidéo est généré par une intelligence artificielle — comme ce compte TikTok, animalrescuedaily, qui cumule des millions de vues — ce n’est pas le cas de tous.
Mais comme souvent, les IA ont laissé quelques marques de fabrique : plusieurs défauts sont visibles. Sur certaines vidéos, les balanes et la spatule semblent se mélanger. Dans une autre vidéo, un tuyau d’arrosage n’est relié à rien. Dans une vidéo TikTok, une orque perd même son aileron, alors qu’elle fait un « salto » – une fois remise dans l’eau – pour remercier ceux qui ont pris soin d’elle.
- Le tuyau n’est relié à rien.
- La raclette et la peau se mélangent.
- Les doigts sont déformés.
Pour Denis Ody, docteur en océanologie et responsable du programme Cétacés au WWF France, il est facile de se rendre compte que les images ne sont pas réelles au vu des échelles. « La proportion des animaux par rapport à celle des soigneurs n’est pas la bonne, les animaux sont déformés. Les balanes sont transformés en un genre de mollusque alors que ce sont des crustacés », précise-t-il aux Surligneurs.
Rien à voir avec les pratiques réelles
Les pratiques observées dans les vidéos ne correspondent pas aux vraies interventions que peuvent faire les scientifiques sur les cétacés. Denis Ody explique qu’il est strictement impensable de voir ce genre d’interactions entre humains et animaux marins qui ne sont pas du tout réalistes.
Ces images peuvent représenter une menace pour les mammifères marins, estime même Denis Ody. « Ces images […] faussent la perception des utilisateurs, en laissant penser que l’on peut s’approcher facilement d’une baleine pour la soigner et la câliner et ainsi augmenter le nombre d’accidents. Ensuite, cela encourage à s’approcher davantage des animaux alors que pour leur santé, ils ont besoin de vivre loin des hommes ».
En France, il est interdit de s’approcher à moins de 100 mètres des cétacés dans les aires marines protégées, selon l’Office français de la biodiversité (OFB). Des chartes de « bonnes pratiques » ont même vu le jour ces dernières années dans plusieurs parcs naturels marins. La présence humaine peut déséquilibrer le cycle de vie des animaux marins. « C’est […] perturbant, voire dangereux pour les animaux qui ont besoin de tranquillité pour se nourrir, élever leurs petits, socialiser », affirme Denis Ody.
Le spécialiste s’alarme aussi sur l’impact de la diffusion de fausses informations sur la faune marine. « Cela laisse penser que les balanes sont une menace pour l’animal alors que c’est l’homme, par ses activités de pêche qui impacte son espérance de vie. »
En effet, les balanes que l’on voit dans les vidéos font partie du quotidien des baleines — contrairement à celui des orques, pingouins ou autres mammifères marins sur lesquelles les balanes se fixent très peu. D’après Baleines en direct, « leur présence est rarement gênante pour les baleines ». À l’âge adulte, les banales doivent se fixer à une surface solide. Nombreuses d’entre elles choisissent la peau des baleines – car c’est un mammifère marin très lent.
« Les balanes utilisent juste la peau de la baleine comme support »
Catherine Dupont, archéomalacologue – étude archéologique des invertébrés marins décrire les activités humaines – donne des explications aux Surligneurs. « Certaines espèces de balanes sont inféodées aux baleines par le biais d’une adaptation. Il me semble que cela n’entache en rien la vie de la baleine : les balanes filtrent l’eau pour se nourrir et utilisent juste la peau de la baleine comme support. »
Surtout qu’avec le temps, ces crustacés sont devenus importants pour les archéologues. « Ces balanes sont très précieuses pour la recherche en archéologie, car elles sont liées aux baleines dont nous trouvons rarement des vestiges. Tandis que les fragments calcaires de balanes, eux, se conservent même pendant la Préhistoire« , poursuit la chercheuse.
Autrement dit, ces vidéos qui semblent inoffensives peuvent avoir un impact sur les représentations du public sur les mammifères marins et tromper sur les véritables dangers qui pèsent sur eux.