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Bruxelles, Kiev et Péter Magyar, principales cibles de la désinformation électorale en Hongrie

Le 13 avril 2026, au centre des Exposition à Budapest, avant le discours de Péter Magyar. Photo : Attila Kisbenedek / AFP
Création : 13 avril 2026

Auteur : Nicolas Kirilowits, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

En Hongrie, la campagne législative qui s’est achevée dimanche 12 avril, avec la victoire de Péter Magyar, a été marquée par un recours massif à la désinformation, essentiellement de la part du camp de Viktor Orban, le candidat sortant. Aux cibles habituelles que sont l’Union européenne et Ursula Von Der Leyen, la figure de Volodymyr Zelensky s’est imposée comme une cible centrale de cette campagne, marquée également par l’utilisation massive de l’IA.

Dans la Hongrie moderne, comme dans la plupart des pays du monde entier, le recours à la désinformation lors des campagnes électorales est devenu un élément classique du combat politique.

Les élections législatives hongroises qui se sont achevées le 12 avril n’ont, en cela, pas dérogé à la règle. Elles ont en revanche peut-être marqué un tournant par l’ampleur du phénomène et les méthodes utilisées.

« La nouveauté la plus frappante de cette campagne est l’utilisation de l’intelligence artificielle générative, omniprésente dans la communication du Fidesz (parti de Viktor Orban) et de ses alliés », explique aux Surligneurs Zsófia Fülöp, journaliste pour le média hongrois Lakmusz, spécialisé dans la vérification d’informations.

Le média a recensé notamment la présence, sur Facebook et TikTok, d’un réseau de 80 comptes actifs durant les dernières semaines de campagne qui a diffusé près de 3 000 vidéos pour relayer des messages proches de ceux du Fidesz en se basant sur l’intelligence artificielle.

De son côté, NewsGuard, le site spécialisé dans l’analyse des données, détaillait le 23 mars qu’une « opération d’influence cible l’élection législative d’avril 2026 en Hongrie avec des centaines de vidéos TikTok générées par IA, visant à booster la popularité de Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois pro-Russie, et à discréditer son adversaire, Péter Magyar. »

« Le recours à la désinformation n’est pas nouveau en soi en Hongrie depuis la prise de pouvoir de Viktor Orban en 2010, mais elle a été amplifiée grâce à l’IA et par la mauvaise posture de ce dernier qui était prêt à tout pour remonter dans les sondages », rappelle Ulrich Bounat, chercheur associé à Euro créative et analyste géopolitique.

L’UE et l’Ukraine comme épouvantails

La publication, en janvier, sur la page Facebook du Fidesz de Budapest, d’une vidéo générée par l’IA a particulièrement marqué les esprits. On y aperçoit un soldat hongrois se faisant tuer sur le front ukrainien alors que sa fille et sa femme l’attendent avec angoisse à la maison. Le message est alors clair et particulièrement angoissant : si Viktor Orban ne gagne pas ces élections, des soldats hongrois seront envoyés en Ukraine et mourront.

Or, comme l’ont confirmé les spécialistes interrogés par Les Surligneurs, Péter Magyar n’a jamais pris des positions particulièrement favorables à l’Ukraine. Il n’a jamais indiqué, par exemple, être favorable à l’envoi de troupes étrangères pour contrer l’agression russe.

« C’est quelqu’un qui veut avant tout relancer l’économie et débloquer les milliards d’euros de fonds européens gelés par les institutions européennes du fait des manquements hongrois », précise Ulrich Bounat.

De manière générale, Péter Magyar, Volodymir Zelensky et l’Union européenne, à travers essentiellement la personne de Ursula Von Der Leyen, ont été le triptyque cible central de la désinformation électorale de ces derniers mois en Hongrie, comme le prouve entre autres cette publication largement relayée durant la campagne. Dans cette vidéo d’animation, on voit Péter Magyar recevoir des instructions par téléphone de la présidente de la Commission européenne afin de soutenir l’Ukraine.

« Le message principal de la campagne du Fidesz était que, en cas de changement de gouvernement, Bruxelles et le parti Tisza (celui de Peter Magyar) privilégieraient les intérêts de l’Ukraine, prendraient l’argent des Hongrois et entraîneraient la Hongrie dans la guerre », analyse Zsófia Fülöp.

« Viktor Orbán a fondé sa campagne sur l’affirmation que Bruxelles avait intérêt à maintenir l’état de guerre et que le président Zelensky faisait tout pour manipuler les décideurs bruxellois. Selon ce discours, Péter Magyar est une marionnette de Bruxelles et, à ce titre, un instrument du président Zelensky », abonde Gábor Polyák, maître de conférences spécialiste des médias à l’Université de Pécs et chercheur.

La désinformation comme outil de la peur

Ce lien exacerbé entre l’Union européenne et l’Ukraine tel que narré par Viktor Orban a été largement documenté par de nombreux médias français : France Info, France24, RFI, Arte, TF1.

Le choix de miser sur la peur comme argument politique tient au fait, explique Ulrich Bounat, que « Viktor Orban n’avait plus grand-chose à proposer aux électeurs ». « Pendant longtemps il s’assurait la mainmise du pays en échange d’une bonne tenue de l’économie, or aujourd’hui la Hongrie va mal », poursuit-il.

Depuis 2024, le taux de croissance trimestriel du pays se situe en dessous de la moyenne des 27 alors qu’il le dépassait très souvent, et largement, avant la crise de la Covid19. C’est d’ailleurs pour discréditer le programme économique de Péter Magyar et ses propositions sur les retraites que le directeur politique du cabinet de Viktor Orbán, Balázs Orbán, a diffusé en octobre dernier, sur son propre compte Facebook, une fausse vidéo du candidat de Tisza avec des propos totalement inventés.

Pour appuyer la diffusion de fausses informations, Viktor Orban et son parti ont pu compter sur le soutien indirect de la propagande russe. « C’est un classique lorsqu’il y a des élections en Europe centrale et orientale », rappelle Ulrich Bounat, par ailleurs auteur, aux éditions du Cygne, de La guerre hybride en Ukraine, quelles perspectives ?.

« La désinformation russe est omniprésente dans la communication politique du Fidesz depuis 2015. Elle reprend les mêmes ressorts qu’auparavant : attaques contre la communauté LGBTQ+, diabolisation du pouvoir bruxellois et instrumentalisation du conflit russo-ukrainien. », détaille Gábor Polyák.

Et de préciser encore : « La nouveauté réside dans le fait que, dans le dernier tiers de la campagne, Poutine, anticipant une défaite de Viktor Orbán, a personnellement mobilisé ses propres propagandistes. »

Particulièrement scruté à l’Est, l’élection l’a été aussi à l’Ouest. En effet, « jamais une élection hongroise n’a été l’objet d’une telle ingérence américaine », indique Ulrich Bounat.

Entre les messages de soutien de Donald Trump sur son réseau Truth Social, et les déplacements du secrétaire d’État étars-unien, Marco Rubio, et du vice-président, J.D. Vance, l’implication états-unienne s’est affichée publiquement, bien qu’elle ait été également « soutenue par la sphère MAGA sur les réseaux sociaux ».

Ciblé, Péter Magyar, ex-candidat, désormais premier ministre du pays, a-t-il lui aussi eu recours à la désinformation durant sa campagne ? Non, répondent les experts interrogés par les Surligneurs même si, précise Zsófia Fülöp, son parti (Tisza) a déployé « des formes plus courantes de distorsion politique, comme la présentation trompeuse des statistiques. »

Une campagne davantage classique qui semble lui avoir souri.