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Un crocodile marin - Crédits : AngMoKio (CC BY-SA 2.5, photo modifiée)

Non, les crocodiles ne font pas semblant de se noyer pour piéger les humains

Création : 20 février 2025

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Hugo Guguen, juriste

Source : Compte Instagram, le 8 janvier 2025

Un animal ressemblant à un de ces reptiles a été filmé agitant ses pattes en l’air à la surface d’un fleuve, comme s’il était en train de se noyer. Des internautes sont persuadés que l’animal a développé cette capacité afin d’attirer des « proies humaines ». De la pure fantaisie.

Les crocodiles auraient-ils trouvé la technique infaillible pour croquer de l’humain au petit-déjeuner ? Une vidéo virale montre les pattes d’un animal similaires à celles d’un de ces reptiles s’agiter à la surface d’un fleuve, comme s’il était en train de se noyer. Un stratagème qui servirait à attirer des « proies humaines », selon la légende de ce post « liké » près de 2,5 millions de fois.

Le post original (archivé), publié le 30 décembre dernier, indique que l’action se déroule sur le fleuve Barito, dans la partie indonésienne de cette île d’Asie du Sud-Est. Un écriteau sur la vidéo s’interroge : « Crocodile ou quoi ? » Les images, filmées à une certaine distance, ne permettent pas de distinguer s’il s’agit bien de cet animal, et non d’un autre reptile, comme le Varan malais. Mais la présence de crocodiles est bien attestée à Bornéo, aussi appelée Kalimantan par les Indonésiens.

À supposer que l’animal aperçu dans la vidéo soit l’un d’entre eux, les experts sont formels : les crocodiles ne sont pas capables d’imiter une noyade pour chasser l’homme. « Cette hypothèse est complètement farfelue, affirme Nicolas Grimault, chargé de recherche au Centre de recherche en neurosciences de Lyon et spécialiste de la communication des crocodiles. Ce type de comportement avec un leurre n’a jamais été décrit, et encore moins sur l’humain, qui n’est pas leur proie préférentielle. »

Même son de cloche chez Clément Aubert, auteur d’une thèse sur la conservation des crocodiliens et membre du groupe des spécialistes des crocodiles de l’Union internationale pour la conservation de la nature : « C’est faux, ça me paraît impossible. À mon avis, on est dans un cas classique d’anthropomorphisme. » Autrement dit, nous autres, humains, serions plus à même d’attribuer à cet animal une réaction typiquement humaine.

Une possible méthode de chasse

La drôle d’agitation de l’animal pourrait plutôt être due à une méthode pour neutraliser sa proie. « Pour tuer leurs proies, les crocodiles peuvent les noyer, explique Nicolas Grimault. Pour ce faire, ils arrachent leurs membres puis ils tournent dans l’eau, en faisant une torsade, avec leur proie dans la gueule. Les pattes et le ventre [du crocodile] peuvent alors se retrouver ponctuellement à la surface. »

Plus sceptique, Clément Aubert estime qu’« en l’absence d’autres vidéos montrant ce même comportement » il est difficile de se prononcer. « Cela pourrait s’expliquer d’un tas de manières possibles. » Interrogé par le site LADbible, Brandon Sideleau, chercheur à l’université australienne Charles Darwin et spécialiste des conflits entre hommes et crocodiles, émet une autre hypothèse, celle d’un problème « neurologique ».

Les crocodiles ont plutôt peur de l’homme

De Crocodile Dundee à Black Water, la figure du crocodile mangeur d’homme est solidement ancrée dans l’imaginaire populaire. Cette fausse théorie du leurre en est une illustration de plus. Pourtant, de telles altercations « restent assez rares », assure Nicolas Grimault. « Les crocodiles ont été chassés un peu partout [pour leur viande et leur cuir, ndlr] et ils ont plutôt peur de l’humain, rappelle le chercheur. Donc, ils ne vont pas avoir trop tendance à l’attaquer. »

313 personnes ont été tuées en 2024 par des crocodiles, caïmans et alligators d’après une base de données compilée par Brandon Sideleau. Ce nombre reflète seulement les altercations qui ont pu être documentées, or, certaines espèces se trouvent dans des zones difficilement accessibles. Cependant, ce décompte est radicalement inférieur aux 81 410 à 137 880 victimes causées annuellement par les morsures de serpent, par exemple.

« Les accidents concernent souvent des femmes qui s’occupent du linge ou font des tâches en bordure de plans d’eau, en Indonésie ou dans certains pays africains, précise Nicolas Grimault. Comme le crocodile est un animal opportuniste, c’est dans ces moments qu’il peut y avoir de la prédation envers les humains. »

Les facteurs environnementaux influencent la dangerosité

Le degré d’accès à l’eau courante est un facteur déterminant dans la répartition géographique des attaques de crocodiles, confirme Clément Aubert : « En Australie vit la plus grande espèce de crocodiles, avec la plus grosse population de cette espèce, et pourtant, il y a très peu d’interactions négatives par rapport à d’autres régions. Parce que, selon les pays, l’utilisation de la ressource en eau n’est pas la même : usurière ou récréative. » En clair, si la population n’a pas besoin d’aller dans les cours d’eau où vivent ces reptiles, alors il y aura moins de risques d’altercations.

D’autres facteurs entrent aussi en jeu : l’espèce du crocodile, sa taille ou bien la saisonnalité, selon si la pluie disperse les animaux et les rapproche des humains, que la femelle doive protéger son nid ou encore que la chaleur nécessite que le prédateur doive davantage se nourrir…

Les dispositifs mis en place par les pouvoirs publics influencent également la probabilité de rencontres malencontreuses. En Australie, « il existe des campagnes d’éducation et de sensibilisation qui réduisent les risques, mais aussi des programmes pour pouvoir déplacer des individus qui poseraient problème », souligne Clément Aubert. Autant de mesures moins développées dans des pays plus pauvres, comme sur l’île de Timor, au nord-ouest de l’Australie, où la population « rencontre plus de conflits », d’après le chercheur.

Pris ensemble, tous ces paramètres expliquent de manière bien plus crédible la façon dont un crocodile peut être amené à s’en prendre à l’homme qu’une improbable tactique de leurre.