40 ans de Tchernobyl : l’État a-t-il affirmé que le « nuage » s’était arrêté à la frontière française ?
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Cet article a été écrit dans le cadre du projet #prebunkingatscale en suivant la méthodologie établie par l’EFCSN (European Fact-Checking Standards Network)
Source : Compte Facebook, le 17 avril
Des décennies après la catastrophe ukrainienne, l’idée selon laquelle les autorités françaises auraient nié le survol du territoire par le nuage radioactif reste ancrée dans l’imaginaire collectif. Pourtant, aucun organe officiel n’a jamais affirmé une telle chose. La formule peut toutefois traduire le ressenti d’une partie des médias de l’époque, agacés par une communication jugée trop parcellaire ou absconse, voire erronée.
Dans la nuit du 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose. Le cœur du réacteur en fusion est projeté à l’air libre et diffuse dans l’atmosphère une grande quantité de produits radioactifs. Le fameux « nuage » de Tchernobyl s’élève alors jusqu’à plus de 1000 mètres d’altitude avant de se répandre partout en Europe, au gré des flux atmosphériques. Il est repéré deux jours plus tard par la Suède, qui avertit le monde entier. L’URSS doit l’admettre : la plus importante catastrophe de l’histoire du nucléaire civil vient de survenir sur son territoire.
En France, il est de coutume d’ironiser sur la gestion de la crise par les autorités de l’époque. « Le nuage s’est arrêté à la frontière », auraient affirmé les services de l’État, la tête dans le sable. Malgré les travaux d’historiens et de journalistes qui le démentent, ce récit est solidement ancré dans l’imaginaire collectif, si bien qu’il est agité comme un chiffon rouge lors de chaque crise sanitaire, de l’incendie de l’usine Lubrizol au Covid : si l’État a déjà menti, il peut le refaire.
Quarante ans après la catastrophe, certains médias et internautes se font encore l’écho de cette petite phrase que, pourtant, aucun représentant de l’État n’a jamais prononcé.
Les faits attestent même du contraire : dès les premiers jours, l’administration communique régulièrement au public, via les médias, l’évolution du panache radioactif qui survole la France. Mais plusieurs couacs de communication du gouvernement et des médias, ainsi que des polémiques sur la fidélité des relevés et l’absence de mesures sanitaires contribueront à forger l’image d’une administration française emmurée dans le déni.
Le SCPRI en première ligne
Dès la découverte de la catastrophe, le 28 avril 1986, le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI, l’un des ancêtres de l’actuelle Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection) démarre une surveillance des potentielles retombées radioactives du panache de Tchernobyl sur le territoire français, comme le raconte le livre Tchernobyl, un « nuage » passe (L’Harmattan, 2009) du physicien Bernard Lerouge.
L’institution, dirigée par le professeur Pellerin, est un acteur central de la crise en France. Rattaché au ministère de la Santé, le SCPRI va, dans les prochains jours, incarner la parole officielle dans les médias. Ses relevés, effectués à partir de dizaines de stations partout dans le pays, mais aussi leur interprétation par le professeur Pellerin, auront pendant plusieurs jours valeur de diagnostic officiel transmis par les autorités à la population.
Le soir du 29 avril, trois jours après l’explosion, le SCPRI envoie un premier télex à l’Agence France Presse, qui alimente en informations les principales rédactions du pays. Le message indique qu’aucune hausse de radioactivité n’a pour l’instant été détectée sur le territoire, mais un capteur fixé sur un vol Hambourg-Paris présente des traces de radionucléides. Autrement dit, l’avion a croisé la trajectoire du panache de Tchernobyl, mais celui-ci n’a pas encore survolé la France.
Le premier couac médiatique
Les yeux du public européen sont à ce moment rivés sur la météo : la diffusion des particules radioactives suit les courants atmosphériques. Le panache s’est d’abord déplacé vers le nord, touchant les pays scandinaves et épargnant, durant ces premiers jours, l’ouest et le sud de l’Europe, comme on peut le constater sur cette reconstitution du trajet du « nuage » par l’IRSN, un autre ancêtre de l’ASNR.
Mais la situation peut changer à tout moment au gré des vents. Fort heureusement, annonce la météo du soir d’Antenne 2 (ancêtre de France 2) du 30 avril, l’anticyclone des Açores protègerait la France, pour au moins trois jours. A l’image, le téléspectateur aperçoit un panneau « STOP » à la frontière orientale du pays, alors que le panache radioactif survole déjà l’Allemagne et la Suisse. La veille, sur la même chaîne, le directeur de l’Institut de protection de sûreté nucléaire, François Cogné, avait d’ailleurs indiqué, un peu hâtivement, qu’il n’y avait « aucune raison de par les conditions météorologiques elles-mêmes que quoi que ce soit soit mesuré en France ».
C’est le premier gros couac médiatique donnant du crédit à l’idée d’un mensonge des autorités : les informations que diffuse Antenne 2 sont en grande partie erronées.
Comme l’explique une enquête de Libération, au moment de la diffusion de ce bulletin météo, non seulement le temps avait déjà changé brusquement – l’anticyclone se déplaçant vers la Pologne – mais surtout les stations du SCPRI avaient déjà relevé une augmentation de la radioactivité atmosphérique dans le sud-est de la France. Autrement dit, la barrière anticyclonique n’a pas empêché le panache de Tchernobyl d’enjamber le Rhin.
Mais cela, en réalité, les responsables du SCPRI le pressentaient. Ce même soir du 30 avril, toujours sur Antenne 2, le directeur adjoint du service, le professeur Chanteur, annonce que les particules seront « certainement détectées » en France dans « quelques jours » (en fait, le jour-même). Le survol du territoire par le panache de Tchernobyl a donc bien été annoncé, sans ambiguïté, bien qu’en des termes techniques, par une parole officielle.
Les médias annoncent le survol
Le lendemain, le 1er mai, jour chômé, la presse ne paraît pas. Pourtant, c’est précisément ce jour-là que le « nuage » de Tchernobyl va s’étendre sur la quasi-totalité du territoire Français, à l’exception de certaines régions de l’Ouest du pays. En léger décalage, le journal de 13h d’Antenne 2 présenté par Noël Mamère corrige le bulletin météo de la veille après avoir reçu les informations du SCPRI, et annonce « une légère hausse de la radioactivité atmosphérique […] dans le sud-est de la France ».
Pour la deuxième fois en moins de 24 heures, sur la foi d’informations officielles diffusées par un service rattaché au gouvernement, il est confirmé à la télévision nationale que le « nuage » de Tchernobyl n’épargnera pas la France.
Le soir du 1er mai, un télex succinct du SCPRI envoyé aux médias confirme pour de bon que le nuage a bien survolé tout le territoire français : « Tendance pour l’ensemble des stations du territoire à un alignement de la radioactivité atmosphérique sur le niveau relevé le 30 avril dans le sud-est. »
Malgré le manque de clarté de cette annonce, les journaux qui paraissent le 2 mai comprennent le message et le relaient à leurs lecteurs. Libération écrit que « l’augmentation de la radioactivité [est] enregistrée sur l’ensemble du territoire ».
À partir du 2 mai, le panache qui survolait l’ensemble de la France commence à refluer vers l’est, mais s’attarde encore quelque temps sur la partie orientale du territoire. Jusqu’à son évacuation totale trois jours plus tard. À cet instant, il n’existe pas d’ambiguïté dans les principaux médias quant au fait que le panache de Tchernobyl a bien survolé la France, comme les autorités scientifiques en attestent.
Le journal de 20h d’Antenne 2 du 5 mai, par exemple, donne la parole à Françoise Janin, chercheuse au Laboratoire central d’hygiène alimentaire, chargé de détecter d’éventuelles traces de radioactivité dans la nourriture. La scientifique indique que compte tenu du récent « passage du nuage radioactif sur la France », il est encore trop tôt pour « tirer un bilan global » de la contamination des aliments.
Un communiqué contradictoire
Mais le récit médiatique va bientôt changer du tout au tout. Tout au long du survol de la France par le panache de Tchernobyl, le SCPRI a sans cesse rappelé qu’il ne causait aucun problème pour « l’hygiène publique ». Un diagnostic peu remis en question par les principaux médias dans les premiers jours qui ont suivi la catastrophe.
Or, en ce début du mois de mai 1986, la sérénité française face aux retombées radioactives de Tchernobyl tranche avec la sérieuse inquiétude des pays voisins. Plusieurs États de la Communauté économique européenne (CEE) redoutent que les aliments, cultivés sur leur propre territoire, mais surtout importés, pourraient être impropres à la consommation en raison des dépôts et de l’absorption par la faune et la flore des radionucléides. Certains pays comme l’Italie activent alors une surveillance des produits importés, notamment de France, alors que se dessine un début de crise protectionniste au sein de la CEE.
C’est dans ce contexte que, le 6 mai, le gouvernement français décide enfin de s’exprimer sur les conséquences, en France, de la pollution atmosphérique causée par Tchernobyl. Le communiqué, qui émane du ministère de l’Agriculture, demande à ce que « la libre circulation de tous les produits français soit rétablie » au sein de la CEE.
Mais il s’ouvre surtout par ces deux phrases, restées dans les annales : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. »
La première phrase, erronée, laisse effectivement entendre que le « nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière ». Elle sera citée à de nombreuses reprises pour soutenir la thèse d’un mensonge des autorités. Mais elle est immédiatement contredite par la seconde, qui reconnaît « des hausses observées de radioactivité ». Pris dans l’ensemble, ce paragraphe, quoique maladroit, laisse peu de doute sur la réalité décrite par le gouvernement : la France a bien été survolée par des masses d’air radioactives.
La presse émet des doutes
Mais l’ambiguïté de la communication gouvernementale, conjuguée au choix de ne prendre presque aucune mesure sanitaire, à l’inverse de plusieurs autres pays européens, brouille le signal.
Comme le relate Bernard Lerouge dans Tchernobyl, un « nuage » passe, la presse nationale, dont Libération, Le Monde et Le Figaro, commence à s’interroger sur les dissonances entre la politique française et celle de ses voisins, plus précautionneuse. Mais les médias soupçonnent également le SCPRI de faire de la rétention d’informations. Des mesures réalisées Outre-Rhin, dans le sol situé le long de la frontière avec l’Alsace, révéleraient des taux de contamination bien plus élevés que ceux annoncés par le SCPRI, écrit Libération le 9 mai.
Le 10 mai, alors que la presse monte au créneau, le professeur Pellerin est l’invité, très attendu, du journal de 20h de TF1. Le scientifique présente pour la première fois à la télévision, à une heure de grande audience, des cartes montrant la pollution radioactive causée par le passage du « nuage » de Tchernobyl. Il évoque des multiplications par 100 à 400 par rapport à la normale des taux de radioactivité relevés dans plusieurs endroits du territoire. Mais il maintient qu’il n’existe aucun danger pour la santé publique.
L’interview fait l’effet d’une bombe. Le lendemain, les journalistes d’Antenne 2 déclarent « qu’on [leur] a menti » et « appren[nent] que le nuage n’a pas épargné l’hexagone » – bien que la chaîne a elle-même évoqué, au moins à trois reprises, l’incursion du panache radioactif sur le territoire français dans ses journaux télévisés.
Le 12 mai, Libération titre en gros et en gras en Une de son édition : « Le mensonge radioactif », affirmant que « les pouvoirs publics en France ont menti, le nuage radioactif de Tchernobyl a bien survolé une partie de l’Hexagone », alors que ce même journal s’en faisait l’écho quelques jours plus tôt, à partir des données transmises par le SCPRI.
Quarante ans après, l’ASNR publie un bilan définitif
Plus généralement, trois accusations se télescopent dans les médias français après l’interview du professeur Pellerin. La première, et la seule qu’il est possible de démentir avec certitude, est que les autorités auraient littéralement nié le survol du territoire. Comme on l’a vu, le SCPRI a bien annoncé une hausse globale de la radioactivité aux agences de presse le 1er mai dans un télex. Et, bien que rédigé en des termes techniques, il « signifiait forcément que le pays avait été survolé », selon la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). La juridiction avait dû se pencher sur la question après avoir été saisie par Noël Mamère, condamné pour diffamation pour avoir dit que le professeur Pellerin avait affirmé que le « nuage » ne franchirait pas les frontières.
La seconde accusation concerne le manque de transparence : l’absence d’une prise en charge gouvernementale du suivi du panache de Tchernobyl a conduit un service technique, dont ce n’est pas la prérogative, à assurer la communication sur un enjeu de santé publique. Avec des résultats pour le moins contrastés. Le lendemain de l’interview du professeur Pellerin, le gouvernement a reconnu cette erreur et annoncé – tardivement – la constitution d’une cellule d’information interministérielle.
Une dernière accusation soutient que les autorités, donc le SCPRI et le professeur Pellerin, auraient menti ou trompé le public lors de la communication des relevés de radioactivité, en affirmant l’innocuité pour la santé publique du panache de Tchernobyl. Poursuivi pour tromperie aggravée dans ce dossier, le professeur Pellerin a bénéficié d’un non-lieu, confirmé par la Cour de cassation en 2012.
Pour autant, cette décision n’a pas éteint la polémique autour de l’évaluation des conséquences environnementales et sanitaires du panache de Tchernobyl, qui dure depuis 40 ans.
De rapports en contre-rapports, associations citoyennes et autorités publiques ne sont jamais parvenues à trouver un terrain d’entente, les premières reprochant aux secondes d’avoir, dès les premiers diagnostics, minimisé l’impact des retombées radioactives en France. En jeu, notamment, la reconnaissance, ou non, d’un lien de causalité entre l’exposition aux radionucléides soviétiques et l’augmentation de la prévalence de cancers de la thyroïde dans certaines régions.
Quatre décennies plus tard, l’Autorité de sûreté nucléaire espère enfin mettre tout le monde d’accord avec la publication d’un bilan définitif de 80 pages. D’après les experts interrogés par le magazine scientifique Epsiloon, qui a eu accès au rapport, le « nuage » de Tchernobyl a pu avoir une incidence sur les taux de cancers, mais de manière « indétectable » d’un point de vue épidémiologique. Si le panache radioactif s’est dispersé avec le temps, le doute qu’il a semé, lui, ne se dissipera sans doute jamais.
