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Photo : Harald Seiwert

Affaire Epstein : cette image ne montre pas un bébé entre deux poulets, mais une œuvre d’art

Création : 10 février 2026

Autrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Source : Compte X, le 31 janvier 2026

Une photo caviardée issue du dossier Epstein montrant deux poulets crus est présentée par les internautes comme une preuve de pratiques cannibales. Il s’agit en réalité d’une œuvre d’art, réalisée en 2003 à l’aide de logiciel de manipulation numérique.

Les millions de documents dévoilés par le ministère de la justice états-unien, dans cette nouvelle salve, sont encore décortiqués par des millions d’internautes à travers le monde. 

Certains documents, compromettants, ont permis aux justices de plusieurs pays d’ouvrir des enquêtes – comme en France, avec Jack Lang, ou en Angleterre avec l’ex-ambassadeur Peter Mandelson – mais aussi de dévoiler les liens qu’ont continué d’entretenir certaines personnalités financières ou politiques avec Jeffrey Epstein, homme d’affaires influent condamné dès 2008 pour « sollicitation de prostitution » et « sollicitation de mineure à des fins de prostitution », puis retrouvé pendu dans sa cellule après une nouvelle arrestation en 2009.

Si certains inventent des documents (comme ici lors d’une opération de désinformation russe), les documents en vrac et sans contexte présents sur le site ministériel sont parfois, de toute façon, difficilement analysables. Parmi ceux-là, une photo interroge les internautes. 

Sur l’image, deux poulets crus sont sur une planche à découper ; et au milieu de ceux-là, l’image est caviardée avec de gros carrés noirs. On ne distingue qu’une jambe qui s’en échappe. Ce pied dérobé donne lieu à des théories cannibaliques. « Une image censurée des dossiers Epstein montre ce qui semble être un bébé entre deux poulets. D’autres documents incluent des témoignages qui convergent vers des allégations de cannibalisme », assure une publication sur X vue plus de 3,6 millions de fois. 

L’image non censurée est présente depuis des années sur les réseaux sociaux et est, en réalité, une œuvre d’art datant de 2003 qui n’a, a priori, pas de lien avec Jeffrey Epstein, si ce n’est sa présence dans les millions de documents dévoilés par le ministère de la justice. Les accusations de cannibalisme ne sont pas avérées, jusqu’à preuve du contraire.

Un projet artistique de 2003

L’image de ces deux poulets et de la forme qu’on peine à distinguer derrière le carré noir a été présente dans les dossiers Epstein, dans le dixième jeu de données, sous le nom : « EFTA01645970 ». Aujourd’hui, ce dossier qui contenait cent images n’est plus disponible sur le site officiel du ministère, mais on en retrouve des archives (attention, nudité : ici). 

L’immense majorité des images de ce jeu de données sont des photographies de jeunes femmes nues. Or, le département de la justice a indiqué, trois jours après la publication, que plusieurs milliers de documents ont été retirés à la demande des avocats des victimes car ils permettaient de les identifier. Le département a expliqué qu’il s’agissait d’une « erreur technique ou humaine ». D’où, possiblement, le fait que ces images aient été retirées dans leur ensemble.

Quoi qu’il en soit, l’image qui serait une preuve d’un cannibalisme supposé avec les deux poulets, elle, ne représente pas une victime. L’image originale est on ne peut plus simple à trouver étant donné que le copyright est encore visible : « ©2003 Harald Seiwert ». On la retrouve ici (attention, nudité) dans son intégralité. Entre les deux poulets, un homme nu est allongé sur le dos, les jambes collées contre sa poitrine. On voit ses fesses nues en premier plan.

L’image a été réalisée par un artiste néerlandais, Harald Seiwert. Contacté par Les Surligneurs, Harald Seiwert raconte la genèse de cette œuvre : « L’idée de cette photo en particulier est venue après une conversation avec un ami. Lorsqu’on parlait de la position du missionnaire, il a dit ‘Cela ressemble toujours à un poulet, prêt à manger’. Alors l’idée est venue de faire un collage avec deux poulets et un homme entre les deux dans une position similaire à celle du poulet ». 

L’œuvre d’art est donc un collage entre une image de deux poulets et la photographie d’un homme – le modèle était un ami de l’artiste qui avait plus d’une trentaine d’années, précise Harald Seiwert. Ce n’est en rien un bébé mort, contrairement à ce qu’avancent les internautes.

Une vie artistique de la photo et une blague sur internet

L’image prise en 2003 fait partie d’un projet plus large d’une série de photos « d’art gay » et a été exposée dans divers endroits, selon le photographe. On retrouve également des archives d’un site web et un livre, Cumrades – Male Erotic Photo Art, Janssen Publishers, qui reprend ces images. 

Si certains internautes ont repris l’image de façon humoristique (« Où se trouve la fausse dinde ? » ; attention, nudité), l’artiste assure ne pas avoir pensé l’image dans ce sens : « Il n’a jamais été question de faire rire ou de plaisanter. Il s’agissait plutôt de dignité. La dignité des êtres humains dans certaines situations, mais aussi la dignité envers la nature, la façon dont nous traitons les animaux. » L’image des poulets et de l’homme nu aura même une seconde vie en étant reprise par l’association végétarienne italienne dans une campagne publicitaire en 2004 (attention nudité, ici) contre la consommation de la viande, rapporte l’artiste. 

Une image utilisée pour des accusations non vérifiées

Si l’image originale n’a rien à voir avec Jeffrey Epstein, une copie a donc bel et bien atterri dans les millions de documents dévoilés par le ministère de la Justice états-unien. Sa présence est donc un mystère et l’on ne peut faire que des suppositions. 

En effet, le département de la justice a prévenu que « des images, des documents ou des vidéos faux ou présentés de manière trompeuse, car tout ce qui a été envoyé au FBI par le public a été inclus dans la production ». De la même façon, des images envoyées ou reçues par Jeffrey Epstein sont incluses dans les documents. 

Quant aux accusations de cannibalisme, comme nous l’avons déjà montré ici, rien n’est, jusqu’à preuve du contraire, avéré.