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Si les États-Unis attaquent, l’UE a-t-elle le devoir de défendre le Groenland ?

Un navire de patrouille de la Royal Danish Navydans le quartier de Nuuk au Groenland, le 24 janvier 2026. Photo : Jonathan Nackstrand / AFP
Création : 27 janvier 2026

Autrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Relectrice et relecteur : Sarah Auclair, doctorante en droit public à l’Université Paris-Est Créteil

Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

Depuis le début de l’année, la possibilité d’une présence états-unienne sur le sol groenlandais devient de moins en moins hypothétique. Le statut juridique de l’île, qui n’est pas un territoire de l’Union européenne, laisse subsister un doute quant aux obligations juridiques des alliés européens qui font le choix, jusqu’ici, de répondre présent.

« Tout ce que je demande, c’est un bout de glace, qui peut jouer un rôle vital dans la paix mondiale et la protection du monde ». Le chantage peu subtil du président états-unien a été clairement assumé, ce 21 janvier 2026, lors de sa prise de parole au forum de Davos. Donald Trump n’en démord pas : il veut le Groenland, que ce soit par l’argent ou la force.

Face à ces annonces répétées, l’Europe s’est, dès le début, voulue protectrice et ferme. Des militaires de huit pays européens (le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande) ont envoyé des militaires au Groenland pour rejoindre une mission danoise, dès le début du mois de janvier, ce qui a déclenché une riposte des États-Unis qui menaçaient de surtaxe douanière ces pays-là. Avant une énième volteface du président états-unien qui a annoncé un « futur » accord aux contours flous, le 22 janvier.

La menace d’une attaque militaire états-unienne, si elle est toujours largement hypothétique et pas nécessairement réalisable, n’est pas à exclure. Mais alors, quelle pourrait être la ligne de défense de ce « bout de glace » ? 

Dans le cas d’une agression, le Groenland, territoire rattaché au Danemark, pourrait vraisemblablement demander aux membres de l’Organisation de l’Atlantique Nord (OTAN) de lui venir en aide, en vertu de l’article 5 du traité. Problème : si l’attaque vient d’un pays allié, membre de l’OTAN, comme c’est le cas pour les États-Unis, le traité n’a plus lieu d’être. 

Le Danemark pourrait demander formellement l’assistance d’États sur le fondement de l’article 51 de la Charte de l’ONU qui encadre la légitime défense, mais ceux-là n’auraient pas l’obligation d’intervenir.

Reste une solution alternative : miser sur l’alliance de l’Union européenne. Reste à savoir si le Groenland peut réellement prétendre à celle-ci, car la situation juridique de ce territoire n’est pas si simple. S’il est rattaché à l’Europe via le Danemark, il ne fait pas partie de l’Union européenne. Explications via l’histoire juridique de l’île. 

Jamais vraiment européen ? 

« Je le redis avec force : le Groenland est un territoire européen, qui n’est ni à vendre ni à prendre », insistait Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, devant le Sénat, le 19 janvier 2026. S’il s’agit là d’une déclaration à vocation politique, c’est une approximation juridique à laquelle s’aventure le ministre. 

En effet, juridiquement, le Groenland n’est pas à proprement parler un « territoire européen » et son histoire a été marquée par des refus du peuple groenlandais de faire partie de l’Union européenne.

Dans une interview accordée à Apolline de Malherbes sur BFM, le 16 janvier 2026, le criminologue, Alain Bauer, s’est prononcé sur l’histoire du Groenland et va même plus loin. « Contrairement à ce que tout le monde répète, le Groenland n’a pas quitté l’Union européenne. C’est faux. Le Groenland a choisi deux fois de ne pas y entrer. Deux fois. » Ce qui fait également dire à des internautes qui partagent cet extrait que le « [Groenland] n’a jamais vraiment été à l’UE ». 

Sauf que cette narration n’est que partiellement correcte, car le Groenland a bel et bien été, à un moment donné, dans la Communauté européenne (CE), mais contre son gré et avant d’en sortir.

En 1972, lors du référendum organisé par le Danemark pour entrer ou non dans la CE (désormais l’Union européenne, UE), la population danoise vote à 63,3 % pour une intégration, mais les habitants du Groenland, eux, se distinguent par un refus (70 % d’entre eux ont exprimé leur opposition). 

Sauf qu’à cette époque, le Groenland est un territoire d’outre-mer du Danemark depuis que son statut de colonie a été aboli en 1953. Ce qui signifie que la province du royaume danois rejoint bel et bien la Communauté économique européenne en même temps que le Danemark en 1973. 

Les tensions autour des ressources halieutiques, notamment, s’accentuent et l’objectif de sortir de la CEE reste affiché. Lors d’un nouveau référendum en 1979, les Groenlandais votent à 70 % en faveur d’un statut d’autonomie. Ils obtiennent donc leur autonomie en tant que pays, mais restent rattachés au Danemark (Home Rule) et ont désormais un parlement (Inatsisartut). 

Trois ans plus tard, en 1982, les Groenlandais votent, lors d’un autre référendum, pour sortir de la CE, à 52 %. En 1985, cette sortie, le « Groexit » comme il est alors appelé, devient effective lorsqu’un traité européen entre en vigueur. Autrement dit, bien que cela leur ait été imposé, le Groenland a bel et bien fait partie de l’Union européenne (de son ancêtre tout du moins) pendant une décennie. D’autant que les relations se sont largement poursuivies au fur et à mesure des évolutions de ce qui est devenu l’Union européenne.

Une association avec l’Union européenne

Aujourd’hui, le Groenland est une communauté autonome constitutive du royaume du Danemark. Ce territoire a le statut de « pays et territoire d’outre-mer » (PTOM), de la même façon que douze autre pays et territoires dans lesquels on retrouve, par exemple, la Nouvelle-Calédonie ou encore Saint-Pierre-et-Miquelon qui sont, eux, rattachés à la France. 

Ces PTOM ne sont pas intégrés à l’Union européenne, mais ils sont associés à l’Union européenne, comme définis dans la quatrième partie du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). « Le but de l’association est la promotion du développement économique et social des pays et territoires, et l’établissement de relations économiques étroites entre eux et l’Union dans son ensemble », est-il indiqué.

Ces relations étroites ont été précisées par une décision d’association des Outre-mer (DAO) du 27 novembre 2001, qui a été révisée plusieurs fois. Dans sa dernière révision, la DAO du 5 octobre 2021 insiste sur certains objectifs de coopération assez larges à son article 5, comme « la diversification durable des économies des PTOM, y compris la poursuite de leur intégration dans les économies mondiales et régionales; dans le cas spécifique du Groenland, la nécessaire amélioration des qualifications de sa main-d’œuvre ».

Le DAO fixe également le programme de financement de l’association. Au cours de la période 2021-2027, l’Union européenne finance à hauteur de 225 millions d’euros le Groenland. 

Concrètement, les citoyens groenlandais ont un passeport européen et le Groenland, comme les autres PTOM, peut importer ses produits dans l’Union européenne par accès préférentiel au marché de l’Union sous réserve des règles d’origine applicables aux PTOM ; et ce, alors même qu’il ne fait partie ni de l’Union européenne ni de l’espace Schengen. 

Ces liens forts avec l’Union européenne suffisent-ils toutefois à ce que le Groenland bénéficie de toutes les protections qui y sont associées ? Si politiquement, les pays de l’Union européenne semblent, de toute façon, vouloir faire bloc, juridiquement, une clause d’assistance mutuelle pourrait même les y obliger. 

Le Groenland : pas assez européen ? 

L’article 42§7 du Traité de l’Union européenne dispose : « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. »

Mais en tant que PTOM, le Groenland peut-il prétendre à cet article ? La position officielle de la Commission européenne, précisée lors d’une conférence de presse le 16 janvier, laisse un léger flou : « Le Groenland fait partie du territoire du royaume du Danemark et, par conséquent, est, en principe, couvert par la clause d’assistance mutuelle. »

Il faut dire que la réponse n’est pas simple juridiquement parlant. « Chacun voit que l’article 42§7 est marqué par une ambigüité, selon que l’on prenne en compte comme critère de déclenchement de son application le territoire qui est attaqué ou la personne morale de l’État », avance Nicolas Haupais, professeur de droit public à l’université Paris-Saclay et auteur d’une note sur la question pour le Club des juristes

Ainsi, la formulation « sur son territoire » utilisée à l’article 42§7 peut être interprétée de façon restrictive ou extensive, comme l’explique Céline de Roany, docteure en droit international et maître de conférences à la Griffith University, sur X.

D’un côté, l’article lui-même ne limite pas explicitement son application, ce qui pourrait pencher en la faveur d’une interprétation dans laquelle le Groenland peut faire partie de « ce territoire », même s’il n’est un État à proprement parler de l’Union européenne. 

De l’autre, cette formulation peut être interprétée comme se limitant aux territoires d’application des traités de l’UE. Dans l’article 52 du TUE, il est fait référence à l’article 355 du TFUE qui précise « le champ d’application territorial des traités ». Celui-ci énumère les régions ultrapériphériques auxquelles les traités s’appliquent pleinement et prévoit que les PTOM, dont le Groenland, font l’objet d’arrangements spécifiques au titre de la quatrième partie du TFUE. Comme il n’y a pas d’arrangement spécifique sur cette question, on pourrait en déduire que le traité ne s’applique pas aux PTOM, et donc que l’article 42§7 ne s’applique pas au Groenland.

En réalité, le droit reste ouvert sur la question, et la décision sera avant tout politique. 

Au-delà de résoudre la question de l’applicabilité de la clause d’assistance mutuelle au Groenland, la mise en œuvre même de cet article est floue, comme en témoigne l’appel d’un eurodéputé, ce 21 janvier 2026, qui demande à rendre l’article 42§7 « opérationnel, et non cérémoniel ». L’assistance n’est d’ailleurs pas seulement militaire, elle peut être humanitaire, ou financière, par exemple.

Celui-ci n’a été invoqué qu’une seule et unique fois : lors des attaques terroristes de novembre 2015, la France y avait eu recours pour demander assistance aux autres États membres. Une activation qui s’était avérée plutôt symbolique que pratique.